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Une analyse des émeutes de Turquie


Tribunes
Mercredi 3 Juillet 2013 - 17:33

Une analyse des émeutes de Turquie, par Daniele Scalea, directeur de l’ISAG (Istituto di Alti Studi in Geopolitica et Scienze Ausiliarie) Traduit de l’italien par Sylvia Cher. Texte original : www.geopolitica-rivista.org


Daniele Scalea / www.geopolitica-rivista.org
Daniele Scalea / www.geopolitica-rivista.org
Les émeutes viennent donc d’atteindre la Turquie. Pourtant, la Turquie était présentée, par les nouveaux régimes arabes post-révolutionnaires, comme le modèle de l’islamisme sunnite modéré et démocratique. La Turquie, aux yeux de certains observateurs, était d’ailleurs apparue comme étant à la fois le principal précurseur et le vainqueur des révoltes arabes. Les événements de ces derniers mois révèlent que tous les pays et les forces autochtones impliquées ont été, en effet, plutôt l’objet (que le sujet) des agitations régionales et que – du moins pour le moment – personne, dans la zone Méditerranée, ne peut revendiquer le statut de vainqueur des révoltes.

Ce n’était pas le cas de la Turquie islamiste, du moins jusqu’au début 2012. Dans le monde arabe, c’étaient les forces politiques idéologiquement proches de l’AKP qui progressaient : en Égypte et en Tunisie, en particulier, ces forces étaient entrées au gouvernement après avoir clairement gagné les élections. Le premier ministre turc Erdoğan avait entamé un tour des “pays du Printemps arabe” et avait reçu partout un accueil triomphal et signé des accords économiques avantageux pour son pays. Quand la révolte éclata dans la Syrie voisine, après quelques semaines, Erdoğan abandonna le président Assad et se présenta comme le principal défenseur de l’opposition, qui, à cette époque, semblait capable de renverser le régime comme cela s’était produit en Égypte et en Tunisie.

Deux ans après ces événements, la situation paraît moins favorable pour Ankara. Les rapports avec les gouvernements post-révolutionnaires de l’Afrique du Nord sont excellents, néanmoins la Turquie n’a toujours pas réussi à créer un axe politique clair qu’elle dominerait. En Syrie, le régime s’est révélé beaucoup moins “résilient” que prévu et, après une forte résistance, conduit des offensives qui pourraient s’avérer décisives. Au contraire, la région proche de la frontière turque paraît déstabilisée par le trafic d’armes et l’intensification de la rébellion kurde, elle-même favorisée par l’autonomie que les Kurdes ont obtenu, de facto, en Syrie. Enfin, de violentes émeutes ont éclaté à Istanbul et se sont ensuite répandues dans de nombreuses villes turques, avec comme conséquences, dans le meilleur des cas d’abîmer l’image démocratique de la Turquie dans le monde et, dans le pire, de menacer la survie du gouvernement et de la cohabitation civile dans le pays anatolien.

