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Moscou dans l’impasse en Syrie


International
Samedi 7 Avril 2018 - 09:00

Ayant facilité la victoire militaire de Bachar Al-Assad, la Russie cherche une solution politique au conflit syrien, voulant s’imposer comme un faiseur de paix sur la scène internationale. Mais elle se trouve prise à son propre piège, entraînée par un allié syrien qui ne conçoit que l’écrasement de ses adversaires.


B. Assad et V. Poutine le 20 novembre 2017 à Sotchi/L'Express
B. Assad et V. Poutine le 20 novembre 2017 à Sotchi/L'Express
La Russie s’active. Pas question de rester prisonnière d’une impasse où elle joue sa réputation internationale et tente de redessiner un monde plus à sa main. Elle a voulu prendre la responsabilité du conflit syrien, elle sait qu’elle doit produire des résultats. Mais ledit conflit ne cesse de se ramifier, de se complexifier, sans jamais perdre en dangerosité, les grandes puissances régionales et globales étant de plus en plus directement en face les unes des autres sur le terrain syrien. « En 2015, Moscou croyait vraiment que Bachar pouvait tomber dans les trois mois et que l’État allait totalement se déliter, ce qui inquiétait sincèrement le Kremlin je crois. Maintenant, la donne a changé, Assad a été remis en selle. Et c’est lui qui a désormais l’initiative. Les Syriens nous ont trainés dans la Ghouta-Est contre notre gré au fond. On est dans un cul-de-sac », déplore le spécialiste du Proche-Orient Nikolaï Kozhanov, de l’université européenne de Saint-Pétersbourg.

 

L’échec du congrès de Sotchi


La communauté des experts russes du Proche-Orient — quelle que soit sa proximité avec le Kremlin — reconnaît assez volontiers l’impasse dans laquelle se trouve Moscou sur le terrain syrien. D’où l’échec du congrès du Dialogue national syrien qui s’est tenu à Sotchi les 29 et 30 janvier dernier, jugé plus ou moins sévèrement par les observateurs russes interrogés. De nombreux opposants syriens, notamment sunnites ou kurdes, ont refusé d’y prendre part, encouragés par leurs parrains extérieurs, maugrée-t-on en aparté à Moscou. Certains opposants à Bachar Al-Assad venus d’Ankara ont fait le déplacement mais ne sont pas sortis de l’aéroport de Sotchi du fait du déploiement massif du drapeau officiel syrien à deux étoiles.

Mais on souligne par exemple aussi que 2 500 délégués syriens y ont pris part. « Ce n’est pas un échec, sauf si l’on en attendait trop. Il n’a été question que d’instaurer un dialogue, pas une négociation. Sur les quatre domaines sur lesquels les parties travaillent pour la sortie de crise, à savoir la transition politique, la révision de la Constitution, les élections et les questions de terrorisme et de sécurité, le gouvernement syrien n’acceptait jusqu’à présent que de parler du dernier. Mais à Sotchi, il y a eu un premier pas au sujet de la Constitution, avec l’instauration d’une commission chargée de la rédiger », souligne Vassily Kouznetsov, du célèbre Institut des études orientales de Moscou.

Pour Nikolaï Kozhanov, il s’agit bel et bien d’un échec, la commission constitutionnelle étant elle-même fondée sur des bases très incertaines. « En fait, Moscou n’a aucune idée de la façon de régler le problème syrien. Alors pour rester maître du jeu et masquer ce vide, on en change régulièrement les règles en prenant de nouvelles initiatives ». Mais selon lui, si le congrès de Sotchi a été un échec, et a surpris par l’impréparation et la mauvaise connaissance des acteurs du conflit dont il a semblé être le résultat, cela vient aussi des intentions contradictoires des organisateurs : « Sotchi a été pris entre les intentions de notre ministère de la défense, qui souhaitait entre autres contrer le processus de Genève, et le ministère des affaires étrangères qui ne l’entendait pas de cette oreille. D’où les gros efforts de ce dernier pour faire venir Staffan de Mistura, l’envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU. »

 

