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De la contre-révolution à la réforme préventive


Politique
Mercredi 4 Octobre 2017 - 15:55

“Si cette renonciation des nobles à leurs privilèges s’était produite quelques années plus tôt, la Révolution eût sans doute été évitée, mais elle s’effectua plus tard. Céder seulement quand on y est forcé ne fait qu’accroître les exigences de ceux auxquels on cède. En politique, il faut savoir prévoir et concéder longtemps avant d’y être obligé”: Gustave Le Bon, La révolution française et la psychologie des révolutions, page 124.


De la contre-révolution à la réforme préventive

Quelle sublime sagesse française !!! Les chefs d’Etats et des armées arabes ont grandement besoin de bien l’assimiler aujourd’hui !! Le célèbre sociologue-anthropologue français et pionnier des études modernes sur la psychologie des foules, Gustave Le Bon (1841-1931) est arrivé à cette sage conclusion après avoir longtemps contemplé l’histoire de la Révolution française en y étudiant profondément les pièges auxquels s’est heurté la France durant plus d’un siècle et demi d’affrontements sanglants.

L’éminent philosophe français a été peiné par le devenir de cette Révolution française en parlant de “grande catastrophe” et de “triste histoire”… Histoire emplie de sang français qui, sans nécessité, a énormément coulé contre la tyrannie.

La raison fondamentale de cette “ triste histoire” est l’ignorance du roi de France Louis XVI, son retardement des réformes politiques et son inconscience de la profondeur de la vague de changement historique qui s’est initiée dans son pays.

L’expérience de la Révolution et Contre-révolution françaises dans les années 1789-1794 est probablement une des plus précieuses épreuves humaines dont a besoin notre communauté aujourd’hui afin d’en extraire les leçons et les enseignements nécessaires. C’est ce à quoi nous allons nous atteler dans cet article dans la mesure du possible.

En général, une des raisons principales qui engendrent les révolutions réside dans le décalage de l’Etat par rapport à la Société. La légitimité politique des régimes qui gouvernent se trouve ainsi altérée dans l’esprit des gouvernés qui aspirent à des modèles de gouvernance alternatifs plus efficients et plus nobles.

Aussi, lorsque les gouverneurs et leur entourage ont les qualités nécessaires et une certaine conscience de l’Histoire, ils saisissent les dangers du volcan révolutionnaire avant son explosion et entreprennent des réformes préventives qui dirigent et catalysent l’énergie de ce volcan vers la construction de sociétés plus justes et plus équitables, évitant ainsi à eux mêmes et à leurs peuples de payer en sang et en argent le cher prix des révolutions.

A contrario, si ces politiques sont à l’opposé inconscients et ignorants et réagissent de manière superficielle avec le volcan révolutionnaire, le considérant comme un nuage estival “de passage” et freinant toute tentative réformatrice, voire même s’érigeant en un rempart contre-révolutionnaire qui agit contre la volonté des peuples, l’explosion révolutionnaire sera si importante qu’elle va anéantir tout sur sa route et détruire les Etats, les gouverneurs et les populations ensemble.

Durant la deuxième moitié du 18ème siècle, le décalage enregistré en France entre l’Etat et la Société s’illustrait par la tyrannie et la corruption du roi Louis XVI et le monopole qu’exerçait les classes de la noblesse féodale et du clergé sur les richesses du pays, tandis que le reste de la population était marginalisé, de même que ses représentants dans le Parlement qui étaient d’ailleurs qualifiés péjorativement de “tiers état”.

Lorsque la révolution a débuté en 1789 (l’équivalent de l’année 2011 dans les temps arabes modernes), ni le Roi, ni la noblesse ou les hommes de l’église n’étaient conscients de la profondeur du changement historique qui s’opérait en France, que ce soit concernant l’efficacité de l’étincelle intellectuelle incarnée et déclenchée par les philosophes du siècle de la Lumière (Montesquieu, Voltaire, Rousseau), ou l’agitation sociale en plein bouillonnement au sein même de la société française.

