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USA/Corée du Nord : Dennis Rodman, diplomate déjanté


Sport
Mardi 10 Septembre 2013 - 14:57

De retour d'un voyage à Pyongyang, Dennis Rodman a annoncé le 9 septembre qu'il devenait le coach de l'équipe de basket nord-coréenne en vue des JO 2016. L’enfant terrible du basket, qui s'est rendu pour la première fois en février en Corée du nord, est le premier Américain célèbre à parader aux côtés de Kim Jong-un.


Dennis Rodman avec Kim Jong-un le 26 février 2013 en Corée du Nord.
Dennis Rodman avec Kim Jong-un le 26 février 2013 en Corée du Nord.
Même à l’époque de ses pires frasques, quand le basketteur vedette se baladait avec sa tignasse fluo, ses énormes piercings façon barbelés, et que l’on ne savait pas trop distinguer entre sa vraie nature et un certain goût pour l’épate, personne n’aurait imaginé que Dennis Rodman allait un jour changer la face de la diplomatie mondiale. 
 
Il était capable de tout : mettre un coup de boule à un arbitre ou un coup de genou à un caméraman ; enfiler une robe de mariée pour faire la promo de son livre Plus méchant tu meurs (qui s’est vendu à 1 million d’exemplaires outre-Atlantique) ; étaler la délicieuse perversité de ses ébats avec Madonna. Et l’on pouvait tout dire de lui : qu’il était incontestablement le meilleur rebondeur de la NBA de ces quarante dernières années, qu’il était vulnérable avec ses boas de plumes et ses costumes excentriques, qu’il souffrait d’un syndrome d’abandon, qu’il était naïf, alcoolique, complexe. Tout cela faisait partie de son personnage. 

Mais qui l’aurait cru capable de surpasser tous les athlètes par le tollé qu’il a soulevé fin février en allant [pour la premièrefois] s’acoquiner avec Kim Jong-un, le dirigeant nord-coréen qui détient probablement le record du monde en matière de violations des droits de l’homme ? Pareille prouesse ne semblait pas à la portée d’un Dennis Rodman. 
 
Mais les électrons libres ont encore toute leur place à l’ère de la mondialisation et de l’homogénéisation. On peut honnir Rodman pour avoir qualifié Kim Jong-un de “type génial” ou le comparer à l’aviateur Charles Lindbergh, qui, dans les années 1930, s’affichait aux côtés d’Adolf Hitler. Mais que faisions-nous pendant ce temps, affalés devant la télé, à regarder Dennis Rodman en Corée du Nord ? 
 
Basketteur, bête de sexe people et aujourd’hui diplomate improvisé, Dennis Rodman a décidément une vie hallucinante. 
 
Pour quelqu’un qui a sombré dans une relative obscurité après quatorze ans d’une carrière aussi haute en couleur qu’en polémique (marquée par cinq championnats de NBA ­avec l’équipe des Detroit Pistons et des Chicago Bulls), quelqu’un que l’on dit aujourd’hui ruiné alors qu’entre ses salaires et ses sponsors il touchait autrefois des dizaines de millions de dollars, c’est peut-être là ce qu’il a fait, consciemment ou non, de plus intelligent. Ce n’est pas lui qui a décidé de ce voyage, pour lequel il était accompagné de trois joueurs des Harlem Globetrotters [une équipe de frimeurs de Chicago qui ­dispute des matchs d’exhibition à travers le monde]. L’événement était organisé par une société de production de Brooklyn, Vice Media, qui diffuse une nouvelle émission choc sur la chaîne payante HBO, également intitulée “Vice”. Visiblement, Rodman ne savait strictement rien de l’effroyable misère des droits de l’homme en Corée du Nord. 
 
Mais du moins s’est-il engagé – même si c’est pour la pire cause qui soit –, ce qui le distingue de pratiquement tous les autres athlètes, dont le courage politique se résume désormais à pointer le doigt vers le ciel quand ils marquent un essai ou un panier, en psalmodiant “Dieu soit loué”, comme si Dieu avait quelque chose à voir là dedans. Comme le souligne Scott Raab, un journaliste du magazine Esquire qui a bien connu Rodman dans les années 1990 et est allé jusqu’à se faire tatouer avec lui, il a eu le mérite d’ouvrir le dialogue avec un dirigeant et un pays, la Corée du Nord, là où des centaines de journalistes, d’hommes politiques et de magnats des affaires se sont cassé les dents. Rodman (avec l’équipe de tournage de Vice) est ainsi devenu le premier Américain célèbre à rencontrer le jeune Kim Jong-un depuis qu’il a succédé à son père. 
 
