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Noorinfo

Syrie: la grande peur des djihadistes


International
Samedi 7 Septembre 2013 - 19:05

Les combattants islamistes craignent que des frappes occidentales contre le régime de Damas ne servent aussi à les attaquer.


- Un combattant du groupe Jabhat al-Nosra à Deir al-Zour (Syrie), le 18 août. REUTERS/Khalil Ashawi -
- Un combattant du groupe Jabhat al-Nosra à Deir al-Zour (Syrie), le 18 août. REUTERS/Khalil Ashawi -
Au milieu de la frénésie médiatique considérable autour de l'éventualité de frappes punitives menées par les États-Unis contre les forces et les équipements syriens, certains acteurs impliqués dans le conflit ont été largement ignorés: les djihadistes.
 
Depuis quelques jours, un nombre conséquent de membres de la communauté djihadiste en ligne —certains impliqués directement et d’autres indirectement dans le conflit syrien— sont en effet obsédés par une crainte très répandue: celle que leurs chefs, leurs hommes et leurs bases deviennent aussi des cibles de missiles de croisière Tomahawk. Si aucun responsable occidental n’a laissé entendre qu’une éventualité de ce genre était envisagée, l’ampleur des débats est suffisamment parlante.
 
Ces dix-huit derniers mois, les djihadistes ont pris pied au cœur du Moyen-Orient. L'organisation Jabhat al-Nosra maintient une présence opérationnelle dans onze des treize gouvernorats syriens et l’État islamique de l’Irak et du levant (EIIL), extension d’al-Qaida en Iraq (AQI) âgée d’à peine quatre mois, le rattrape au pas de charge.
 
Et c’est sans parler d’au moins dix autres groupes résolument djihadistes opérant au niveau plus local dans tout le pays. Il est clair que cette remarquable expansion de la portée géographique et de l’influence djihadistes pose un problème à l’Occident sur le long terme, et c’est bien ce qui inquiète les djihadistes.
 
Mises en garde et conseils
 
Dans une note intitulée «Instructions importantes... Avant que les États-Unis ne commencent leur mission», diffusée par les médias sociaux le 27 août, le haut responsable de Fatah al-Islam, Abdullah Shaker (Abou Bakr), a affirmé «Pour chacun des missiles qui frappera un site de missiles [syriens], un autre visera les positions des moudjahidines», insinuant que ces frappes chercheraient à tuer le plus de chefs djihadistes possible. Shaker y conseille à tous les djihadistes de «changer [leur] position, de [s']abriter et de ne pas bouger en public» et souligne que les expériences précédentes au Mali, en Irak et en Afghanistan avaient vu «les moudjahidines anéantis en très peu de temps» faute d’avoir pris de nécessaires précautions. Shaker déconseille aussi de tenter d’utiliser des armes antiaériennes contre les «raids» américains, car ce serait «quasiment suicidaire».
 
Des mises en garde et des conseils du même type ont été dispensés par des membres et des sympathisants de Jabhat al-Nosra et de EIIL, notamment par un «frère qui connaît bien les médias américains». Le 25 août, ce dernier a affirmé qu’en plus des frappes américaines visant «les systèmes de radars, les systèmes antiaériens, les usines d’armes chimiques et les stocks de scuds» syriens, une deuxième série viserait «les camps d’entraînement de Jabhat al-Nosra et d’EIIL, les plus hauts responsables des groupes et les tribunaux islamiques». Il conseille aussi que «tous les chefs s’installent ailleurs... évitent les réunions et évitent d’être présents en grand nombre au même endroit... [et] provoquent un torrent de désinformation sur nos projets et nos emplacements afin de désorienter l’ennemi».
 
Si les lieux de commandement de Jabhat al-Nosra et de l’EIIL sont tenus absolument secrets —la véritable identité d’Abou Mohammed al-Golani, chef de Jabhat al-Nosra, reste inconnue du grand public— les emplacements de leurs installations sont eux parfaitement connus. En fait, les médias djihadistes annoncent et célèbrent régulièrement l’ouverture d’un nouveau quartier-général dans une ville, d’un nouveau tribunal islamique, etc. En outre, photos et vidéos se retrouvent partout.
 
Cela s’explique par le fait que des groupes djihadistes se sont intégrés à la société, particulièrement dans les gouvernorats du nord d’Alep, d’Idleb et de Racca, et également à l’est à Deir al-Zour. Jabhat al-Nosra et l’EIIL dirigent des villages, des villes et même une capitale de gouvernorat, Racca, et en tant que tel opèrent beaucoup à découvert.
 
