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Wahhabisme saoudien, wahhabisme qatari, trajectoires croisées: Les limites du changement par le haut


Politique
Lundi 9 Avril 2018 - 08:00

La doctrine religieuse de l’Arabie saoudite et du Qatar est la même : le wahhabisme. Pourtant, les deux pays se sont engagés dans des voies différentes, même si le prince Mohamed Ben Salman semble vouloir adopter, dans certains domaines, les choix de son petit voisin. Et cela, malgré leurs profondes divergences politiques.


Tamim al Thani et ben Salma/Sipa
Tamim al Thani et ben Salma/Sipa


La grande mosquée nationale de Doha, merveille d’architecture avec ses dômes de couleur sable est le symbole des relations complexes entre le Qatar et l’Arabie saoudite. Construite en 2011, elle a reçu le nom de Mohamed Ben Abdelwahhab. Et déclenché une controverse qui fait désormais partie de l’actuelle crise du Golfe.
 
En dédiant l’édifice religieux au fondateur, au XVIIIe siècle, de l’un des courants les plus puritains de l’islam, le Qatar espérait apaiser les éléments les plus traditionnels de sa propre société. Et aussi l’Arabie saoudite, qui considère le minuscule État du Golfe, le seul autre pays dont la population d’origine est wahhabite, comme une sorte de mouche du coche, irritante et dangereuse, installée juste à sa porte. Le Qatar a longtemps contesté l’interprétation puritaine de l’islam du royaume saoudien. Mais aujourd’hui, à l’instar de son autre ennemi, les Émirats arabes unis (EAU), il peut servir de modèle réformateur au puissant prince héritier du royaume, Mohamed Ben Salman (« MBS »), même si ce dernier refuse de l’admettre.
 

Des lieux de culte non musulmans


  Avec cette mosquée, le Qatar a réaffirmé son adhésion au credo wahhabite, qui remonte au XIXe siècle, quand les Saoud ont soutenu l’accession au pouvoir du clan Al-Thani, la famille héréditaire du pays. Les Qataris ont pourtant une vision de la société très différente de celle des dirigeants saoudiens. État ancré dans la tradition, wahhabite jusqu’au bout des ongles, le Qatar a toujours été conservateur, mais sans devenir le reflet de l’Arabie saoudite. Il ne pratique pas la ségrégation absolue entre les sexes, et permet aux non-musulmans d’avoir leurs lieux de culte et de boire de l’alcool. Le Qatar soutient les arts, avec un festival international de cinéma. Il a révolutionné le paysage médiatique de la région en créant la chaîne Al-Jazira. En privé, les Qataris font la distinction entre leur « wahhabisme de la mer » et le « wahhabisme de la terre » des Saoudiens.
 
Selon les politologues Birol Baskan et Steven Wright1, le Qatar est régi par un laïcisme semblable à celui de la Turquie. Contrairement à l’Arabie saoudite, expliquent ces auteurs, le Qatar n’a pas créé une classe de savants religieux, symptôme de son ambivalence envers le wahhabisme, vu à la fois comme une ressource et comme une menace. À l’intérieur, c’est un outil de domination politique ; à l’extérieur, une clé à la disposition des Saoudiens pour prendre le contrôle du Qatar. S’ils avaient voulu former une classe de clercs, les Qataris auraient été obligés de les envoyer se former chez le voisin saoudien, créant ainsi un establishment religieux imprégné de la théologie austère du royaume. Et qui aurait exigé de partager le pouvoir politique, comme en Arabie saoudite.
 
De même, le Qatar n’a pas de famille productrice d’érudits religieux. Les écoles religieuses sont placées sous la tutelle du ministère de l’éducation, et non d’une autorité des affaires religieuses comme dans le royaume saoudien. Les professeurs y sont plutôt des expatriés que des Qataris ; les étudiants représentent moins de 1 % du total des inscrits à l’université, et parmi eux seuls 10 % sont qataris. Selon le même principe, le Qatar n’a pas d’autorité religieuse institutionnelle, pas de grand mufti comme en Arabie saoudite et dans d’autres nations arabes. Il a seulement créé un ministère des affaires islamiques et des dotations, 22 ans après son indépendance.
 
Tout cela devrait faire du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman et de l’émir du Qatar Cheikh Tamim Ben Hamad Al-Thani — deux trentenaires — des alliés naturels. Mais le boycott lancé par l’Arabie saoudite et les EAU s’explique par un changement de perception du défi posé par le Qatar. Depuis les soulèvements de 2011, ce défi n’est plus religieux et social, mais exclusivement politique et géopolitique. C’est évident quand on regarde les conditions fixées par l’Arabie saoudite et les EAU pour mettre fin à la crise : elles conduiraient le Qatar à se placer lui-même sous tutelle saoudienne et émirienne.
 