Bien entendu, l’initiative était totalement surréaliste. Et peut-être pas très futée. Mais, à l’heure où le monde manque cruellement d’initiatives inconsidérées, où tous les événements officiels sont soigneusement mis en scène et chorégraphiés, quel intérêt y a-t-il à les diffuser, à moins que ce ne soit pour montrer George Bush en train de vomir ? [Référence à un incident de 1992, où Bush père, alors président, avait été pris de vomissements en plein banquet officiel au Japon.] L’espace d’un instant, Dennis Rodman a retrouvé sa place au soleil. Ceux qui ont suivi son parcours verront un heureux caprice du destin dans la renaissance de cet homme qui, par miracle, tient encore debout. 
 
Maître du rebond
 
“Je rêve tout le temps de la mort, parce que je sais qu’elle viendra un jour et je dois décider de la direction à prendre, prévoir comment ça va se passer”, expliquait-il en 1996 au journaliste Chris Heath, du magazine Rolling Stone. “C’est un sentiment bizarre. J’ai envisagé toutes les façons dont ça peut me tomber dessus. J’ai rêvé qu’on m’arrachait le cœur, que je me faisais écraser par un train, qu’on me décapitait. 
 
— Ce doit être une impression atroce, non ? commentait le journaliste. 
— Non, ça me fait du bien parce que je suis toujours en vie. J’ai survécu. Je continue de ­survivre.” 
 
A l’époque où il parlait ainsi de sa mort, Dennis Rodman engrangeait 9 millions de dollars par an chez les Chicago Bulls. Au cours des dix-sept années suivantes, la vie n’a pas été particulièrement tendre avec lui. En mars 2000, à 38 ans, il a été viré de l’équipe des Mavericks de Dallas après douze matchs, épilogue discret d’une grande carrière au cours de laquelle il s’est distingué par un jeu plus offensif que celui de n’importe quel autre basketteur, faisant du rebond un acte de violence en balançant les bras dans tous les sens et en distribuant à chaque match des dizaines de coups de coude. 
 
Quand il a pris sa retraite, il s’est mis à trop boire, à trop faire la fête, et le numéro Rodman a perdu le côté excentrique qui avait fait de lui une telle attraction. Ce n’était pas une star de la NBA qui jouait les travestis, c’était un travesti qui avait joué pour la NBA et la différence était de taille. Plus personne ne s’intéressait à lui. 
 
“Je l’aime et il me fait de la peine, m’a confié Scott Raab. Les cures de désintoxication n’ont jamais marché. Il est imbibé jusqu’à la moelle. Quand je le vois avec ses piercings, je vois un type totalement paumé. Tellement paumé qu’il ne doit plus lui rester grand-chose dans la cervelle.” 
 

Star suicidaire 
 
Il semblait voué à une fin tragique et il a toujours su qu’il finirait mal à cause des douloureux problèmes qui ont marqué son existence : un père qui l’a abandonné alors qu’il n’avait que 5 ans et est allé faire au moins vingt-six autres enfants ailleurs, une mère incapable de tendresse, une enfance de gosse mal dans sa peau à Oak Cliff, une cité HLM de Dallas, où les copains se moquaient de ses oreilles décollées et le surnommaient “le ver de terre”. Et puis, sa propre culpabilité de père absent, loin de ses enfants, quand il jouait à la NBA, son évidente confusion dans les méandres de l’identité sexuelle qui l’a amené à s’interroger sur ce qu’il était et sur ce qu’il devait être dans le monde homophobe du sport professionnel, l’impression lancinante qu’il n’aurait jamais dû être une star de la NBA mais rester homme de ménage à l’aéroport international de Dallas-Fort Worth. 
 
Jusqu’au jour où il est devenu le plus grand ambassadeur américain depuis le premier voyage à Moscou de George F. Kennan, dans les années 1930. Preuve que le rêve américain est toujours vivant quelque part. 
 
S’il y a jamais eu une épiphanie dans la vie de Dennis Rodman – sachant qu’il vaut mieux prendre avec des pincettes toutes les histoires sur Rodman, à commencer par celles qu’il raconte lui-même –, elle s’est produite une nuit de 1993, dans le parking désert du Palace d’Auburn Hills, la salle des Pistons à Detroit. Assis au volant de son pick-up, un fusil sur les genoux, il envisageait sérieusement de se cramer la cervelle, comme il le relate dans son autobiographie. Il adorait jouer avec les Pistons, qui l’avaient repéré et l’avaient débauché de la petite équipe de la Southeastern Oklahoma State University en 1986, alors qu’il avait 25 ans [soit au moins trois ans de plus que les joueurs plus traditionnels]. Ils voyaient en lui un talent brut et c’est justement ce qu’aimait l’entraîneur des Pistons, Chuck Daly. 
 
