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Noorinfo

Washington contraint de relancer sa guerre secrète en Somalie


International
Mercredi 14 Août 2013 - 14:27

On pensait les islamistes d'Al-Shabaab en déroute. L'administration Obama se félicitait d'une victoire. Mais les raids de drones se multiplient.


- Des hommes soupçonnés d'appartenir à Al-Shabab arrêtés par l'armée somalienne. REUTERS -
- Des hommes soupçonnés d'appartenir à Al-Shabab arrêtés par l'armée somalienne. REUTERS -
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Au début de l'année, l'administration Obama a élargi la guerre secrète qu'elle mène en Somalie. Washington a intensifié son aide aux services fédéraux et régionaux de renseignements somaliens, unis contre l'insurrection islamiste qui sévit au sein du pays. Selon des enquêteurs des Nations Unies, cette décision viole les termes d'un embargo international sur les armes. On pourrait y voir un signal;  après avoir remporté une victoire –emblématique– sur l'un des plus puissants alliés africains d'al-Qaida, les Etats-Unis semblent craindre de voir leur position de force s'effriter.
 
L'année dernière, Obama qualifiait encore la situation somalienne de succès sans appel. «La Somalie est une bonne nouvelle –pour la région, pour la communauté internationale, mais surtout pour le peuple somalien lui-même»: c'est Johnnie Carson, secrétaire d'Etat adjoint américain pour l'Afrique, qui le déclarait face à la presse en octobre dernier au New York Foreign Press Center. Carson a applaudi les forces africaines (celles de l'Ouganda et du Kenya, principalement) pour avoir chassé le groupe terroriste Al-Shabaab de Mogadiscio et Kismaayo, les deux villes les plus importantes du pays. Et de fanfaronner plus avant: «Les Etats-Unis ont joué un rôle significatif et majeur dans cet opération.»
 
De fait, Washington est devenu un acteur puissant dans la région. Les Etats-Unis assurent l'entraînement des casques bleus ougandais destinés à la lutte contre les militants somaliens. Huit drones Predator, huit chasseurs F-15E et près de 2000 soldats et employés militaires civils sont stationnés sur une base dans un pays voisin: Djibouti.
 
Al-Shabaab reste opérationnel
 
En dépit de cette démonstration de force, al-Shabaab semble avoir repris du poil de la bête. «La puissance militaire d'al-Shabaab, qui compte environ 5000 combattants, demeure intacte - en termes de réactivité opérationnelle,  de chaîne de commandement, de discipline et de capacité de communication», peut-on lire dans un rapport du groupe de contrôle de l'ONU sur la Somalie et l'Erythrée. «En évitant les confrontations militaires directes, l'organisation a préservé l'essentiel de ses forces et de ses ressources».
 
«Aujourd'hui, al-Shabaab demeure la principale menace pesant sur la paix et la sécurité en Somalie, ajoutent les auteurs du rapport. L'organisation a revendiqué des centaines d'assassinat et d'attentats: engins explosifs improvisés, embuscades, grenades propulsées au mortier, tactiques de guérilla.»
 
L'Amérique intensifie elle aussi son engagement dans la région –ce qui n'a peut-être rien d'une coïncidence. L'année dernière, selon le groupe de l'ONU, les Etats-Unis ont violé l'embargo international sur les livraisons d'armes à la Somalie en envoyant des forces spéciales dans le nord de la Somalie à bord de plusieurs M17 (hélicoptères russes). Mission: soutenir des opérations menées par le service de renseignement du Puntland, région somalienne séparatiste.
 
Point de rappel: en 1992, le Conseil de sécurité de l'ONU a imposé un embargo sur «l'ensemble des livraisons d'armes et de matériel militaire destinés à la Somalie». Cet embargo a été assoupli en mars 2013, et autorise désormais le transfert d'armes, d'équipement ou de conseiller militaires destinés au développement des forces de sécurité du gouvernement fédéral. Pour autant, le gouvernement somalien est tenu d'informer le Comité des sanctions du Conseil de sécurité dès réception d'une assistance militaire étrangère.
 
Livraisons d'armes clandestines
 
L'an dernier, deux compagnies aériennes charter américaines liées aux activités des services de renseignement de Washington en Somalie ont effectué plus de vols clandestins vers Mogadiscio et la région séparatiste du Puntland qu'à l'ordinaire (25% d'augmentation).
 
