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Le déclin historique de la violence: une thèse crédible?


Chroniques
Lundi 2 Octobre 2017 - 07:00


Le déclin historique de la violence: une thèse crédible?
Terrorisme islamiste, conflits guerriers et déflagrations mondiales potentielles nourrissent l’actualité. Pourtant le monde n’a jamais été aussi peu violent. Telle est la thèse, magistralement soutenue par un célèbre professeur de psychologie à Harvard, Steven Pinker, dans un livre qui fait date.
 
Au début des années 2010, Pinker a publié une analyse du déclin historique de la violence et de la cruauté. Il y a là une bonne nouvelle pour l’humanité, même si les résultats de la démonstration semblent parfois difficiles à croire. Mêlant commentaires sur la structuration du cerveau humain et références à John Lennon ou à Mel Brooks, Steven Pinker compte parmi les penseurs contemporains importants. Ses travaux sur le langage, sur les différences entre hommes et animaux, sur les écarts entre nature et culture, sur l’évolution génétique font référence et débat.
 
Il retrace, dans cette somme sur la violence, un processus millénaire de pacification des mœurs et des comportements. Sa thèse est facile à résumer : les gens n’ont jamais été aussi peu violents. Le nombre d’homicides s’est effondré. Ce sont aussi toutes les formes de violence qui ont décliné : la torture, l’esclavage, les abus domestiques, et même la cruauté envers les animaux. Notre époque est moins violente et moins cruelle que n’importe quelle autre au cours de l’histoire de l’humanité. Cette réduction de la violence concerne aussi bien les guerres entre États que les conflits familiaux ou de voisinage.
 
L’auteur s’intéresse davantage à la logique interne et aux bases neurobiologiques de l’agression qu’à la distribution (ou à la « construction ») sociale de la délinquance. Observant la montée du sens moral, il fait confiance au commerce, à la féminisation des sociétés, à la science et à la raison. Résolument moderne, il livre une analyse positive et optimiste qui passe par un tableau en six tendances que nous allons résumer.
 

Six étapes fondamentales

  La première de ces tendances, couvrant des millénaires, est celle de la transition entre la douce (ou supposée telle) anarchie des sociétés nomades de chasseurs. L’archéologie permet de réfuter cette illusion de sociétés et de populations pacifiques. L’étude des squelettes montre que les morts violentes étaient bien plus répandues qu’elles ne le seront jamais ensuite (environ un homme préhistorique sur cinq serait mort, tué par quelqu’un). La sédentarisation des nomades a accompagné ce que Pinker baptise un processus de pacification.
 
La seconde tendance, qui va du Moyen Age au XXe siècle, est celle que Norbert Elias a classiquement appelé la civilisation des mœurs. La consolidation des États et le développement du commerce ont contribué, à travers l’Europe, à la diminution par dix, voire par cinquante, des taux d’homicides. Dans l’Angleterre du XIVe siècle, le taux d’homicide était de 110 pour 100 000 individus. Il est actuellement de moins de 1 pour 100 000.
 
Humaniste, Pinker s’intéresse à la rupture des Lumières. C’est une période de mise en question, et souvent de mise en cause, de l’esclavage, du despotisme, du sadisme mais aussi du duel et de la superstition. Pinker repère ensuite une quatrième phase, s’ouvrant à la fin de la seconde guerre mondiale, qu’il appelle la longue paix. Après les conflits mondiaux, les États, du moins les États développés, ont de moins en moins eu recours à la guerre les uns contre les autres (reste qu’il demeure des États non développés). La cinquième tendance est plus récente encore. Pinker la date de 1989 et de la chute du mur de Berlin. En effet, même si l’observateur pressé sera surpris (en raison, disons, du Rwanda, du 11 septembre 2001, des attentats au Bataclan, à Nice, Londres ou Barcelone), il n’en reste pas moins vrai que le nombre d’actes terroristes, de guerres civiles, de répressions par des gouvernements despotiques, n’a cessé de baisser. Il appelle cette séquence, dans laquelle nous nous trouvons, celle de la nouvelle paix. Enfin, revenant un petit peu en arrière, mais avec une perspective autre que le seul décompte des victimes, Pinker considère que – depuis 1948 et la Déclaration universelle des droits de l’Homme – révulsions, critiques et condamnations n’ont fait que croître pour tout ce qui relève de discriminations ou s’apparente à des exactions à l’égard des minorités ethniques, des femmes, des enfants et des animaux. Après la révolution humaniste des Lumières, Pinker estime qu’il y a depuis les années 1950 une révolution des droits.
 

