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Tumaco, «perle colombienne du Pacifique», sous l'emprise de la drogue et de la guérilla


Lu sur le web
Dimanche 3 Novembre 2013 - 12:12

Accablée par les narcotrafiquants et les Farc, la cité balnéaire qui fut longtemps épargnée par la violence est devenue l'une des villes les plus dangereuses du pays.


Des policiers aspergent un champ de coca avec un herbicide, dans la région de Tumaco, devenue la première productrice en Colombie. Crédits photo : © Eliana Aponte / Reuters
Des policiers aspergent un champ de coca avec un herbicide, dans la région de Tumaco, devenue la première productrice en Colombie. Crédits photo : © Eliana Aponte / Reuters
Ces derniers jours, les visiteurs débarquant à Tumaco ont dû zigzaguer entre les centaines de groupes électrogènes installés sur les trottoirs, devant chaque commerce. Frappée par un attentat des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), qui ont dynamité le 2 octobre l'unique ligne à haute tension de la région, cette ville de 120.000 habitants est restée sans électricité. Un véritable calvaire quand la température approche des 40 degrés: «Les pompes pour faire venir l'eau dans les maisons ne fonctionnent plus, les petits commerçants sont ruinés, et quand la nuit tombe, tout le monde rentre chez soi, car les rues sont trop dangereuses», soupire un pâtissier du haut de sa caisse.
 
Ce port de la côte pacifique, relié au reste du monde par une seule route de 280 kilomètres, a pourtant été un havre de paix. Ses habitants, la plupart descendants d'esclaves africains, ont longtemps vécu tranquilles le long des innombrables fleuves qui irriguent la forêt, cultivant bananes et cacao. «C'était comme une République indépendante du reste du pays, se souvient Carlos Vargas, vendeur de téléphones portables. On entendait les nouvelles sur les cartels colombiens, le narcotrafic, les attentats, mais c'était à mille lieux de notre réalité.»
 
Une carte postale tropicale bouleversée par l'arrivée de la coca, il y a moins de vingt ans. Chassés par l'armée du département voisin du Putumayo, cocaleros et trafiquants ont envahi Tumaco, devenue la première région productrice de Colombie avec plus de 10.000 hectares. Les guérillas, paramilitaires et autres groupes mafieux se sont installés dans leur sillage, pour profiter de «l'or blanc». «La forêt primaire qui sépare la côte Pacifique des Andes sert d'abri pour les champs de coca et des centaines de laboratoires. Les fleuves permettent d'écouler la production vers la mer et les États-Unis, grâce à des bateaux et des sous-marins fabriqués sur place ; et, en cas de problème, la frontière équatorienne est toute proche… c'est un endroit idéal», déplore Eugenio Estupinan Guevara, en charge de coordonner les programmes anticoca.
 
La loi du silence
 
Entre les fumigations aériennes d'herbicides destinées à éradiquer les plantations de coca et les répliques de la guérilla, cette région est devenue aujourd'hui l'une des plus dangereuses de Colombie. Gustavo Giron Huiguit, évêque de Tumaco, publie chaque année un rapport où sont détaillés les faits divers sanglants qui émaillent la chronique locale: villageois expulsés de leur maison par les «narcos», activistes ou défenseurs des droits de l'homme abattus, attentats contre la police. Ce petit homme sec, visé par de nombreuses menaces de mort, évoque aussi froidement la demi-douzaine d'assassinats qui se sont déroulés devant son église: «Tumaco est devenue invivable, constate-t-il, mais comme nous sommes dans un coin oublié de Colombie, avec une population en majorité noire, personne n'en parle.»
 
Ces luttes entre factions rivales expulsent chaque année vers Tumaco des milliers de paysans désemparés, mais elles se répercutent aussi dans le centre de la ville, mis en coupe réglée par les gangs. Dans le quartier de Buenos Aires, les habitants ont pu exceptionnellement briser la loi du silence: il y a quelques semaines, ils se sont armés de bâtons et de machettes pour expulser les Rastrojos, les voyous. Dans la rue bordée de maisons de pêcheurs, Edith explique comment cette bande faisait «régner sa loi»: «Ils ont séduit les filles du quartier et se sont installés chez nous avec leurs armes, raconte-t-elle. Tout le monde devait leur donner de l'argent… même les vendeuses de bananes au coin de la rue.» Pour les plus gros commerçants, comme Brahim, l'extorsion est aussi rentrée dans les mœurs: «Ces types ne viennent pas voler à l'étalage. Ils t'envoient une lettre pour demander de l'argent, et tu reçois un coup de fil d'une prison qui te demande de faire un virement à untel. On paie parce qu'on a peur.»
 
Car ceux qui résistent au chantage viennent généralement gonfler le rang des victimes, dont le compte est tenu par le chef de la police, le colonel Soler: «Déjà 170 homicides depuis le début de l'année, presque tous liés au narcotrafic», affirme-t-il. Le mur anti-attentats édifié autour du commissariat n'a pas empêché l'explosion d'un tricycle piégé en 2012 et la mort de neuf personnes. Effrayées par l'insécurité, découragées par les extorsions, les entreprises quittent la ville qui selon son maire affiche un taux de chômage de 84 %. Les hôtels du bord de mer sont désertés par les touristes. Acheter une moto-taxi et sillonner la ville à grand renfort de klaxon reste le seul travail disponible pour les hommes.
 
Le quotidien des habitants de Tumaco a cependant connu un répit, le 24 octobre dernier. Après trois semaines sans électricité, celle-ci est soudain revenue dans les foyers et ils ont pu enfin rebrancher télévisions et frigos. Les bars ont rouvert, laissant échapper des airs de salsa de leurs pistes de danse illuminées. La veille, le président colombien s'était déplacé en personne dans la ville martyre pour annoncer un plan d'urgence: des générateurs vont être acheminés à Tumaco et des crédits seront accordés aux commerçants. Juan Manuel Santos a également attribué le dynamitage des pylônes électriques à un mystérieux commandant des Farc, surnommé «Le Docteur», et offert une récompense de 500 millions de pesos pour sa capture.
 
Dans la «Maison de la mémoire» de Tumaco, où les murs sont recouverts par les photos de quelque 300 victimes d'homicide, la militante de la paix Karen Quintero a accueilli cette nouvelle avec fatalisme: «Comme les gens étaient à bout, le président est venu, pour éviter l'émeute. On peut souffler un peu… Jusqu'au prochain attentat.»

Frederic Faux
Pour Le Figaro
Mamoudou Kane


              

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