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Tunise : Plaidoyer pour Habib Bourguiba le visionnaire


International
Lundi 16 Janvier 2012 - 11:32

Un an après la chute du dictateur Ben Ali, l'héritage du père de l'indépendance tunisienne Habib Bourguiba est menacé par l'avènement au pouvoir des islamistes.


Tunise : Plaidoyer pour Habib Bourguiba le visionnaire
Un an après la révolution tunisienne, les nouveaux dirigeants semblent vouloir faire table rase du passé en cherchant à effacer la mémoire du premier président de la Tunisie, Habib Bourguiba, qui avait consacré toute sa vie à se battre pour obtenir l’indépendance de son pays. On ne compte pas les procès intentés par la France coloniale et les années de prison qui ont émaillé la vie du leader charismatique. Mais, il avait choisi la voie pacifique avec son esprit visionnaire qui rend aujourd’hui ses discours tout à fait d’actualité.

Ternir le bourguibisme

Le nouveau régime tunisien s’emploie à ternir l’image d’un président qui a, certes, favorisé l’arrivée au pouvoir de Ben Ali. Rachid Ghanouchi, leader d'Ennahda le parti islamiste vainqueur des élections, a été jusqu’à traiter le «combattant suprême» de sioniste dans le cadre de la dialectique arabe. Il déverse sa haine sur l’homme historique alors qu’en homme de religion il sait que l’islam est une religion de pardon. Il s’agissait pour lui de s’attaquer ouvertement [1] à tous ceux qui se réclamaient de cet héritage bourguibien prônant la modernité et l’ouverture à l’Occident, face à l’obscurantisme et l’isolationnisme proposés par le parti Ennahda. Les faiblesses du créateur de la Tunisie moderne, au cours de la fin de sa vie troublée par son âge avancé, et les errements de son successeur Ben Ali, ne peuvent pas faire oublier qu’il avait pris, sur les problèmes sociaux et politiques, des positions très en avance sur son temps.

Habib Bourguiba avait déjà parlé en mars 1961 des rapports de la Tunisie avec l’islam et la démocratie [2]:

« l’État tunisien moderne n’est pas laïc ; c’est un État musulman mais progressiste. On a toujours cru que l’islam était un élément de recul, de stagnation ; la cause en est dans les hommes de l’islam, ceux qui interprètent la loi de l’islam et qui ont l’esprit très étroit, figé, pétrifié. Moi j’interprète les textes religieux de façon très libérale.»

Il est évident que ce langage n’est pas du goût de ceux qui l’ont combattu et qui ont été contraints à l’exil durant des décennies. Ils ne mettent pas en cause l’amour qu’il avait pour son pays mais ils jalousent sa réussite dans la construction d’un pays moderne avec l’accent mis sur la santé et l’éducation. Pour combattre son œuvre, les islamistes veulent effacer de l’histoire de son pays l’homme qui a toujours eu des idées iconoclastes dérangeantes pour la classe politique arabe de son époque.

Partisan du dialogue avec Israël

Sur le problème du Proche-Orient, il était partisan, avec 40 années d’avance, du dialogue israélo-palestinien. Il s’était déplacé dans les camps palestiniens de Cisjordanie, en 1965, pour prêcher la bonne parole. Une seule critique pourrait peut-être lui être proférée, celle de n’avoir pas eu le courage d’être le premier dirigeant arabe, avant Anouar Al-Sadate, à signer la paix officielle avec les israéliens, une paix qu’il appelait de son vœu mais qu’il n’avait pas osé concrétiser. Plusieurs guerres auraient été évitées s’il avait été écouté en 1965, et les palestiniens auraient eu alors un État plus grand que celui qui leur est proposé aujourd’hui.

Dans une interview au journaliste Édouard Sablier [3], après la guerre des Six Jours de 1967, il avait réitéré ses propos sonnants comme une critique acerbe des chefs arabes qui s’obstinaient, selon lui, dans leur refus d’accepter la réalité d’Israël. Alors, les islamistes d’aujourd’hui le traitent de sioniste parce qu’il était pragmatique et peu dogmatique et que sa vision du monde restait réaliste. Ces critiques ignorent cependant qu’il fût le seul dirigeant arabe à accepter sur son sol, en 1982 [4], les palestiniens expulsés du Liban avec Yasser Arafat à leur tête. Les autres pays arabes s’étaient défilés de crainte d’héberger un invité encombrant avec des troupes possédant une capacité de nuisance dangereuse.

Reconnaitre l’existence d’Israël

Habib Bourguiba avait, vis-à-vis du conflit israélo-palestinien, la hantise du dialogue parce qu’il l’avait expérimenté avec la France, son adversaire des mauvais jours. Il prônait d’accepter peu au départ pour étendre les prétentions au fur et à mesure que la confiance s’installait. Il avait signé, contre l’avis de ses amis nationalistes extrémistes, l’autonomie interne qui avait vite débouché sur une indépendance totale. Il avait dû faire face à l’opposition du secrétaire du Néo-Destour, Me Salah ben Youssef, qui devait devenir son opposant farouche. Gravir des étapes progressives restait sa stratégie plutôt qu’exiger tout et ne rien obtenir, en figeant une situation devenant vite explosive.

«Quand je m’adresse au peuple tunisien, je lui dit la vérité. J’essaie d’élever le niveau du peuple pour l’amener à saisir la complexité des problèmes et la nécessité des compromis. Mais les peuples dans le Proche-Orient arabe ne sont pas habitués à ce qu’on leur parle de reconnaitre à Israël l’existence même si cette existence est réduite aux frontières de 1947. Tous les chefs arabes leur ont dit le contraire pendant vingt ou trente ans.»

Son diagnostic avait été sévère et sa lucidité vis-à-vis d’Israël lui vaut aujourd’hui sa qualification de sioniste. Il avait fait ses propositions pour le «retour à une certaine légalité onusienne. Que les pays arabes et surtout les palestiniens admettent comme un compromis la première décision de l’ONU qui a crée un État d’Israël.»

Rachid Ghanouchi semblait vouloir, ces dernières semaines, s’ouvrir aux juifs d’abord et aux israéliens ensuite mais ses derniers actes sont en opposition avec ses propos. Dans une sorte de provocation pour soutenir les islamistes égyptiens, il a ainsi invité en Tunisie Tarek al-Zomor [5], l’instigateur de l’assassinat du président Sadate en 1981, libéré au début de la révolution égyptienne après 30 ans de prison. Ce pied de nez aux partisans du maintien des relations diplomatiques avec l’État juif a pour but de confirmer les préférences politiques du nouveau régime. Il se défend en précisant que «les craintes sur Ennahda sont absurdes. Notre société recèle une partie conservatrice et une autre moderne. L'expression politique du conservatisme, c'est l'islamisme. Vous avez des partis démocrates-chrétiens en Europe, nous avons un parti démocrate islamiste».

Les autres partis semblent pour l’instant tétanisés. Le Congrès pour la république (CPR), n’a de parti politique que le nom. Fondé en 2001 par Moncef Marzouki, il comporte aujourd’hui en son sein des courants qui vont de l’islamisme radical au progressisme laïc. Il avait été fondé pour combattre Ben Ali et les amis de son prédécesseur mais il ne s’était donné aucune idéologie. Avec le départ au gouvernement de son leader, il semble à présent gêné par ses propres contradictions qui l’amènent à vouloir effacer de la mémoire populaire les premières années de l’indépendance tunisienne en se contentant d’appuyer son opposition passée à Habib Bourguiba.

Jacques Benillouche
Mamoudou Kane


              

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