De profondes évolutions sociétales

  Pinker consacre certains développements de son analyse à l’évolution, au sens génétique, d’Homo sapiens vers moins de violence. Il estime que ce mouvement historique a été nourri par des « forces historiques ». Il en compte cinq.
La monopolisation de la violence dite légitime par des formes étatiques, inhibant les aspirations à la revanche, rationnalisant la résolution des conflits par l’entremise du droit , a incontestablement limité les tentations d’exploitation et d’attaque. La deuxième force est le commerce (Pinker ne dit pas le marché) qui se présente comme un jeu à somme positive, valorisant les individus comme des partenaires, certes potentiellement concurrents, mais qui ne sont plus fondamentalement perçus comme des adversaires à éliminer.
Pinker souligne ensuite la féminisation des sociétés. Ce point autorise à rappeler, incidemment, que la violence est principalement une affaire d’hommes. Dans un monde qui respecte davantage les aspirations et les valeurs féminines, la glorification de la violence (en particulier chez les jeunes adultes) est de moins en moins acceptée.
La quatrième force est le cosmopolitisme, à la manière d’un Kant pourrait-on dire. Les individus et peuples – se connaissant et se reconnaissant – intègrent progressivement les différences dans un cercle de sympathie, dans une commune humanité dirait-on encore du côté de Kant (cité et apprécié par notre professeur de psychologie). Enfin, et dans une certaine mesure à la Weber (non cité), la cinquième force serait cet escalier de la raison qu’emprunterait maintenant l’humanité, en rationalisant ses relations et en reconnaissant la futilité du recours à la violence.
 

Alors pourquoi sommes-nous sceptiques ?

  La thèse et le propos de l’auteur sont particulièrement bien documentés, avec une multitude de sources qui donne parfois le vertige (700 pages de texte, 75 de notes et de références). Il faut souligner qu’il actualise les données sur son site (http://stevenpinker.com), réfutant ainsi l’objection sur le thème « oui, mais depuis 2010 tout a changé ».
Pourquoi donc avons-nous tant de mal à adhérer à sa thèse (le monde se porte beaucoup mieux, en termes de violence) ? Pourquoi nombre de lecteurs et de contradicteurs se dressent-ils pour tenter de contredire Pinker ? Certains estiment – convoquant SS, Pol Pot, guerres civiles africaines, attentats contemporains – que l’auteur aurait des hallucinations voire un goût prononcé pour l’obscénité et la provocation. Pour autant, ses courbes et analyses sont tout à fait convaincantes. Si le XXe siècle est bien celui des guerres mondiales, des génocides et du terrorisme de masse, c’est aussi la période la moins violente qu’ait traversée l’humanité.
Multipliant sources, graphiques et comparaisons pour démontrer cet affaissement de la violence, Pinker établit qu’avec les taux de mortalité qui caractérisaient les conflits tribaux des périodes antiques on aurait dénombré, non pas cent millions de morts durant les deux guerres mondiales, mais deux milliards. Et si l’on ajustait le nombre de victimes à la population humaine totale, la seconde guerre mondiale représenterait « seulement » le neuvième événement sur un millénaire en termes de mortalité violente. Et Pinker d’exhumer des estimations qui font frémir, comme ces 40 millions de morts causées par les conquêtes mongoles au XIIIe siècle…
Tentons quatre explications au scepticisme que peut produire la lecture de Pinker, et que l’on retrouve chez certains de ses commentateurs.
La première est la plus simple. Elle tient à la confusion possible entre volumes et proportions. Le nombre de morts, pendant les conflits mondiaux notamment, est particulièrement élevé. Mais le prélèvement total de ces déflagrations de violence sur l’ensemble de l’humanité est bien moins important que d’autres saignées, moins connues, dans le passé.
Deuxième explication : alors que nous sommes de moins en moins effectivement confrontés à la violence, nos esprits le sont toujours davantage, d'abord en images. L’humanité, notamment par l’intermédiaire du journal télévisé, n’a jamais été autant soumise aux images de sa violence et de sa possible sauvagerie. On pourrait écrire que nous n’avons jamais été, en permanence, aussi « proches » de la brutalité.
 
La troisième explication est profondément liée aux dynamiques de pacification et de civilisation qu’évoque et développe Pinker. Si la violence baisse, la tolérance à son endroit diminue également. Plus le niveau de violence diminue, plus chaque manifestation de violence devient intolérable. On peut faire ici un parallèle avec les questions de pauvreté. Alors que celle-ci diminue tendanciellement dans les sociétés modernes d’abondance, ses manifestations extrêmes ainsi que les inégalités les plus criantes deviennent d’autant moins acceptables. Quand le phénomène combattu et redouté décroît, la sensibilité à son endroit s’accroît.
La dernière explication a trait au périmètre de la violence. Ce qui était auparavant considéré comme anodin (crachat, bousculade, élévation du niveau de la voix) devient agression. Dans une société plus policée, devient violence ce qui est, dans un environnement plus brutal, considéré comme normal.
Incontestablement, l’humanité a vu l’effondrement des homicides et la montée du rejet de l’esclavage, de la torture et de la brutalité envers les enfants. Si certaines périodes, selon Pinker, peuvent être caractérisées par des épisodes de « décivilisation », l’humanité n’a jamais été aussi « plaisante et bienveillante » qu’aujourd’hui. Il suffit de feuilleter les courbes de Pinker ou de parcourir, comme il nous y invite, Homère ou l’Ancien Testament pour nous en convaincre.
Mais sur un volet de politique contemporaine, ce constat de baisse historique de la violence n’invite absolument pas à baisser les bras face à ses manifestations actuelles. C’est parce que la barbarie des attentats islamistes est encore plus intolérable qu’il faut la combattre plus fortement encore.


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