En réalité, déjà en 2011, le gouvernement turc avait montré qu’il ne contrôlait pas grand chose dans le déroulement des événements dans le monde arabe. Rappelons qu’Ankara n’a ni prévu ni encouragé les révoltes. La Turquie entretenait de très bonnes relations avec les gouvernements en place à la veille Printemps arabe. Quand la révolte éclata en Libye, Erdoğan qui entretient une bonne relation avec Kadhafi et voit dans le début des troubles davantage des problèmes tribaux qu’une révolte populaire, reste prudent et semble favorable au gouvernement plutôt qu’aux rebelles. La situation change quand la Grande-Bretagne et la France accélèrent leurs démarches, malgré l’hostilité allemande, l’hésitation américaine et la retraite de l’Italie qui a retourné sa veste. Le régime de Tripoli continue de dominer face aux rebelles de la région Cyrénaïque tant que le conflit reste interne. Mais quand la crise devient internationale et que plusieurs grandes puissances, au contraire de la Russie et la Chine, s’allient contre Kadhafi, le destin du régime de Kadhafi est scellé. Ankara le comprend alors rapidement et se joint à la coalition.
L’expérience libyenne a sans doute marqué Erdoğan et son ministre des affaires étrangères Davutoğlu, au point de déterminer leur comportement face aux événements en Syrie. Pendant les années précédentes, le gouvernement du AKP a durement travaillé pour réparer ses relations avec la Syrie :  en public, Erdoğan et Assad montrent une bonne entente. Mais après le début des émeutes, les Turcs parient sur la défaite du régime, très probablement parce qu’ils envisagent la répétition du  scénario libyen et donc l’intervention, en faveur des rebelles, de certains états membres de l’OTAN, alliés des émirats du Golfe. Afin de ne pas laisser Paris et Londres prendre l’initiative, cette fois Erdoğan agit le premier et s’affirme rapidement comme le défenseur des rebelles et de la nécessité d’une intervention extérieure en leur faveur.

Toutefois l’équation est trompeuse. La révolte en Syrie ne ressemble pas aux révoltes d’Égypte ou de Tunisie, dans lesquelles une majorité écrasante se soulève contre le despote. En Syrie la composante tribale est plus forte et c’est d’ailleurs ce qui rapproche la situation syrienne de la situation libyenne : la révolte en Libye ne se serait jamais terminée par la victoire des rebelles sans intervention extérieure. La dichotomie gouvernement « laïc » / opposition islamiste est également présente en Syrie, ainsi qu’en Égypte et en Tunisie ; au contraire, au pays levantin, elle ne fait qu’augmenter le contraste sectaire. Effrayés par l’extrémisme sunnite des franges rebelles (qui acquièrent du pouvoir tout au long du conflit), les alaouites et les chrétiens se serrent les coudes en faveur du régime, lequel est perçu comme la garantie de la cohabitation communautaire – ou comme la garantie de survie de ces communautés minoritaires.

Le climat a changé sur le plan international. Moscou, heurté par l’expérience libyenne (où, malgré la complaisance montrée vis à vis de l’ONU, les Russes n’ont pas eu voix au chapitre dans l’évolution de la crise), et préoccupé par le destin des orthodoxes syriens comme par celui de sa base navale de Tartūs et des commandes que Damas garantit à l’industrie russe de l’armement, n’est plus disposé à accepter l’ingérence occidentale. En outre, le régime de Assad n’est pas complètement isolé, comme ce fut le cas pour celui de Mubārak ou celui de Ben Ali ou encore celui de Kadhafi : il dispose d’un allié fort tel que l’Iran et peut compter sur les composantes chiites en Irak et au Liban.


Repression des manifestants place Taksim à Istanbul / ouest-france.fr
Repression des manifestants place Taksim à Istanbul / ouest-france.fr
"Pendant que les pays du Golfe envoient des « jihadistes » en Syrie, en s’inspirant du scénario afghan, et que la Turquie arme la soi-disant « Armée syrienne libre », la République Islamique d’Iran et le Hezbollah offrent leur soutien aux forces gouvernementales".
 
