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Les suceurs de sang du Sahara


Culture
Samedi 30 Septembre 2017 - 19:24


« Recette » de géomancie. Bibliothèque de Moulay Cherif Ahmed ould Mohamed, Chinguetti.
« Recette » de géomancie. Bibliothèque de Moulay Cherif Ahmed ould Mohamed, Chinguetti.
Questions à Erin Pettigrew , assistant professor à l’Université de New York (Abu Dhabi) et specialiste de l’histoire de l’Islam en Afrique de l’Ouest.

Quelle était l’importance de l’islam ésotérique pour les habitants de la Mauritanie coloniale ?

Les médiateurs spirituels musulmans ou les experts qui pouvaient manipuler les sciences ésotériques islamiques ont joué un rôle important en aidant les populations sahariennes à s’attaquer aux problèmes quotidiens que ce soit ceux de la famine, des incursions armées dans leurs communautés, ou bien les nouvelles impositions de l’administration coloniale française comme les nouvelles entraves au mouvement ou la dépendance préexistante au travail des esclaves. En bref, tout ce qui menaçait les efforts visant à établir des moyens de subsistance stables dans un environnement politique et géographique précaire. Dans une région qui n’a pas connu d’Etat pendant la majeure partie de son histoire, ces populations ont mobilisé ces forces spirituelles pour répondre aux préoccupations locales concernant la reproduction sociale et les systèmes hiérarchiques, la sécurité physique et politique, les moyens de subsistance et la santé physique et psychologique. Par exemple, en 1907, les habitants du fleuve Sénégal ont invité un clerc musulman versé dans ces sciences pour les aider à débarrasser leur village de fonctionnaires coloniaux français et de soldats africains en enterrant des amulettes dans le sol et en empoisonnant le puits colonial avec une potion que le clerc a concoctée. Même le cheikh Ma ’al-'Aynayn (Ma El Aïnin), le leader soufi qui a obsédé les Français parce que ce « jihadiste » se battait contre le régime colonial, était beaucoup plus respecté et craint localement en raison de sa capacité à mobiliser les esprits et les forces ésotériques pour des besoins immédiats et locaux plutôt que pour sa capacité à échapper à l’armée coloniale. Le colonialisme a imposé des restrictions visibles à la vie quotidienne et les villageois ont mobilisé leurs armes les plus puissantes – les armes métaphysiques - pour lutter contre ses agents.

Votre recherche révèle que de nombreuses personnes étaient accusées d’être des suceurs de sang. Que nous dit cette accusation des communautés désertiques ?

J’aimerais pouvoir répondre de façon définitive à la fréquence de ces accusations. Cependant, je n’ai tout simplement pas toutes les données nécessaires pour faire valoir la prévalence de la pratique. Les sources dont je dispose montrent que « sucer le sang » se traduit plus précisément par « extraire le sang », plus exactement dans le Sahara où les populations désertiques semi-sédentaires sont entrées en contact avec des esclaves qui travaillaient dans des oasis de dates. Les communautés voisines Halpulaaren, Wolof et Soninké partagent une langue qui fait référence au phénomène de « manger de la chair humaine » comme un phénomène apparenté, mais cette manifestation spécifique de drainer de façon invisible le sang de quelqu’un par un regard semble être spécifique au sud-ouest du Sahara. Les textes produits en arabe par des savants sahariens locaux mentionnent cette extraction du sang et des forces vives comme une pratique existante dans la région à la fin des XVIIIe et XIXe siècles. Ces textes en condamnent la pratique, en la classant comme interdite par l’islam. Les documents coloniaux rapportent très rarement de telles accusations et, en général, seulement après que les communautés ont décidé d’attaquer - souvent de tuer - la personne accusée de nuire à d’autres en supprimant ces liquides pour des raisons néfastes. Les officiers coloniaux ont été informés de cette violence, bien qu’ils aient rarement agi de manière significative, ne croyant pas aux accusations elles-mêmes, mais ceux-ci ne savaient pas comment traiter la question administrative une fois qu’elle s’était produite. Dans les cas documentés, la personne accusée de sucer du sang était toujours d’origine servile et, par conséquent, n’avait pas de parenté ou de famille pour la défendre en son nom. Les administrateurs coloniaux étaient réceptifs par ailleurs à la nécessité de tolérer la persistance de l’esclavage bien après le décret de 1905 l’abolissant en Afrique Occidentale Française (AOF) afin d’éviter les problèmes d’autorité avec d’importants groupes tribaux.
En révélant la fonction cruciale des idées de race, de hiérarchie sociale et d’appartenance, ces différents récits résument à eux seuls la spécificité de ces accusations dans cette zone de contact entre bidan, populations arabophones et libres, et populations « noires », entendues comme non musulmanes et donc asservissables. Imaginés comme rituellement puissants par les bidan, les Bambara et autres esclaves africains ont une réputation d’experts dans l’art de concocter des remèdes à base de plantes et du poison, dans la magie nuisible et dans la nourriture à base de chair humaine. Souvent identifiés comme non musulmans ou seulement marginalement, même après leur conversion, ces populations « noires » auraient pratiqué des sciences interdites par le Coran tant ces connaissances illicites les faisaient paraître particulièrement dangereux. La plupart des incidents signalés en arabe ou en français montre que les oasis de dates sont les lieux les plus touchés par ces incidents car c’est là que les esclaves ont été amenés en tant que marchandises à travers le désert et qu’ils ont été forcés à travailler. De toute évidence pour les bidan, il était concevable que les esclaves dans les communautés des oasis aient pu exercer leur puissante magie contre les communautés musulmanes locales.
Dans mes entretiens ethnographiques sur place, les historiens et les personnes âgées ont tendance à expliquer les accusations de sucer du sang comme un moyen de rationaliser les maladies causées par l’anémie, le diabète, le paludisme ou l’hypertension artérielle. Pour d’autres, il s’agit en fait de la consommation de viande restreinte chez les esclaves mal nourris qui a conduit certains à sucer le sang d’une autre personne. Dans une région où la viande était à la fois un ingrédient coûteux et vital du régime du désert, ces liens entre la viande rouge et les histoires de suceurs de sang semblent particulièrement évocateurs des défis de la vie dans le Sahara. Bien que les sources arabes antérieures n’indiquent pas le genre comme un facteur notable chez les suceurs de sang, certains rapports coloniaux et la majeure partie de mes conversations avec les Mauritaniens indiquent que les femmes étaient plus susceptibles d’être soupçonnées de ce crime. Il semblerait que ces accusations aient servi de forme de contrôle social dans le cas où certaines femmes menaçaient les structures de hiérarchie sociale établies.