Entre août 2012 et mars 2013, ces compagnies (Prescott Support Co. et RAM Air Services,  toutes deux basées en Floride) ont effectué un minimum de 84 vols civils; elles n'en avaient effectué que 65 l'année dernière. Selon le rapport de l'ONU, ce chiffre «dénote d'une intensification du soutien américain».
 
Ces vols (dont le Conseil de sécurité de l'ONU n'a pas été informé) sont visiblement synonymes d'un renforcement de la coopération unissant Washington au Service national de renseignement somalien (Mogadiscio) et au Service de renseignement du Puntland, qui coopèrent depuis plus de dix ans avec  l'Amérique dans le cadre d'opérations antiterroristes.
 
Le groupe de l'ONU a établi un lien entre plusieurs vols effectués en novembre dernier par la compagnie Prescott et la construction de deux bâtiments dans l'enceinte du Service de renseignement du Puntland, au nord de la ville de Galkayo. «La construction de ces deux bâtiments dans le courant du mois de novembre 2012 coïncide avec quatre vols de Lockheed L-100-30, qui ont atterri à l'aéroport de Galkayo entre le 3 et le 9 novembre 2012; 80 tonnes de capacité de charge au total», explique le rapport.
 
Selon les enquêteurs de l'ONU, ce n'est que l'une des nombreuses méthodes employées par les services de renseignement occidentaux –américains, britanniques et français, notamment– pour venir en aide secrètement «et directement aux services de renseignement» de Mogadiscio, du Puntland et du Somaliland (autre région séparatiste). Et selon leur dernier rapport (qui compte 500 pages, sans compter plusieurs annexes classées secrètes) il arrive que cette assistance viole les résolutions de l'ONU.
 
La patience des islamistes
 
Depuis la rédaction du rapport, al-Shabaab a volé en éclats, déchiré par les dissensions internes. Ces affrontements ont coûté la vie à l'un de ses dirigeants; plusieurs autres ont fuit leur place forte du sud. Mais Amniyat, le service de renseignement du groupe, est toujours aussi bien financé et demeure intact; il est donc capable d'organiser des opérations terroristes à son gré. Quant au chef d'al-Shabaab, Ahmed Godane, selon plusieurs spécialistes de politique somalienne, il contrôle toujours l'appareil terroriste du mouvement d'une main de fer.
 
Le maintien en activité de l'infrastructure terroriste d'al-Shabaab est venu ébranler ce qui apparaissait alors comme l'une des plus grandes réussites de l'administration Obama: soutenir une série d'opérations menées par des forces africaines visant à chasser un groupe d'insurgés affilié à al-Qaida d'une position stratégique au cœur de l'Afrique de l'est. 
 
En août 2011, une mission de maintien de la paix africaine soutenue par Washington a arraché le contrôle la ville de Mogadiscio aux insurgés, offrant de la sorte à la région une rare période de calme. Les évènements ont ouvert la voix à l'élection d'un nouveau président soutenu par l'Occident, Hassan Sheikh Mohamoud, en septembre 2012. L'an dernier, le Kenya - autre allié important de l'Amérique - et un clan somalien ont uni leurs forces pour reprendre le contrôle de Kismayo, l'une des principales places fortes d'al-Shabaab.  
 
Ces avancées sont toutefois menacées à plus d'un titre. Les institutions gouvernementales soutenues par l'Amérique, qui demeurent particulièrement faibles. Elles sont gangrénées par une corruption endémique. Al-Shabaab serait parvenu à s'infiltrer dans les «plus hautes sphères» du gouvernement somalien. Les insurgés frappent sans discontinuer au cœur de la Somalie; un attentat a récemment touché des bâtiments de l'ONU à Mogadiscio, tuant et blessant plusieurs travailleurs humanitaires.
 
Et il y a pire: à Kismayo, des affrontements ont opposé les clans loyaux envers le gouvernement fédéral (allié des Etats-Unis) aux forces kenyanes. Ces dernières se sont par ailleurs entendues avec les soutiens financiers d'al-Shabaab, qui trempent dans le commerce de charbon, une activité illégale et particulièrement lucrative - ce qui a permis aux islamistes de renflouer leur trésor de guerre.  «Les revenus qu'al-Shabaab retire de sa participation aux échanges commerciaux de Kismayo, ses (…) exportations et ses taxes sur les transports terrestres dépassent sans doute les 25 millions de dollars qu'ils retiraient –selon les estimations– du commerce du charbon lorsqu'il contrôlait Kismayo», écrivent les auteurs du rapport.
 