Néanmoins, en allégeant partiellement les restrictions puritaines qui pèsent sur l’Arabie saoudite, le prince Mohamed Ben Salman a fait un premier pas vers une variante plus qatarie du wahhabisme, même s’il est peu susceptible de l’admettre. Ses premières mesures correspondent aux normes sociales du Qatar et des EAU : fin de l’interdiction faite aux femmes de conduire et d’assister à des événements sportifs masculins ; diminution des pouvoirs du Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice, la police religieuse ; réintroduction de formes de divertissement moderne longtemps interdites.
 
L’Arabie saoudite voulue par MBS ressemble au Qatar, et aussi à bien des égards aux EAU. L’émirat qatari propose une société wahhabite conservatrice, mais moins restrictive et moins étouffante, et qui ouvre plus de possibilités aux individus, indépendamment de leur sexe. Le Qatar est aujourd’hui loin des années 1990, lorsque les femmes qataries ne pouvaient ni conduire, ni voter, ni être fonctionnaires. Les Qatariennes occupent des postes importants dans de nombreux secteurs. Avec 53 % de main d’œuvre féminine, le Qatar surclasse largement les États du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord. Seul le Koweït, avec 48 % et les EAU avec 42 % se rapprochent de lui. En interprétant de la sorte les convictions religieuses et culturelles partagées en principe avec L’Arabie saoudite, le Qatar lance au royaume un défi que le prince héritier semble avoir relevé.
 

Adapter l’autocratie au XXIe siècle


  « Je me considère comme un bon wahhabite, ce qui ne m’empêche pas d’être moderne, d’avoir une compréhension ouverte de l’islam. Nous prenons en compte les changements dans le monde, et nous n’avons pas la mentalité fermée de l’Arabie saoudite », expliquait en 2002 au Wall Street Journal Abdelhamid Al-Ansari, doyen de la faculté de charia de l’université du Qatar et l’un des principaux avocats du changement de paradigme. En Arabie saoudite, les dirigeants religieux ont longtemps refusé l’évolution de la société, du moins publiquement. Un débat discret s’était toutefois installé depuis longtemps sur de possibles évolutions, comme le droit des femmes à conduire. Les religieux s’inquiétaient toutefois aussi de voir certains membres de la famille royale jouer avec des idées radicales comme la séparation de la religion et de l’État. Mais le prince n’a laissé d’autre choix à l’élite religieuse ultraconservatrice que de soutenir ses réformes. Il alimente ainsi les craintes des savants islamiques opposés au changement. Il risque aussi de susciter une opposition parmi les jeunes générations contre son mode de gouvernement autocratique, et contre le grand écart de ceux parmi leurs aînés qui veulent s’en accommoder, au risque de voir les représentants de la religion privés du peu d’influence qu’il leur reste.
 
Le modèle du Qatar, comme celui des Émirats, se rapproche également de la vision de MBS dans le domaine politique. Comme le cheikh Tamim et le prince Mohamed Ben Zayed des EAU, le prince est déterminé à adapter l’autocratie au XXIe siècle. Il s’agit de répondre aux attentes de l’économie et de la société tout en maintenant un contrôle politique absolu et en réprimant toutes les formes de dissidence. Avec les arrestations en septembre 2017 de savants, de juges et de militants islamiques puis en novembre de la même année la purge frappant des membres de la famille royale, des hauts fonctionnaires et des hommes d’affaires de premier plan, le prince héritier saoudien marche dans les pas du précédent émir du Qatar, Cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani, qui avait fait taire l’opposition aux réformes. Le dirigeant qatari avait par exemple arrêté en 1998 Abdulrahman Al-Nuaimi, un savant religieux qui critiquait sa promotion du droit des femmes. Al-Nuaimi a été libéré trois ans plus tard, à condition de ne plus s’exprimer publiquement. Il a depuis été désigné par le Trésor américain comme « financier et facilitateur terroriste basé au Qatar, qui a fourni un soutien financier et a communiqué avec Al-Qaida et à ses affiliés en Syrie, en Irak, en Somalie et au Yémen »2.
L’Arabie saoudite et les EAU ont inclus le nom d’Al-Nuaimi dans la liste des 59 personnes contre lesquelles le Qatar aurait dû agir pour obtenir la levée du boycott.

 

La mosquée Imam Mohamed Abd Al Wahab à Doha/Tripadvisor
La mosquée Imam Mohamed Abd Al Wahab à Doha/Tripadvisor

Un poète en prison


  Le poète qatari Mohamed Ben Al-Dhib Al-Ajami a été condamné en novembre 2011 à la prison à vie, un « procès manifestement inéquitable qui viole de manière flagrante le droit à la liberté d’expression » selon les défenseurs des droits humains  ; le poète était accusé d’ « incitation au renversement du régime en place ». Sa peine a ensuite été réduite à 15 ans de prison et il a finalement été gracié en 2016. Le crime d’Al-Ajami était apparemment d’avoir récité devant un auditoire des poèmes comportant des allusions négatives à certains membres importants de la famille régnante du Qatar, puis d’avoir écrit un poème intitulé « Jasmin tunisien ». Le texte célébrait la « Révolution de jasmin » qui a renversé en 2011 le président tunisien Zine El-Abidine Ben Ali.
 