L’attitude de l’Occident a aussi changé de façon significative. Dans le cas libyen des divisions avaient déjà surgi ; elles sont plus que jamais importantes dans la crise syrienne. La perception des émeutes dans le monde arabe a changé. Face à la prise de pouvoir des forces politiques islamistes dans les pays qui ont connu des révolutions, et à l’importance croissante de l’extrémisme sunnite parmi les différentes franges de la révolte syrienne, la majorité de l’opinion publique et de la classe dirigeante occidentale montre sa peur ou son hostilité à la situation actuelle. Les États-Unis n’hésitent pas à inscrire des composantes de la rébellion syrienne dans la liste des groupes terroristes, tandis que l’Union Européenne a longtemps résisté à la fourniture d’armes aux rebelles syriens. Cette interdiction n’est arrivée que très récemment à son terme et désormais la France et la Grande-Bretagne – les pays les plus favorables à la rébellion islamiste – peuvent commencer à fournir ouvertement des armes aux rebelles syriens. Mais cela se produit à un moment où la révolte semble avoir perdu son élan et risque la défaite définitive. Le fait que cette débâcle soit causée ou pas par l’emploi d’armes chimiques par des forces gouvernementales n’a aucune importance. Non seulement parce l’on entend parler d’emploi d’armes chimiques aussi à propos des rebelles, mais surtout parce cette accusation faite contre le régime de Damas n’a touché ni l’opinion publique ni les diplomaties, à la différence des cas irakien puis libyen, où on avait parlé d’« armes de destruction massive » et de « bombardements aériens des manifestations ». Une intervention militaire occidentale à côté des rebelles pourrait très probablement inverser les équilibres du conflit (exactement comme cela fut le cas en Libye), mais les chances que cela se produise semblent diminuer au fur et à mesure que les mois passent. L’exemple libyen a montré à quel point il est difficile de gérer la déstabilisation engendrée par l’intervention : une extension du conflit au Mali et menace aussi le Niger et l’Algérie, en poussant la France vers une deuxième intervention militaire.

Entre temps, « la vague islamiste » a subi un coup d’arrêt en Syrie mais pas seulement. Des manifestations de contestation massives et violentes contre les gouvernements islamistes ont éclaté, à des moments différents, en Tunisie et en Égypte. C’est maintenant au tour de la Turquie. À vrai dire, il n’y a aucune raison d’envisager à propos des émeutes turques une évolution différente de celles des émeutes tunisiennes ou égyptiennes, à savoir leur affaiblissement jusqu’au retour à la normale – sauf événements improbables, tel un coup d’État. Cependant la Turquie est société divisée, dont l’une des composantes – minoritaire mais importante – ne s’est pas résolue à vivre la transition historique du régime autoritaire mais « laïc » vers un régime plus démocratique mais « islamique ». D’ailleurs la cause des désordres et de la situation conflictuelle réside dans le fait qu’en Turquie, en Égypte et en Tunisie les révoltes n’ont pas débouché sur une  « république islamique » douée de caractéristiques propres, comme il s’est passé en Iran. Bien sûr des conflits existent aussi en Iran, mais ils sont cachés parce que le régime autochtone et islamique a soit marginalisé soit complètement éliminé du système les contre-propositions plus radicales (voire le processus électoral, auquel seulement des candidats modérés ont eu le droit de participer, les « réformateurs » et les « déviationnistes » étant exclus). Inversement, la Turquie, l’Égypte et la Tunisie sont dotés de régimes modelés sur le système occidental mais, contrairement aux pays occidentaux, ces pays souffrent de fractures sociales et idéologiques beaucoup plus fortes qu’en Occident. Les conflits dans ces pays – mais l’on pourrait en nommer d’autres non musulmans : voire par exemple le Venezuela – ne sont pas assez marginaux pour qu’ils puissent trouver une issue dans le jeu pacifique de la représentativité démocratique. Chacune des factions en jeu voit l’autre comme un ennemi mortel, et ses propositions sont pernicieuses. L’expérience de la dictature et des abus ne fait que confirmer de telles convictions dans la tête des citoyens de chaque faction. L’application à des sociétés divisées d’un régime pensé pour des sociétés unies ne peut que générer de l’instabilité.