Le problème Bachar Al-Assad


Si le congrès de Sotchi a pu être de l’agitation afin de faire croire que l’on sait où l’on va et pour tester les uns et les autres, à Moscou on semble travailler dur à chercher des issues. La presse nationale évoque une nouvelle stratégie qui serait concoctée au Kremlin. La discussion avec les experts russes laisse transparaître quelque marge de manœuvre. « Bachar n’est pas notre homme. Si la Russie le soutient, c’est qu’il n’y a pas d’alternatives pour le moment. Je pose la question aux Occidentaux : avez-vous quelqu’un pour le remplacer ? Avec lui et son armée, aussi brutaux soient-ils, au moins nous sommes parvenus à stabiliser la situation sur le terrain et à maintenir une colonne vertébrale étatique, institutionnelle, dans ce pays », martèle Rouslan Mamedov, coordonnateur du programme Moyen-Orient Afrique du Nord (MENA) au Conseil russe pour les affaires internationales, un think tank du pouvoir russe.

Dans la foulée de ces propos vient l’idée que le pouvoir devrait être en partie transféré à d’autres qu’Assad. Et ce, s’il le faut, en lui permettant de garder son poste, que la nouvelle Constitution pourrait vider de certains de ses attributs. « L’approche de la Russie est de promouvoir une solution politique, de pousser à une réforme du pouvoir et de rebâtir l’armée pour en faire une sorte de socle de la nouvelle Syrie, de la Syrie d’après-guerre, précise Mamedov. Et des gens de l’entourage de Bachar Al-Assad, militaires, mais autres aussi, pourraient être plus acceptables pour les opposants. Moscou les prend en considération, même quand ils ont abandonné le navire parfois. Ils ne sont pas forcément complètement hors-jeu. Moscou tente de faciliter la recherche d’une solution. Mais fondamentalement, c’est aux Syriens de trouver la solution. À eux de décider qui doit être leur président et ce que doit être leur Constitution. »

Beaucoup, parmi les « orientalistes » du moins, disent être bien conscients que Bachar Al-Assad ne peut plus unifier les Syriens, qu’il est le problème. Et il se dit qu’au Kremlin et au ministère des affaires étrangères au moins, voire au ministère de la défense, le remplacement du président syrien n’est pas un sujet totalement tabou. « Mais c’est devenu très très compliqué. Des opposants syriens me disent que Bachar a fait le ménage autour de lui et qu’il ne reste plus personne. Il a réussi ensuite à consolider son pouvoir par des alliances très complexes avec des tribus du pays. Le retirer du jeu aujourd’hui, c’est prendre le risque que tout s’effondre à nouveau », craint Nikolaï Kozhanov.

L’idée que Vladimir Poutine serait devenu otage de Bachar Al-Assad est assez largement admise à Moscou. Mais que faire ? demande-t-on. Plus question de le lâcher, ce serait autant renier les bases de l’engagement russe de septembre 2015 que risquer de voir s’effondrer un fragile équilibre bâti autour d’Assad. C’est aussi, ce que l’on dit parfois en « off » en Russie, que le Kremlin entend démontrer jusqu’au bout qu’il ne faut pas laisser les peuples renverser leurs dirigeants au nom d’une démocratie qui ne mènerait qu’au chaos. Les spécialistes russes, jouissant de sources plus ou moins sérieuses, relatent de temps à autre la complexité de la tâche pour Bachar Al-Assad lui-même, à qui son frère Maher par exemple, en charge de la plupart des organes des forces syriennes, imposerait une ligne radicale. Maher Al-Assad aurait même tenté en janvier 2017 « un coup d’État contre le président avec le soutien de l’Iran ».

 

Soit un côté écrase l’autre, soit on négocie


Cet état de fait, cette possible concurrence avec Téhéran pour peser sur les décisions de Damas, combiné au désir affiché de Moscou de forger une solution politique en Syrie, conduit la Russie à chercher parmi les opposants ceux qui seraient susceptibles à un moment donné de passer un compromis avec le gouvernement syrien. « Le congrès de Sotchi était un format large de dialogue politique, de la société civile syrienne. Je ne crois pas qu’il soit nécessaire de continuer, de le transformer en troisième format de dialogue régulier. Personne parmi les officiels russes ne veut mettre fin aux processus de Genève ou d’Astana. Mais pour nos décideurs, il est très important que la sortie du conflit syrien soit légitimée par les Syriens eux-mêmes, au niveau national. M. Poutine voudrait que son succès de faiseur de paix soit reconnu par la communauté internationale », affirme Vassily Kouznetsov.
D’où, semble-t-il, un travail d’identification et ensuite de négociation avec quelques-uns des 7 000 groupes de combattants de Syrie.