Si théoriquement, il serait possible de viser ce genre d’infrastructures militantes, les dommages collatéraux seraient inévitables et, dans de nombreux cas, importants. En outre, la nature extrêmement fluide d’un conflit à l’échelle nationale donnerait aux militants de nombreuses opportunités de fuite.
 
Opérations maintenues
 
Malgré leurs grandes appréhensions, il semble que les djihadistes n'aient pas modifié durablement leurs opérations en Syrie. Sauf peut-être l’EIIL, devenue plus actif au cours des derniers jours, suite au lancement de son opération «Volcan de la vengeance» en réaction à la supposée attaque chimique à la Ghouta le 21 août.
 
Le premier jour de cette opération, le 26 août, l’EIIL a lancé une série de mortiers et de roquettes Grad dans le centre de Damas, dont plusieurs visant apparemment le Four Seasons Hotel où séjournent les inspecteurs de l’Onu chargés d’enquêter sur l’éventuel recours aux armes chimiques. Pendant ce temps, Jabhat al-Nosra, qui a également lancé ses propres représailles —appliquant le concept islamique de Qisas, ou œil pour œil— continue d’être extrêmement impliqué dans des opérations à l’échelle du pays, y compris dans l’assassinat du gouverneur de Hama le 25 août et la prise de la ville stratégique de Khanasser, dans la province d’Alep, le lendemain.
 
Par conséquent, si des déplacements sont effectués par mesure de précaution, ils ne pourront concerner que les plus hauts niveaux de commandement. Cela s’aligne tout à fait avec la position adoptée sur Internet par bon nombre de djihadistes influents, qui veut que, dans le cas de frappes visant ses leaders ou ses installations, il soit extrêmement important qu’un groupe maintienne son niveau normal d’opérations: «Tout déclin de notre travail serait vu comme une défaite», explique l’un de ces commentaires.
 
«Empêcher le peuple syrien de mettre en place un État islamique»
 
Plaçant cette situation dans un contexte moins limité à la Syrie, un reportage du 27 août du Jordan Times montre le célèbre salafiste jordanien Mohammed Shalabi (Abou Sayyaf) expliquant que la seule raison pour laquelle l’Occident envisage de lancer des frappes en Syrie est «d’empêcher le peuple syrien de mettre en place un État islamique». Dans le même reportage, un représentant supposé de l’EIIL, resté anonyme, déclare que Jabhat al-Nosra et l’EIIL ont déjà pris la décision de lancer des attaques «en Syrie et à l’étranger contre l’Occident s’il vise nos combattants».
 
Si ce dernier avertissement est très probablement de l’esbroufe, il est intéressant de noter que ce n’est qu’une menace parmi quelques rares autres d’attaquer des cibles en dehors de la Syrie par des djihadistes qui y sont basés.
 
Chacun sait que les djihadistes du monde entier éprouvent envers l’Occident une hostilité intense et regardent leurs motivations, leurs déclarations et la mise en œuvre de leurs politiques avec le plus grand scepticisme. Depuis le début du conflit syrien, les djihadistes estiment souvent que si l’Occident ne soutient pas l’opposition armée, c’est parce qu’il veut prolonger le conflit afin de finir par forcer un accord de paix qui maintiendrait le président Bachar al-Assad au pouvoir —ce qui est foncièrement une extension de l’argument de Shalabi, basé sur l’idée que l’Occident est ouvertement hostile à l’islam.
 
Malgré toute cette fureur hautement spéculative, une chose est claire: des frappes contre des infrastructures militaires syriennes dirigées par les États-Unis devraient être lancées à un niveau ou à un autre. Si, comme l’espèrent de nombreux Syriens, ces frappes servent à affaiblir l’avantage aérien du gouvernement et à continuer d’empêcher les menaces posées par l’avancée des militants islamistes, le problème sur le long terme de la présence étendue et renforcée de militants djihadistes en Syrie restera un grave sujet de préoccupation pour les décisionnaires occidentaux.
 
Si aujourd’hui tous les yeux sont tournés vers le conflit syrien et la manière dont il s’achèvera un jour, si Assad finit par tomber, une deuxième bataille sera inévitable: celle qui décidera qui prendra les rênes du pouvoir en Syrie. Et dans ce genre de situation, il faudra beaucoup compter avec les djihadistes.
 
Charles Lister
Traduit par Bérengère Viennot
Pour Slate
Mamoudou Kane


              

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