Enfin, nous ne pouvons pas ne pas voir comment les émeutes turques ont été accueillies par le public européen. Ce même public avait été fasciné d’abord par les révoltes arabes, décrites comme le soulèvement des jeunes laïcs, modernes et démocrates contre les régimes rétrogrades et répressifs. Après la prise de conscience qu’une majorité islamiste captait le processus révolutionnaire, l’Occident est passé rapidement du « printemps arabe » à « l’hiver islamiste ». Ce n’était ni les gens, ni les idées ni les dynamiques qui avaient changé dans les pays arabes; c’était plutôt la perspective occidentale qui avait changé. Dans un premier temps, les révoltés avaient été décrits comme identiques à nous (ou plutôt notre propre auto-représentation). Quand la spécificité de ces révolutions a enfin été saisie, il y a alors eu une réaction de refus et de fermeture, comme si l’opinion publique occidentale ne pouvait sympathiser pour des causes étrangères aux nôtres. Les émeutes turques ont redonné un coup d’espoir aux observateurs occidentaux idéalistes et un peu naïfs. Enfin, ceux qui manifestent dans les rues sont vraiment laïcs et « modernes » (voire post-modernes) comme eux. Cette fois les islamistes sont du côté du gouvernement. C’est l’occasion de rattraper l’erreur faite en 2011 et de soutenir enfin une révolte à laquelle on peut s’identifier pleinement.

Malheureusement, la vision occidentale continue d’être trop simpliste (il y a toujours les « gentils » contre les « méchants ») et trop ethnocentrique (ceux qui nous ressemblent sont les « gentils », ceux qui ne nous ressemblent pas sont les « méchants »). Que le gouvernement d’Erdoğan soit paternaliste ou même autoritaire c’est l’évidence même. L’AKP est un parti islamiste, bien que « modéré ». Toutefois, le gouvernement d’Erdoğan a été élu démocratiquement et jouit probablement encore de la faveur d’au moins la moitié de la population. Les franges les plus actives (et représentatives) du mouvement de contestation – sans parler des écologistes du Parc Gezi ou des jeunes qui craignent de ne plus pouvoir se donner la main en public – s’inspirent de cette frange de l’opposition laïque qui a maintenu son pouvoir en s’appuyant sur les armes et ne dédaigne ni les coups d’États ni les arrestations arbitraires. Cette faction politique, au nom de son nationalisme (l’option alternative à l’islamisme de l’AKP), a persécuté les Kurdes dans un bain de sang  et a mis en prison ceux qui ne se montraient pas assez déférents à l’égard de la nation turque ou de son père Mustafa Kemal. Cette faction politique perçoit les propositions, telles que la possibilité de porter le voile n’importe où pour les femmes qui le souhaitent, comme une provocation et comme une tentative de « ré-islamiser » le pays. Continuer de comprendre les faits qui se passent dans d’autres pays, avec leurs propres spécificités, à travers nos catégories mentales, est la meilleure façon de continuer à se tromper. Et pendant ces dernières années, les pays européens ont vraiment fait beaucoup d’erreurs dans la lecture des émeutes méditerranéennes.

Les révoltes, les conflits intérieurs, l’instabilité des pays arabes et maintenant de la Turquie sont strictement liés aux difficultés que traversent les pays méditerranéens de l’Europe. Pendant que nos voisins musulmans doivent faire face aux divisions intérieures et aux émeutes, dirigées parfois de l’extérieur, l’Italie, l’Espagne et la Grèce (auxquelles on pourrait ajouter le Portugal) sont étouffées par une crise économique apparemment sans issue, parce qu’ils ont sous-traité leur avenir économique et monétaire auprès des puissances de l’Europe du Nord. Des faits d’importance majeure se passent en ce moment en Méditerranée – en bien comme en mal – mais il est difficile de trouver, parmi ces faits, un élément agissant de manière créatrice. La mer est en tempête et notre bateau en proie à des vents qui soufflent de loin. La Méditerranée devient donc une banlieue géopolitique, pendant que les centres du pouvoir se sont déplacés. Plus à l’Ouest, plus au Nord, plus à l’Est. Mais dans tous les cas, loin d’ici en Italie.

par Daniele Scalea
www.geopolitica-rivista.org


              

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