Par exemple, nous explique Konstantin Trouevtsev, de l’Institut des études orientales, « sur la rive est de l’Euphrate, se trouvent surtout les tribus arabes sunnites. Lorsque Daech s’est emparé de la région, les cheikhs ont été pris en otage afin qu’ils obligent les jeunes de la région à rejoindre Daech. Lorsque ces cheikhs ont été libérés, eux qui sont très suivis par leur population, ils ont cherché à entrer dans les nouvelles structures de gouvernement local. Et là ils se sont retrouvés notamment avec des Kurdes qui faisaient partie des Forces démocratiques syriennes qui ont défait Daech, et qui sont plutôt alliés à Bachar. Cela veut dire que tôt ou tard, cette partie de la Syrie sera sous le contrôle de sunnites, qui ont maille à partir avec le régime de Damas. Mais leur collaboration actuelle laisse aussi espérer qu’il y aurait peut-être moyen de trouver des compromis. »

C’est un jeu à plusieurs bandes en effet, et à de multiples inconnues donc. « La question concomitante est celle de l’intégration des groupes d’opposition armés dans les structures de défense loyales à Damas. Ce dernier aspect est évidemment flou encore, parce que nous ne savons ni ce que décidera la lutte sur le terrain ni ce que Bachar fera en termes d’amnistie », pense Mamedov.

Quoi qu’il en soit, Moscou semble miser d’abord sur l’affaiblissement sur le terrain des opposants. La bataille d’Alep sert de modèle : affaiblissons les opposants, ils n’en seront que plus disposés à des compromis. « Avec la victoire militaire, des opposants vont plier et accepter de venir discuter avec le régime de Bachar Al-Assad. Deux solutions existent aujourd’hui : soit un côté écrase l’autre, soit on a une négociation. On peut le déplorer mais aux yeux du Kremlin, Assad est le moins pire de tous. Qui veut d’Al-Nosra ou de Daech à la tête de la Syrie ? La Russie veut une solution politique, et une Syrie laïque », martèle Rouslan Mamedov.

 

Retour à la case départ ?


Et de reconnaître que ceux qui ne peuvent négocier avec le régime de Damas resteront à l’extérieur. La « solution politique » souhaitée par Moscou et surtout telle qu’elle se dessine ressemble surtout à une solution purement militaire. « Là où ils ont fait un désert, ils disent qu’ils ont fait la paix », écrivait l’historien et sénateur romain Tacite (58-120). Nikolaï Kozhanov ne pense pas que « la Syrie sera un désert et que ce n’est pas ce que souhaite Moscou. On le voit à la Ghouta-Est. Il y a certainement du côté russe une volonté d’affaiblir l’opposition pour la forcer à se mettre à la table des négociations. Mais chacun ici comprend aussi que ceux que le Kremlin appelait des “terroristes” jusqu’à janvier 2017, lors de la première rencontre d’Astana, sont bien des opposants et qu’ils ne désarmeront pas de sitôt puisqu’ils ont tous de puissants parrains à l’extérieur, comme les Saoudiens, les Turcs, les Américains ».
Moscou compte donc aussi finalement sur ces parrains pour forcer Damas à discuter. Néanmoins plus le temps passe, plus Bachar Al-Assad, fort du soutien iranien et russe, regagne du terrain et étend le désert politique syrien.

Le tout en sapant systématiquement les esquisses de dialogue national que Moscou tente de mettre en place, à Astana et Sotchi. « Le régime syrien pose de vrais problèmes, il n’est pas flexible du tout, rejette toute idée de compromis. Cela énerve beaucoup le pouvoir russe », témoigne Vassily Kouznetsov. L’impasse dans laquelle se trouvent les Russes aujourd’hui pourrait se terminer en retour à la case départ. La vraie cause du problème syrien, redevenant plus maître que jamais de son pays, cette fois vidé de ceux qui contestent son règne.
 


              

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