Les éléments qui restent probablement gravés dans la mémoire collective concernant cette période sont ces événements tragiques témoins de la radicalité de la Révolution, comme la prise de la Bastille, la décapitation du roi Louis XVI puis celle de son épouse la reine Marie-Antoinette. Toutefois, ces péripéties n’ont pas eu lieu simultanément. Elles étaient séparées dans le temps selon un contexte et une chronologie progressifs qu’il convient de bien comprendre pour mieux saisir la logique et le devenir des révolutions en général.

Ainsi, entre la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 -soit trois semaines après le déclenchement des événements- et la fin tragique et humiliante du roi Louis XVI le 21 janvier 1793 et celle de son épouse le 16 octobre 1793, la Révolution française a emprunté un long et sinueux chemin où elle est passée d’une révolution politique réformatrice et pacifique à une terrible guerre civile.

La Révolution française n’a pas commencé de manière aussi radicale comme le laisserait supposer ce qui en a été emmagasiné et retenu par l’imaginaire populaire au fil des siècles. Au contraire, l’entreprise des révolutionnaires français, au début, était purement réformatrice, aspirant à acquérir les mêmes avancées obtenues déjà par leurs voisins britanniques un siècle auparavant, à savoir une monarchie constitutionnelle qui garantit à la population son droit de s’autogouverner dans la liberté et la justice, et à la famille royale sa gloire et sa dignité historiques.

Même lorsque les révolutionnaires ont réussi à prendre le contrôle des affaires et que le Parlement français s’est établi en tant qu’Assemblée Constituante, s’attelant à élaborer une nouvelle constitution pour le pays, celle-ci a été rédigée afin qu’elle soit une base légale pour une monarchie constitutionnelle en France, non pas pour abolir la Monarchie.

Dans son livre, Gustave Le Bon l’a bien exprimé: “Sans doute, pendant toute la durée de la Constituante, l’immense majorité des Français et l’Assemblée étant restés royalistes, le souverain, en acceptant une monarchie libérale, se serait peut-être maintenu au pouvoir. Louis XVI aurait donc eu, semble-t-il, peu de chose à faire pour s’entendre avec l’Assemblé” (page 126), et plus loin page 133: “Quels sont les hommes de 89 qui auraient osé vouloir ou prévoir la mort de Louis XVI.. ?”

Par ailleurs, les révolutionnaires français se sont montré très patients envers les erreurs, les trahisons à répétition du roi Louis XVI, de même que ses alliances avec les ennemis de la France contre la Révolution. Gustave Le Bon dit à ce propos page 100: “ Les maladresses du roi et ses appels à l’étranger ne réussirent que très lentement à le rendre impopulaire. La première Assemblée ne songea jamais à fonder une république. Extrêmement royaliste, en effet, elle rêvait simplement de substituer une monarchie constitutionnelle à la monarchie absolue”. C’est ainsi que la Monarchie n’a été définitivement dissoute par la révolution que le 21 septembre 1792, soit 3 ans après avoir tenté une monarchie constitutionnelle.

En effet, c’est la Contre-révolution qui a poussé à la mutation de la Révolution française: d’un mouvement réformateur qui aurait servi la population comme le Roi, vers une guerre civile anéantissant tout sur son chemin. Le Roi a résisté contre les réformes constitutionnelles tout en affichant un accord de façade et une acceptation trompeuse des revendications des révolutionnaires. Ensuite, il a essayé de fuir le pays afin d’obtenir l’aide et le support des forces extérieures à la France contre la Révolution. La même attitude a été adoptée par la noblesse et les hommes de l’église qui ont combattu les principes de “Liberté, Egalité, Fraternité” qui représentaient la devise de la Révolution, et n’ont renoncé à leurs privilèges que trop tardivement comme l’a si bien indiqué Gustave Le Bon.

A ce propos l’érudit sociologue a été énormément attristé par les occasions ratées dans l’histoire de la Révolution française, les occasions qui auraient permis une transition souple de la tyrannie vers la liberté sans trop détruire la nation française. Ce sont des opportunités perdues à cause de l’ignorance et de l’égoïsme politiques et l’absence d’une vision lointaine qui caractérisaient alors le Roi, tout comme la noblesse et le clergé qui s’accaparaient toutes les richesses du pays.

