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Noorinfo

VIOLENCE ET LIBÉRATION, par T. Ramadan


Lu sur le web
Lundi 13 Février 2012 - 12:49

Alors que la Tunisie semble lentement évoluer vers une démocratisation concrète, même si elle est encore pleine de tensions et d’incertitudes, l’Egypte, la Syrie, le Yémen et la Libye traversent des crises profondes et la violence est partout présente à plus ou moins grande échelle. Après les soulèvements populaires, qui se sont majoritairement distingués par leur non violence, voilà que les armes parlent et que les morts se comptent par dizaines, par centaines, et l’avenir est bien assombri par ailleurs.


Tariq Ramadan est professeur a  l'Oriental Faculty et au  St Antony’s College de l'Université d'Oxford au Royaume Uni.
Tariq Ramadan est professeur a l'Oriental Faculty et au St Antony’s College de l'Université d'Oxford au Royaume Uni.
Le Moyen-Orient est tellement complexe, les enjeux sont tellement nombreux et intriqués : on nous annonce même une attaque contre l’Iran alors que depuis plusieurs semaines les menaces se multiplient et que la tension augmente. Tous les pays de la région, et leurs alliés à travers le monde, sont en état d’alerte. Israël répète à l’envi que le plus grand danger est l’Iran, suivi par les Etats-Unis toujours fidèles et l’Europe qui vient de décider un boycott du pétrole iranien (on nous annonce que les réserves libyennes désormais sous contrôle pourraient être une des sources de remplacement temporaires). Les Etats-Unis encore tentent de protéger leurs intérêts au cœur de l’imbroglio égyptien (au gré de ses relations avérées avec une partie de l’armée toujours en contrôle). La Russie et la Chine viennent de s’opposer à une résolution de l’ONU condamnant la violence du régime de Bashar al Assad. Les positions s’affirment : entre les anciens et les nouveaux acteurs du Moyen-Orient, des oppositions s’expriment au nom d’intérêts contradictoires. La Turquie aimerait – toujours alliée des Etats-Unis mais nouvelle pièce d’un échiquier se déplaçant vers l’Est et l’Asie – proposer une troisième voie. En tant que pays majoritairement musulman, le gouvernement est aussi conscient de la fracture qui menace la conscience musulmane contemporaine entre les sunnites et les chiites.
 
On pensait voir un « printemps arabe » emportant la région vers un futur nouveau, positif, avec de nouvelles aspirations et de nouvelles alliances nationales et régionales (puisque les peuples partageaient cette soif de liberté, de dignité et de démocratisation) ; or, chaque pays se voit embourbé dans des contradictions internes, des luttes fratricides, la violence et la mort des innocents. En marge des élections égyptiennes, l’armée tente par tous les moyens de répandre le doute et la peur : elle sait que son avenir a besoin de cette instabilité. Le gouvernement syrien met en scène « le terrorisme » de ses résistants en organisant des attentats aveugles pour ensuite justifier sa répression aveugle et inique. Des scenarii si anciens, si répétés, si prévisibles : en quoi le Moyen-Orient a-t-il donc changé ? Les gouvernements se jouent des peuples et des espérances, comme en Occident on s’est joué des mots et des intentions humanistes.
 
La situation est grave et s’il faut saluer le courage et la détermination des peuples, il faut aujourd’hui alerter les consciences contre les risques de renversement, voire de régression, quant aux régimes qui semblent prendre forme dans la région. On savait l’horreur des dictatures, on pourrait vite apprendre le cynisme des « démocraties sous contrôle ». Les trois caractéristiques de ces nouveaux modèles de gouvernance sont déjà assez visibles : l’obsession nationaliste au détriment de la politique régionale, la surestimation de la structure politique par rapport au modèle économique et enfin le rôle de l’armée et de sa relation à la sécurité et la stabilité. Ils sont déjà à l’œuvre dans les pétromonarchies (à l’exception de l’insistance sur le modèle démocratique dont tout le monde se moque au demeurant) et la nouvelle carte géostratégique qui se dessine convoque les mêmes mécanismes derrière les grandes déclarations démocrates.
 
Les violences qui traversent le Moyen-Orient sont un moment décisif quant à l’avenir des peuples et à leur libération. Il n’y a pas encore eu ni printemps ni révolution, nous l’avons répété depuis les premiers soulèvements. Les consciences populaires doivent saisir ce moment historique de crise, de violence et de tension pour poursuivre la résistance aux manipulations qu’elles soient celles des armées ou des forces politiques qui veulent les diviser. Il ne faut rien lâcher aux dictateurs (comme en Syrie), aux anciens des régimes (comme en Egypte) ou aux Etats et aux entreprises avides de marché (comme en Libye). La conscience nationale et les manifestations sans vision ne suffiront plus : les soulèvements ont besoin d’objectifs régionaux et internationaux clairs, pour devenir des révolutions. Pour l’heure, les Etats-Unis, l’Europe et Israël, comme la Chine, la Russie et l’Inde protègent leurs intérêts de devant et de derrière la scène. Si le monde arabe venait à perdre ses espérances au gré de soulèvements échoués, ces pays n’auraient au fond rien perdu. Le spectacle est bien triste aujourd’hui : les révolutions exigent une conscience arabe. Enfin. Ce sont les peuples et leur courage qui peuvent la porter : si, et seulement si, ils ne démissionnent pas.
 
La liberté est à ce prix. Il appartient aux peuples de transformer cette violence en libération. Dans le cas contraire, on comptera les morts dans la désolation, après un match de football ou un massacre de villages. La dignité est à ce prix.
www.tariqramadan.com


              

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