Rodman a alors décidé de devenir le meilleur rebondeur de la ligue, même si, du haut de ses 2,01 m, il cédait encore 10 à 12 cm aux géants Shaquille O’Neal et Hakeem Olajuwon. “Il envahissait votre espace”,raconte Michael Tillery, journaliste sportif qui écrit depuis longtemps sur le basket professionnel. “Rodman était ce genre de type. Le ballon était à lui et à lui seul. Et il allait le chercher. Il savait anticiper exactement la trajectoire et le rebond du ballon.” 
 
Le secret du rebond consiste à faire une succession de petits sauts rapides en attirant le ballon vers soi jusqu’à s’en emparer. Rodman excellait à cet exercice. A l’apogée de sa carrière, il était tellement allumé que les autres joueurs n’avaient aucune envie de se frotter à lui. “Ils refusaient même de lui faire écran, se souvient Tillery. Ils ne voulaient pas approcher cette espèce d’enfoiré avec ses cheveux blonds, ses tatouages, ses piercings et tout le tremblement.” 
 
Mais, ce soir-là, à Auburn Hills, il a eu l’impression d’être pris au piège, de suffoquer. Chuck Daly, l’entraîneur des Pistons dont il avait fait une figure paternelle, venait d’être viré. L’équipe était en train d’éclater. Mais, surtout, comme il l’avoue dans son autobiographie, “je ne pouvais pas continuer à être celui que tout le monde voulait que je sois”. 
 
Il a toujours eu l’air d’être promis au trafic de drogue, à la délinquance, voire à une mort rapide. Il avait fait un an de basket dans l’équipe junior de première division du lycée de South Oak Cliff, puis il avait arrêté. A la fin de ses études secondaires, il mesurait 1,56 m et végétait dans l’ombre de ses sœurs, deux basketteuses qui avaient intégré une équipe universitaire et qui le toisaient d’une bonne tête. Lui traînait dans les rues d’Oak Cliff. Sa mère l’avait mis à la porte parce qu’elle ne supportait plus de le voir glander toute la journée à la maison pendant qu’elle enchaînait trois jobs. Il vivotait de petits boulots dont personne ne voulait. Il n’avait aucun avenir et ne semblait pas s’en préoccuper, jusqu’à ce qu’il réalise qu’il avait grandi de 23 centimètres en deux ans. Il est alors revenu au basket et, pour la première fois de sa vie, s’est découvert une passion. 
 
Après trois saisons avec l’équipe de Detroit, il s’est révélé à la quatrième, décrochant le titre de meilleur défenseur NBA en 1989-1990, tandis que les Pistons remportaient le championnat de la ligue. L’année suivante, il a réitéré la performance. En 1991-1992, il menait la ligue au rebond, tournant à une moyenne stupéfiante de 18,7 rebonds par match et pulvérisant en une seule soirée le record du légendaire Bob Lanier avec 34 rebonds d’affilée. C’était la première des sept saisons consécutives qui allaient lui valoir la distinction de meilleur rebondeur de la NBA, ce qui, compte tenu de sa taille et d’un poids de près de 100 kg, est un exploit. 
 
Mais les Pistons se sont disloqués, et Rodman a sombré dans la dépression. Il caressait son fusil jusqu’au jour où il a compris qu’il était en train d’imploser et qu’il devait se lâcher. Cédant à son besoin pathologique de secouer le statu quo, il a débarqué à l’inauguration de l’Alamodome des San Antonio Spurs – chez lesquels il venait d’être transféré – avec les cheveux blonds décolorés qui sont devenus sa marque de fabrique et lui donnent l’air d’avoir été passé au gril. Avec une demi-heure de retard (la décoloration est une affaire sérieuse), il s’est emparé du micro et a lancé à l’assistance : “Vous pouvez m’aimer ou me détester. Mais tout ce que je peux dire, c’est que, quand je descendrai sur ce foutu parquet, croyez-moi, je vais casser la baraque.” 
 
Scott Raab lui a consacré un premier portrait dans le magazine GQ en 1994. A lépoque il le trouvait “ouvert et plutôt enjoué”. C’était pratiquement le premier joueur de la NBA à arborer des tatouages. Il conduisait une Harley. Il couchait avec Madonna et ne se privait pas de s’en vanter, donnant l’impression, à 32 ans, qu’il vivait son adolescence. Trois ans plus tard, Raab refit un article sur lui. Entre-temps, Rodman était passé chez les Chicago Bulls. Le journaliste se trouva en face de quelqu’un de différent : ce n’était plus le gamin insouciant, mais un adulte qui luttait contre ses démons intérieurs – son questionnement sur son identité sexuelle, sa solitude qui le portait à passer ses nuits à boire dans les boîtes de strip-tease. Il y avait “une telle distance entre lui et lui qu’il n’arrivait plus à combler le fossé”, commente Scott Raab. 
 
