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Noorinfo

Théorie du complot au Pakistan : Malala, créature de la CIA ?


Lu sur le web
Mercredi 9 Octobre 2013 - 11:47

Blessée par les Talibans, l’écolière pressentie pour le Nobel de la Paix est une icône de la lutte pour l’éducation des filles. Mais au Pakistan, elle est loin d’être prophète.


Malala Yousafzai à Cambridge, le 27 septembre 2013 (Jessica Rinaldi/AP/SIPA)
Malala Yousafzai à Cambridge, le 27 septembre 2013 (Jessica Rinaldi/AP/SIPA)
« Nous avons des millions de Malala ici, nous ne dépendons pas d’une seule Malala », soupire ce haut-fonctionnaire dans son petit bureau de Peshawar, passablement agacé par l’évocation de la jeune pakistanaise alors qu’il dressait les projets éducatifs à mener dans la région.
 
Il y a un an, les Talibans pakistanais tentaient d’assassiner Malala Yousafzai. La jeune fille de 16 ans, devenue icône de la lutte pour l’éducation, collectionne en Occident les récompenses et les honneurs. A tel point qu’elle est fortement pressentie pour l’obtention du prix Nobel de la Paix, vendredi 11 octobre.
 
Au Pakistan, son propre pays, beaucoup trouvent pourtant le symbole trop beau. « La jeune fille la plus courageuse du monde », comme la présentait en juillet, à l’ONU, l’ancien Premier ministre britannique Gordon Brown, relève selon eux de la manipulation.
 
Sur le bureau, baignant dans son sucre, le thé au lait refroidit. Le haut-fonctionnaire poursuit :
 
« Je connais bien la manière dont certains symboles sont utilisés dans un sens ou dans un autre. Saddam Hussein était la plus grande menace pour justifier la guerre, puis ça a été Ben Laden. Il y a les gentils et il y a les méchants. Et tous sont instrumentalisés en fonction des objectifs à poursuivre. »
 
Echaudé par le sujet, il n’en dira pas d’avantage.

---- Egalement sur le sujet : Malala, 14 ans, bête noire des talibans ----
 
Propagande et coup monté
 
Malgré son combat pour l’éducation, la figure de Malala ne fait pas non plus l’unanimité dans les écoles pakistanaises. A l’UPS, une école publique de Peshawar qui accueille 2 500 élèves de 3 à 20 ans, l’institutrice Shaista Noor, la quarantaine, exprime ouvertement ses doutes.
 
« Je suis assez sceptique à propos de Malala. Je me demande si c’est la vraie Malala qui a été présentée dans les médias, si c’est la même personne que celle qui a été attaquée. [...] Je n’avais jamais entendu parler d’elle et tout à coup elle se retrouve sous le feu des projecteurs. »
 
A 15 ans, Noorshad porte la raie bien au milieu. Grâce à une bourse d’ONG, l’adolescent a quitté le Nord-Waziristan pour venir étudier à Peshawar, la grande ville la plus proche. Intimidé jusque dans son sourire, il ondule sur son siège en se malaxant des mains qu’on imagine moites.
 
« Pour moi c’est un modèle à suivre, mais certains de mes camarades ont une opinion négative de Malala. Ils s’imaginent que sa lutte pour l’éducation des filles est une espèce de coup monté orchestré par l’ambassade américaine, la CIA... »
 
Le proviseur-adjoint, qui l’escorte, précise qu’au sein des populations les plus traditionnelles comme les Pachtounes, la majorité des femmes restent traditionnellement à la maison ou ne sortent qu’accompagnées d’un homme. Envoyer les filles et les femmes à l’école peut ainsi être perçu comme un déshonneur, soit la pire chose qui soit.
 
« Pour ces conservateurs, si les projecteurs ont tant été braqués sur Malala après l’attaque qu’elle a subie, c’est dans le cadre d’une propagande étrangère destinée à ôter leur honneur aux femmes. »

Montage mettant en doute les blessures de Malala (Capture)
Montage mettant en doute les blessures de Malala (Capture)
Une campagne de dénigrement en ligne
 
Ces thèses conspirationnistes reprises dans la société pakistanaise sont nées sur la toile où elles ont trouvé leur caisse de résonance. Les réseaux sociaux – Facebook et Twitter en tête – colportant notamment des photos mettant en doute la gravité des blessures de Malala.