Plus récemment, les autorités du Qatar auraient investi le domicile du cheikh Sultan Ben Souhaim Al-Thani, 33 ans, neveu de l’ancien émir Khalifah Ben Hamad Al-Thani, qui avait été destitué par le cheikh Hamad en 19953. Le cheikh Sultan, opposant déclaré à Cheikh Tamim soutient les exigences saoudiennes et émiriennes.
 
Pourtant son alignement tacite sur le modèle qatari n’a pas empêché MBS d’instrumentaliser l’establishment religieux wahhabite saoudien pour lancer la crise du Golfe. En mai 2017, deux cents descendants de Mohamed Ben Abdelwahhab ont exigé que « le nom de la mosquée soit changé » car elle « ne suit pas la véritable voie salafiste » de leur aïeul. Leur communiqué a été publié quelques jours après un « piratage organisé par les EAU » des médias d’État qataris, selon des membres des services de renseignement américains. De fausses déclarations de politique étrangère incendiaires avaient été publiées et attribuées à Cheikh Tamim, déclenchant le boycott mené par l’Arabie saoudite et les EAU.
 
Toutefois le principal problème à venir pour Mohamed Ben Salman, ce n’est sans doute pas la colère sourde des religieux manipulés, ni l’opposition au sein de la famille régnante saoudienne. Le prince héritier devrait découvrir, selon la politologue Calvert W. Jones une faille fondamentale dans le modèle de développement qatari et émirien : l’ingénierie sociale est plus facile à décréter qu’à appliquer. Les projets tape-à-l’œil comme la construction de villes nouvelles du XXIe siècle, les universités ou les musées de niveau mondial et la promotion de la tolérance ne suffiront pas.
 

Le tabou du changement politique


  « Le problème est que les modernisateurs autoritaires ne peuvent pas simplement ordonner à leurs citoyens de changer de comportement. L’ouverture des cinémas et l’assouplissement de la ségrégation des sexes peuvent faire impression sur la jeunesse saoudienne, mais il en faut beaucoup plus pour installer une nouvelle économie. Les réformateurs des EAU se sont finalement rendu compte, comme bientôt les dirigeants saoudiens, qu’ils devaient adapter à la fois les mentalités et les compétences de la génération montante. Dans des pays où les gens considèrent comme un droit d’obtenir un emploi dans le public, il faut remodeler la nature même de la citoyenneté », écrit encore Calvert W. Jones dans cet article paru dans le Washington Post.
 
La promotion du savoir, de la culture et de l’innovation visant à créer des citoyens mondialisés a réussi à développer un certain civisme, notamment la tolérance et le volontariat, mais elle n’a pas modifié la vision de l’État rentier comme principal créateur d’emplois, avant le secteur privé. Sur la base d’un sondage réalisé auprès de 2 000 étudiants émiriens, Jones relève que les efforts du gouvernement les avaient encore plus convaincus du droit du citoyen à un emploi d’État, et diminué leur intérêt pour l’entrepreneuriat. Ils avaient fait de meilleures études grâce à l’amélioration du système éducatif ; ils estimaient que cela leur donnait droit à des postes de haut niveau dans la fonction publique. « La libéralisation sociale ne débouche pas forcément sur l’accroissement de la productivité économique », conclut-elle.
 
La découverte la plus importante de la politologue est le défaut fondamental de la formule des réformes qataries, émiraties et saoudiennes. Les changements décrétés d’en haut et mis en œuvre par le gouvernement, la réécriture unilatérale du contrat social entraînent toujours des résultats décevants. Il manque un ingrédient dans cette formule. C’est précisément celui que les dirigeants qataris, émiriens et saoudiens veulent éviter : le changement politique. « S’ils veulent la réussite à long terme d’une ingénierie sociale promondialisation, ils devront peut-être permettre une participation politique plus large. Les jeunes Émiriens que j’ai étudiés désiraient beaucoup plus contribuer à la prise de décision politique que leurs pairs ayant reçu une éducation anachronique. En d’autres termes, l’ingénierie sociale “top-down” ne peut pas mener très loin les modernisateurs autoritaires », écrit-elle, ajoutant : « Pour construire des mentalités favorables au développement et prêtes à affronter la mondialisation, les dirigeants saoudiens vont probablement découvrir qu’ils doivent aller bien au-delà de la planification gouvernementale, et renégocier un contrat social plus transparent et plus inclusif. »

 

1« Seeds of Change : Comparing State-Religion Relations in Qatar and Saudi Arabia », in Arab Studies Quarterly, vol. 33, n° 2, printemps 2011 ; p. 96-111.

3James M. Dorsey, « Saudi-UAE Push to Mobilize Tribes Against Qatari Emir », blog Middle East Soccer (mideastsoccer.blogspot.fr), 19 novembre 2017.



              

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