Que peut apporter l’étude de la magie à notre compréhension historique de la Mauritanie et de l’Afrique Subsaharienne ?

Eh bien, premièrement, j’essaie d’utiliser ce terme de « magie » avec modération puisque la catégorie signifie énormément de choses vagues et différentes pour les gens et sa traduction approximative en termes locaux en Mauritanie n’est pas mon objet d’étude. Des experts dans les sciences ésotériques islamiques qui s’appuient sur les esprits invisibles et les forces divines pour faire leur travail considèrent plutôt leurs techniques comme s’appuyant sur des connaissances islamiques licites et non sur des méthodes opaques visant à nuire à d’autres - ce qu’ils appellent l’équivalent de « magie ». Comme les recherches antérieures l’ont clairement montré, ces sciences et leurs experts ne sont guère spécifiques à l’histoire ou au présent ethnographique de la Mauritanie ou de l’Afrique de l’Ouest et, en tant que tels, ils ne représentent pas ce que Terence Ranger a critiqué à juste titre comme l’insistance sur la « relation particulière de l’Afrique avec l’occulte ». Au lieu de cela, les techniques de la géomancie, de la divination du sable, de la communication avec les esprits et de la récitation coranique sont souvent partagées entre le temps et l’espace dans tout le monde musulman, du Sahara au détroit de Malacca. Ce que j’essaie de faire, c’est de situer les populations sahariennes dans une histoire mondiale de l’Islam et de ses sciences ésotériques tout en faisant valoir que ces populations ont mobilisé des forces spirituelles pour répondre aux préoccupations locales concernant la reproduction sociale et les systèmes hiérarchiques, la sécurité physique et politique, les moyens de subsistance et la santé physique et psychologique.
En partie, j’essaie de répondre à l’appel de Dipesh Chakrabarty pour que les historiens poussent les limites épistémologiques du genre d’histoires que nous racontons et d’éviter ce qu’il appelle « la politesse de l’anthropologue » en reconnaissant seulement « les croyances » dans les esprits et les forces invisibles chez les personnes que nous étudions. Au lieu de cela, j’aimerais que les historiens accordent beaucoup plus d’espace et d’attention à la présence de ces esprits et aux experts qui les manipulent parce que les deux (les esprits et leurs médiateurs) ont historiquement joué un rôle central en tant qu’agents de changement dans la protection des communautés des menaces existentielles. Essentiellement, ces sciences étaient les moyens les plus efficaces que la plupart des gens avaient à leur disposition pour gérer les défis de la vie quotidienne et les changements structurels et politiques plus importants au fil du temps. En effet, les habitants du désert ont consacré beaucoup de temps et de ressources à essayer de contrôler et d’accéder à ces forces invisibles pour obtenir les résultats qu’ils souhaitaient. La dépendance à l’égard de ces sciences ésotériques islamiques a eu des conséquences réelles sur les actions des gens et sur l’histoire de la région. Les ignorer ou les expliquer comme de simples expressions d’un outil politique ou social ne permet pas une représentation précise des façons dont les Sahraouis expérimentent et expliquent leur propre passé.


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