 


Montage : les légendes suggèrent que Malala pouvait se déplacer à pied, qu’elle n’était pas réellement véhiculée sur un brancard et donc pas gravement blessée (Capture)
Montage : les légendes suggèrent que Malala pouvait se déplacer à pied, qu’elle n’était pas réellement véhiculée sur un brancard et donc pas gravement blessée (Capture)
Tout a été dit et écrit ou presque pour accréditer la thèse de la manipulation et remettre en cause la légitimité de la jeune fille dans son combat pour l’éducation – et contre les Talibans.
 
Le blog en ourdou sur le site de la BBC qui l’a fait connaître et où elle raconte son quotidien sous les Talibans à Mingora (Swat) ? Ce n’est pas elle qui l’écrivait.
 
L’attaque dont elle a été victime ?
 
- Ce ne sont pas les Talibans pakistanais – qui ont accessoirement revendiqué l’attaque et se disent prêts à recommencer aujourd’hui encore. Ce sont les Talibans Afghans. C’est la CIA ;
- c’est une manœuvre pour tenter de déclencher une guerre contre les Talibans dans les zones tribales du Waziristan;
- il n’y a jamais eu d’attaque, tout ça est un coup monté ;
- la Malala qui a été attaquée et celle qui a été présentée aux médias n’est pas la même.
 
Son exil en Angleterre ? Une désertion. Les « vraies » Malala sont au Pakistan.
 
Son combat pour l’éducation ?
 
- C’est son professeur de père qui a instrumentalisé sa fille ;
- c’est une propagande pour déshonorer le Pakistan ;
- ou une manipulation de l’Occident pour gagner de l’argent via les écoles payantes.

La faute à la CIA
 
Des théories du complot qui s’immiscent jusque dans la classe politique. Membre influente de l’aile féminine du parti ultraconservateur Jamaat-e-Islami, Samia Raheel Qazi a tweeté une capture d’écran présentant Malala « rencontrant des militaires américains ». Suggérant son lien évident avec la CIA.
 
Une capture d’écran issue en réalité d’un documentaire consacrée à la jeune fille alors qu’elle et son père rencontraient Richard Holbrooke, alors émissaire spécial des Etats-Unis dans la région et où la jeune fille plaide pour un soutien à l’éducation des filles.
 
Interrogée ces derniers jours sur ce tweet, Samia Raheel Qazi a tenu des propos confus. Accusant au final la CIA de lui avoir fait parvenir les photos incriminées pour la discréditer. Avant d’accuser le journaliste qui la questionnait d’être lui aussi un émissaire de la CIA.

Complotite aiguë au Pakistan
 
Au Pakistan, au-delà du cas Malala, tout est complot et la plupart des événements sont interprétés comme commandités par des puissances extérieures, l’Inde et les Etats-Unis au premier chef. Le pays serait ainsi la victime de conspirations incessantes.
 
Raza Rumi est l’un des dirigeants du Jinnah Institute, un think tank qui fait notamment office d’observatoire de l’extrémisme au Pakistan. Joint par téléphone, il précise :
 
« En réaction à la guerre contre le terrorisme menée par les Américains, toute personne attaquée par les Talibans est perçue comme un agent des Occidentaux. C’est ce qui se passe ici avec Malala.
 
La théorie la plus véhiculée est qu’elle est une espionne au service de la CIA parce qu’elle s’est opposée à eux. En synthèse, elle serait un outil aux mains des Occidentaux pour affaiblir le Pakistan et donner une mauvaise image du pays. »
 
Selon lui, le conspirationnisme est aussi vieux que le Pakistan est Pakistan. Il serait né dès la création du pays en 1947 – dans la violence de la séparation avec le voisin indien – sur les cendres des Indes britanniques.
 
« Il y a toujours eu une culture de la théorie du complot au Pakistan. Ces théories et le spectre de la menace extérieure ont toujours été utilisés comme un instrument de propagande. »
 
Une propagande notamment utilisée par l’armée, la principale puissance du pays, qui a dirigé le Pakistan pendant plus de la moitié de son histoire. Agitant le spectre des menaces extérieures pour justifier son pouvoir et son devoir de protection de la population.
 
Si jamais Malala obtient la consécration à Oslo en fin de semaine, un nouveau syndrome de « complotite aigüe » ne manquera certainement pas d’enfiévrer le Pakistan.
 
Joël Bronner
Pour rue89
Mamoudou Kane


              

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