Sur le long terme, la stratégie apparente d'al-Shabaab pourrait être résumée en ces termes: ils prennent leur mal en patience. Voilà près de deux ans que l'organisation ne lance plus d'offensives majeures contre les casques bleus africains.
 
Ils préfèrent constituer des réserves d'armes et de munitions à travers la Somalie du centre et du sud, lancer des centaines d'attaques contre les forces africaines extérieures, les civils et les travailleurs humanitaires de l'ONU, et attendre que les forces étrangères se retirent du pays. Au début de l'année, les forces éthiopiennes se sont retirées des villes d'El Bur (région de Galgadud) et Hudur (région de Bakol), épuisées par une série d'attaques de guérilla. Al-Shabaab a pris le contrôle des villes sans coup férir.
 
Une armée devenue un réseau terroriste
 
Après les attentats du 11-Septembre, les services de renseignement militaire américains ont renforcé leur présence en Afrique de l'est. Ils cherchaient alors à remonter la piste de militants d'al-Qaida responsables d'attaques contre des cibles américaines; ils décidèrent ensuite de s'investir dans les opérations africaines régionales visant les militants somaliens. L'administration Obama a fait tout son possible pour que le peuple américain n'ait jamais vent de ces activité. Mais ses opérations somaliennes n'ont pas toujours brillé par leur discrétion. L'année dernière, le groupe de contrôle de l'ONU a déploré l'omniprésence des drones dans le ciel somalien, drones qui constituaient selon lui une menace pour la pour la sécurité aérienne du pays. Selon le rapport, on a vu des aéronefs sans pilote s'écraser dans un camp de réfugiés, frôler un avion larguant ses réserves de carburant et manquer d'entrer en collision avec un avion de ligne au dessus de Mogadiscio.
 
Le rapport de cette année note que les enquêteurs internationaux ont demandé des informations au gouvernement américain quant à «des informations non corroborées» concernant «un passager aux mains attachées et aux yeux bandées», qui aurait embarqué à l'aéroport de Galkayo. Le gouvernement des Etats-Unis «n'a pas encore répondu à ce jour».
 
Les porte-paroles des missions américaines et britanniques auprès des Nations unies se sont refusés à tout commentaire au sujet des rapports, arguant qu'une politique - instaurée de longue date - les empêche de commenter publiquement les opérations de renseignement. Les responsables de Prescott et RAM - les compagnies aériennes - n'ont répondu à aucune question.
 
Pour Kenneth Menkhaus, professeur au Davidson College et spécialiste de la Somalie, al-Shabaab a aujourd'hui plus à craindre de ses propres combattants que des opérations antiterroristes américaines.
 
Il y a peu, les divisions internes qui ont déchiré l'organisation islamiste se sont muées en véritable bataille rangée. En juin dernier, les forces fidèles à Godane ont tué Ibrahim al-Afghani, co-fondateur d'al-Shabaab, puis ont mis en fuite deux autres leaders, Sheikh Mukhtar Robow et Hassan Dahir Aweys. Menkhaus affirme qu'au vu des évènements, l'organisation est aujourd'hui «plus faible. Mais plus faible que qui?»
 
Godane a resserré son emprise sur l'organisation. Elle demeure «une force puissante et dangereuse, capable d'extorsion, d'intimidation et d'assassinat», ajoute-t-il.
 
«Cela correspond à la mue d'al-Shabaab: l'armée permanente d'hier, capable de contrôler de vastes pans de territoire, s'est transformée en réseau terroriste clandestin et décentralisé.»
 
Un retournement de situation des plus sinistres: en s'alliant pour lutter contre le terrorisme –avec les institutions somaliennes corrompues et les forces kenyanes complices des soutiens financiers d'al-Shabaab– l'Amérique fait planer une menace encore plus grande sur ses opérations. «Al-Shabaaab est plus puissant que les gens ne le pensent; c'est intéressant, et les médias doivent en parler», explique Menkhaus. Mais pour le chercheur, c'est l'incapacité des partenaires de l'Amérique à resserrer les rangs face à Al-Shabaab qui constitue l'information la plus importante.
 
«Nos principaux alliés sont trop occupés à se battre les uns contre les autres.»
 
Colum Lynch
Traduit par Jean-Clément Nau
Lu sur slate.fr
Mamoudou Kane


              

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