Désintoxication 
 
“Échangé” par les Bulls en 1998, il a encore fait deux saisons sans grand éclat. Après quoi, il s’est surtout vendu au plus offrant. Tous les sportifs de haut niveau se cherchent une image de marque. Celle de Rodman était l’alcool. Il était payé pour faire la fête. En 2009, ses différents séjours en cure de désintoxication à Pasadena, puis en centre de remise en forme à Hollywood n’ont été apparemment que des mises en scène digne de la téléréalité. Il avait 51 ans, il était dans l’impasse, ruiné et totalement oublié du public – jusqu’à son voyage en Corée du Nord. 
 
Rodman n’a pas amélioré sa crédibilité en déclarant qu’il avait trouvé Kim “génial”, ajoutant : “Je n’approuve pas ce qu’il fait, mais c’est mon ami.” Son idée de retourner en vacances en Corée du Nord ne passe pas très bien non plus. Déjà largement taxé d’imbécillité, il a aggravé son cas en allant parader au Vatican dans une papamobile construite pour l’occasion dans l’espoir de rencontrer le nouveau pape argentin. 
 
Peut-être tout cela n’avait-il pour but que de se retrouver, à nouveau, sous les feux de la rampe. Mais rembobinez deux ans en arrière : élu au Naismith Memorial Basketball Hall of Fame, il obtenait enfin une juste reconnaissance pour ses 11 954 rebonds en quatorze saisons. Lors de la cérémonie d’intronisation, il a descendu l’allée centrale avec ses lunettes noires, un boa bleu et une écharpe rouge, qu’il a enlevés pour les donner à ses enfants. Il est monté sur l’estrade dans sa veste cavalière noire à galons rouges, brodée au nom des Pistons et des Bulls. Sur scène, il n’a pu retenir ses larmes en acceptant l’honneur qui lui était fait – ultime étape d’un parcours où, s’il n’a jamais trouvé la paix, il a au moins reçu ce soir-là la reconnaissance dont il avait toujours rêvé. 
 
A la recherche du père 
 
Il a remercié les quatre hommes qui, en l’absence de son père biologique, ont été les grandes figures de sa vie : l’ancien entraîneur des Pistons Chuck Daly, celui des Bulls, Phil Jackson, James Rich, dont la famille l’avait recueilli dans l’Oklahoma, et Jerry Buss, propriétaire des Lakers de Los Angeles. 
 
“Je peux être un type gentil, méchant, sensible, triste. En tout cas, tous ces hommes sont venus vers moi, m’ont parlé, m’ont serré la main. Ils ne voyaient pas en Dennis Rodman le flambeur, le connard, la tête de nœud. Ils voyaient un type au grand cœur.” 
 
Mais il a également évoqué son côté sombre, son égoïsme envers sa mère à l’époque où il refusait de l’aider financièrement, son absentéisme en tant que père. “J’ai longtemps brûlé la chandelle par les deux bouts. C’est pour ça que je m’étonne d’être encore là. J’aimerais remettre les pendules à l’heure : je peux être un bon père pour mes enfants et j’espère que je saurai vous aimer comme je vous aimais quand vous êtes nés.” 
 
Ce soir-là, il était sincère. Ses larmes n’étaient pas des larmes de crocodile. Seul le temps dira s’il tient vraiment ses promesses. Ses antécédents ne sont pas très bons. Mais nulle part on ne trouvera d’athlète plus honnête que l’a été Dennis Rodman ce soir-là. Et on n’en a pas trouvé de plus honnête depuis. Même pas en Corée du Nord. 
 
 
 
Bio express
1961— Naissance à Trenton, New Jersey.
1986— Sélectionné par les Detroit Pistons.
1993—Transféré aux San Antonio Spurs.
1995— Accueilli aux Chicago Bulls.
1996— Il publie son autobiographie, Plus méchant tu meurs.
1998— Il remporte, pour la septième année d’affilée, le titre de meilleur rebondeur de la NBA.
 
2000— Expulsé de l’équipe des Mavericks de Dallas à la suite d’un contentieux.
2011— Il entre au Hall of Fame, le panthéon du basket.
2013— 26 février Voyage à Pyongyang. Il rencontre Kim Jong-un.
13 mars— Il sillonne le Vatican dans une papamobile sponsorisée dans l’espoir de rencontrer le nouveau pape.
 
Mamoudou Kane


              

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