Par la suite, le phénomène de Contre-révolution s’est étendu auprès d’autres monarchies européennes qui ont été effrayées par les slogans de la Révolution française. Elles ont alors intervenu en faveur de la monarchie française. Ce phénomène, dans ses mécanismes, est très proche de la Contre-révolution que nous vivons de nos jours dans les pays arabes. Nous pouvons résumer les axes principaux qui ont été à l’origine de la Contre-révolution française dans les éléments suivants:

 

  1. Des inconditionnels du système monarchique français venant de l’intérieur même de la France et représentés essentiellement par la noblesse et le clergé catholique. Ils correspondraient -en faisant le parallèle avec les événements actuels- aux vestiges du Parti National en Egypte, ou du RCD en Tunisie, ou bien du Congrès Populaire Général au Yemen, les Brigades de Khadafi en Libye ou le parti Baathiste en Syrie.

 

  1. Des exilés parmi les hommes de l’ancien régime qui ont été obligés et poussés à quitter la France et se sont réfugiés auprès de pays européens voisins afin de les utiliser comme base arrière pour alimenter la Contre-révolution dans leur propre pays, en s’assurant du soutien des dirigeants de ces états pour atteindre leurs fins. Le parallèle est aussi très facile à établir ici entre ceux-là et certains Contre-révolutionnaires arabes. Les noms et les adresses de ceux qui ont fui les Révolutions, et qui se sont réfugiés dans certaines capitales arabes s’opposant à ces dernières sont de notoriété publique.

 

  1. Les monarchies européennes épouvantées par la chute du Roi de France et craintives de l’universalité des principes de la Révolution française. Au lieu d’entreprendre des démarches de réformes politiques et d’apaisement envers leurs populations, elles se sont engagées dans une hostilité gratuite contre la nouvelle république. On ne peut s’empêcher de faire également ici la comparaison entre ces monarchies et certaines royautés arabes actuelles devenues leaders de la Contre-révolution en dépensant les réserves de leurs pays pour enterrer les révolutions arabes. Ainsi, une définition plus précise de la Contre-révolution arabe serait probablement: faire couler le sang arabe avec l’argent arabe pour maintenir les peuples arabes sous l’oppression.

 

  1. Un groupe des “Hommes de 1789” comme les a qualifiés le chercheur américain en Contre-révolution française Sutherland dans son livre: “ France, 1789-1815. Revolution and Counterrevolution”. Par ce groupe il désignait d’anciens révolutionnaires qui ont , par égoïsme politique et intérêt personnel, quitté la Révolution car ils n’y ont pas trouvé ce qu’ils espéraient comme gloire personnelle ou postes de responsabilité. Ces hommes-là ont également leurs semblables contemporains qui ont renié les Révolutions arabes surtout dans le cas de l’Egypte après le coup d’état d’Al-Sissi.

 

Les multiples ressemblances entre les deux Contre-révolutions: française d’antan, et arabe actuelle donneront nécessairement les mêmes résultats amers. L’action révolutionnaire française s’est transformée – à cause de la Contre-révolution- d’une entreprise réformatrice vers un terrible instinct revanchard. Le même constat est relevé pour le printemps arabe d’aujourd’hui sous la double action de la tyrannie des souverains et la montée du salafisme djihadiste en réaction à cela. Parmi les conséquences douloureuses de la Contre-révolution française figure la transition du leadership révolutionnaire des mains des réformateurs comme La Fayette, Danton ou Meunier vers celles de radicaux fanatiques à l’instar de Robespierre qui disait: “ Ce qui constitue la république, c’est la destruction de tout ce qu’il lui est opposé” (livre G. Le Bon, page 137), ou Carrier qui “obligeait ses victimes à creuser leur fosse et les faisait enterrer vives” (page 154), tout comme se comporte des fois “l’Organisation de l’Etat Islamique” actuellement.

