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Youssouf, enfant-soldat en Centrafrique : « Je suis devenu un homme »


Lu sur le web
Lundi 8 Avril 2013 - 18:30

A 13 ans, Youssouf concentre tous les maux qui ont miné la Centrafrique ces dernières années. Le 24 mars dernier, il prenait Bangui l’arme à la main dans les rangs de la Séléka. Témoignage.


République Centrafricaine (2007) – Crédits : Hdptcar, Pierre Holtz/Unicef
République Centrafricaine (2007) – Crédits : Hdptcar, Pierre Holtz/Unicef
« Hier encore, j’étais assez âgé pour faire la guerre et tuer. Et aujourd’hui, on me demande d’attendre mes 18 ans pour m’engager comme militaire ? »

A l’ombre du manguier du camp militaire de Bangui où il est tenu au secret avec trois autres enfants soldats, Youssouf, 13 ans, ne décolère pas. Il se sent trahi par les rebelles de la Séléka qui, le 24 mars, ont marché sur la capitale centrafricaine pour installer au pouvoir leur chef, Michel Djotodia.

Ces mêmes miliciens aimeraient aujourd’hui s’acheter une crédibilité internationale, et savent que la présence d’enfants soldats dans leurs rangs fait tache. Surtout depuis que des militaires sud-africains, qui défendaient le palais présidentiel alors occupé par le président déchu François Bozizé, se sont dits traumatisés après avoir découvert que les rebelles combattus et tués n’étaient pour la plupart que des « gamins ». Pour les cacher, la Séléka a placé bon nombre d’entre eux dans des familles originaires du nord de la Centrafrique, d’où viennent la plupart de leurs membres, comme Youssouf.

Mais lui est resté au camp. C’est le président Djotodia en personne qui l’avait déposé ici au lendemain de la prise de la capitale, après l’avoir trouvé montant la garde à un poste de sécurité mis en place par la Séléka.

« Je veux être un soldat, je ne sais rien faire d’autre que la guerre. »

Son béret militaire vissé sur la tête est presque aussi rouge que ses yeux. « La faute au tabac blanc », confie-t-il. C’est sa « drogue », un mélange de poudre de chanvre indien et de farine de manioc.

« Avec ça tu ne recules pas, tu n’as peur de rien. »

« Ils l’ont violée devant moi avant de la fusiller »

La vie de Youssouf est un concentré des maux qui gangrènent la Centrafrique depuis plusieurs années. Son destin a basculé une première fois en avril 2011.

« Depuis plusieurs jours, des miliciens ougandais de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) pillaient et kidnappaient des gens autour de Birao où je vivais. Malgré le danger, j’ai accompagné ma mère aux champs. Mais ceux de la LRA nous ont trouvés. Ils l’ont violée devant moi avant de la fusiller. »

La bande armée oblige alors le jeune garçon à les suivre pour porter les sacs de munitions. Avant de le transformer en machine à tuer.

« Ils m’ont appris à manipuler les armes comme les kalachnikovs, les lance-roquettes RPG… Je suis devenu un homme avec eux. »

Récompense

Washington a promis cinq millions de dollars de récompense pour toute information qui permettrait l’arrestation du chef rebelle ougandais Joseph Kony, qui se cacherait aux confins de la Centrafrique, du Soudan du Sud et de la République démocratique du Congo (RDC).

Assez rapidement, Youssouf et d’autres enfants soldats, qui forment 90% des rangs de la LRA, sont introduits auprès de Joseph Kony, le leader de la milice recherché par la Cour pénale internationale (CPI).

i[« La première fois c’était en août 2011, près de Zémio [sud-est de la RCA, frontalier avec la RDC, ndlr].

Il est très grand, avec une barbe, et porte toujours un chapeau. Il nous a parlé durement. Je l’ai revu peu après, lors de l’attaque de Djéma, une localité voisine. Kony a aligné sept villageois, et nous a demandé à nous, les enfants, de les tuer. J’ai hurlé “ A vos ordres, chef ” et j’ai tiré sur deux personnes. Comme ça, j’ai pu rester en vie. »]i

Le corps fluet de Youssouf est secoué par les sanglots.

« La LRA tue les enfants qui sont malades, trop lents… Un soir, je me suis échappé », poursuit-il. Après trois jours de marche, il est récupéré vers Rafaï par les troupes américaines fraîchement lancées à la poursuite de Kony en ce mois de mai 2012. Youssouf est alors pris en charge par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui le rapatrie sur Birao dans le cadre d’un programme de réunification des enfants soldats avec leurs familles. Mais, sur place, Youssouf n’a plus personne.

« La guerre, c’est la guerre »

Il trouve alors un emploi de garçon à tout faire chez des proches de Djotodia : revenu de son exil au Bénin, cet ancien diplomate centrafricain est en train de reprendre la tête de l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR), l’un des principaux mouvements rebelles qui composeront la future Séléka.

« J’ai voulu m’engager avec eux. Mais Djotodia m’a dit qu’il ne voulait pas d’enfants soldats. Il m’a proposé de les suivre pour faire la lessive et les repas. »

Cependant, dès l’attaque début décembre 2012 de la ville de Ndélé, à quelques centaines de kilomètres plus au sud, les bonnes intentions des chefs s’envolent.

« Dès que le colonel m’a dit de monter dans le véhicule numéro six, je savais que j’allais devoir combattre : les voitures numérotées de un à dix servaient aux attaques, les suivantes étaient pour la logistique. Le gradé m’a donné une arme et m’a dit “ Sois un homme ”.

J’ai continué le voyage jusqu’à Bangui dans cette voiture, usant ma kalach’ ville après ville. Combien de personnes j’ai tué ? Je ne sais pas. La guerre, c’est la guerre, c’est tout. Moi, il y a bien longtemps que je ne suis plus un enfant. Mon seul espoir maintenant, c’est d’être enfin formé comme un vrai militaire. »


Maurice Garbiro (à Bangui) avec Sandra Titi-Fontaine (à Genève/InfoSud)
Pour rue89.com
Mamoudou Kane


              

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