La situation a atteint un paroxysme où on a vu “ les chefs de la Révolution s’en prendre aux monuments et oeuvres d’art qui constituent pour eux les vestiges d’un passé abhorré” (page 156). Ceci  se rapproche de ce qu’a fait l’Organisation de l’Etat Islamique avec certains monuments religieux et historiques sur la base de conceptions jurisprudentielles empreintes tout à la fois de naïveté et de violence. Décidément les phénomènes sociologiques se ressemblent malgré la différence du temps, de l’espace et du contexte culturel. Cela dit, les Robespierre, Carrier et consorts ne sont pas nés radicaux. C’est la Contre-Révolution avec ce qu’elle a renfermé comme conspirations de l’intérieur ou de l’extérieur contre les valeurs humanistes qu’ils prônaient qui les a rendus ainsi. 

Expert comme il est dans la psychologie des foules, Gustave Le Bon a remarqué l’impact négatif qu’a laissé la Contre-révolution sur l’esprit des révolutionnaires français en affirmant: “C’est ainsi que pendant la Terreur, on vit d’honnêtes bourgeois, de pacifiques magistrats, réputés par leur douceur, devenir des fanatiques sanguinaires. Sous l’influence du milieu, une ancienne personnalité peut donc faire place à une autre entièrement nouvelle”. (page 55). Cette précieuse observation est d’une grande pertinence. Elle nous explique comment une certaine jeunesse arabe a basculé de la protestation pacifique vers la lutte djihadiste.

Dans l’histoire française, les gouvernants français aussi bien que leur population ont souffert de la Contre-révolution. Il serait possible d’avancer que sans cette dernière, la dynastie royale des Bourbons occuperait encore aujourd’hui le trône français avec tout ce qui l’accompagne comme gloire et richesse, à l’instar de la famille royale en Grande Bretagne. Le roi Louis XVI n’aurait pas eu sa tête décapitée ni son épouse que le philosophe et homme politique irlando-britannique Edmund BURKE décrivait dans son livre Réflexions sur la révolution française paru en 1790: “scintillante comme une étoile du matin, pleine de vie, de splendeur et de joie”. De même, le peuple français se serait vu épargner un long parcours pénible, douloureux et sanglant.

Les Arabes ne sont pas obligés de revivre le malheur enduré par les Français ni d’emprunter les mêmes itinéraires sanglants et épuisants de leur Révolution. Beaucoup de nations ont énormément appris de l’expérience française comment transiter de la tyrannie vers la liberté avec un moindre coût un chemin plus court.

Quant à nous, nous ne pouvons que répéter devant les chefs de nos états et armées arabes la sagesse de notre philosophe Gustave Le Bon citée en préambule de cet article: “ En politique, il faut savoir prévoir et concéder longtemps avant d’y être obligé”. Les rois, présidents et chefs d’armées arabes ont encore la possibilité d’apprendre de l’histoire de la révolution française et de se repentir sincèrement de la Contre-révolution et l’hostilité stupide envers les espoirs de leurs peuples qui aspirent à bâtir des sociétés plus libres et plus humanistes.

L’espoir demeure à ce que des leaders arabes empreints de sagesse passent de la logique contre-révolutionnaire vers celle des réformes préventives afin de se retrouver avec leurs peuples en milieu de chemin, à l’exemple de ce qu’a fait Le roi du Maroc Mohamed VI. Ils protégeront ainsi leur pays des épreuves douloureuses de la transition et éviteront la malédiction de l’histoire à leur encontre.

Quant aux responsables obtus, il n’y a point d’espoir en eux car ils persisteront à faire payer un prix élevé à leurs peuples pour la transition, et continueront à vouloir empêcher la victoire des révolutions jusqu’au jour où ils seront évincés par de violents vents de changement et quitteront leurs postes sans être point regrettés. Personne ne pourra bloquer l’aspiration des peuples arabes aux libertés qui a explosé fin 2010, et l’histoire ne pardonnera pas à ceux qui n’en retiennent pas les leçons.

Par Mohamed El-Moctar El-Shinqiti, Professeur au Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l’Éthique (CILE). Traduit de l’Arabe par Mohamed Lamine Labbani



              

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