Connectez-vous S'inscrire
Noorinfo

Syrie : Chez les rebelles, le business prend le pas sur l'effort de guerre


Lu sur le web
Jeudi 5 Décembre 2013 - 10:18

Pour l'opposition armée syrienne, faire des affaires est désormais essentiel à la survie. Mais, il ne s'agit pas toujours de combattre Assad.


- Un puits de pétrole passé sous le contrôle de l'Armée syrienne libre, vers la ville de Raqqa en Syrie, le 12 septembre 2013. REUTERS/Molhem Barakat -
- Un puits de pétrole passé sous le contrôle de l'Armée syrienne libre, vers la ville de Raqqa en Syrie, le 12 septembre 2013. REUTERS/Molhem Barakat -
En Syrie, les rebelles ont fait montre d'une énergie considérable pour renverser le président Bachar el-Assad, que ce soit par la prise de plusieurs villes du nord ou en revendiquant le contrôle de quelques-unes des provinces les plus riches du pays. Mais aujourd'hui, rien ne va plus.
 
Quand le président Obama a préféré retirer à Assad ses armes chimiques plutôt que de le retirer du pouvoir, les combattants anti-gouvernement ont vu leurs craintes de toujours se confirmer: que l'opposition syrienne en exil, corrompue et veule, était incapable de faire pression pour une intervention militaire; que les Occidentaux préféraient un régime alaouite, affaibli mais «laïc», à la radicalité des sunnites; et que les rebelles faisaient désormais office de chair à canon sur un échiquier régional où ils n'avaient que peu d'influence.
 
Afin de surmonter un tel retour de fortune, les rebelles ont dû remanier leur stratégie. La solution consistait à faire une priorité de la consolidation des territoires acquis, conjointement à l'instauration de réseaux financiers susceptibles d'atténuer leur dépendance envers des bailleurs de fonds étrangers à la fiabilité versatile. La conséquence de ce changement stratégique s'assimile, selon certains spécialistes de la Syrie, à une «recomposition darwinienne»: des groupuscules se sont agrégés à des groupes plus importants et ont créé des «familles» de brigades, chacune avec sa propre identité, sa propre hiérarchie organisationnelle et ses propres sources de financement.
 
Des brigades qui s'affrontent pour le contrôle des ressources
 
Au sein de la rébellion syrienne, on compte aujourd'hui cinq grandes familles: l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL), le Front al-Nosra, Ahrar al-Sham, l’Armée de l’Islam, et ce qu'il reste de l'Armée syrienne libre (ASL). Chacune de ces familles est en concurrence directe avec les autres pour faire main basse sur le pétrole, le blé et le commerce transfrontalier –autant d'atouts désormais considérés comme les éléments essentiels d'une survie à long-terme.
 
Le destin de la Brigade Omar al-Farouq offre un bon aperçu des forces en présence. Jadis groupe des plus réputés, récipiendaire de généreuses livraisons d'armes en provenance de Turquie, la Brigade Omar al-Farouq aura aussi été, à un moment donné, au cœur des tentatives occidentales visant à construire une opposition «modérée». Mais au lieu de chercher des alliances nécessaires à la consolidation de son influence dans des régions riches en ressources, la Brigade Omar al-Farouq s'est lancée dans une guerre désastreuse contre deux puissantes familles: le Front al-Nosra et Ahrar al-Sham. Une guerre qui s'est soldée par l'expulsion d'al-Farouq de la province de Raqqa, prospère en pétrole et en céréales; le groupe a aussi perdu le contrôle, vital, du poste-frontière de Tal Abyad, que ses combattants avaient pourtant libéré en septembre 2012.
 
Confinée dans la province de Homs, pauvre en ressources et fortement contestée, la Brigade n'a su attirer des groupes plus modestes dans son orbite et n'a cessé de s'affaiblir pour, finalement, éclater en petites factions rivales d'une centaine de combattants chacune. Chez les rebelles, ce processus de déclin est appelé tarahul, l'«avachissement», et demeure imperceptible pour tout observateur externe.
 
Entre Mad Max et les Soprano
 
Deux ans et demi après le début de la révolte, les régions de la Syrie contrôlées par l'opposition ressemblent à un mélange de Mad Max et des Soprano. Divers groupes et brigades combattent le régime un jour, se livrent bataille entre eux sur des questions de ressources le lendemain, règlent leurs différends le surlendemain, avant de recommencer leur guerre contre le régime le jour d'après –et le cycle se perpétue ad infinitum.
 
En théorie, les rebelles sunnites, majoritaires dans l'opposition, veulent la démocratie et/ou l'Islam. En pratique, il ne s'agit que de petits capitalistes mal dégrossis s'arrachant, morceau par morceau, la vieille économie étatique et la remplaçant par une mosaïque de fiefs où rackets et autres magouilles s'exécutent désormais à distance des mains mortes du gouvernement baasiste –comme, d'ailleurs, de tout gouvernement. Ce qui n'augure rien de bon pour l'avenir de la rébellion armée, où le manque d'organisation et de commandement centralisés se fait toujours cruellement sentir.
 
Si le football américain avait réussi à percer en Syrie, les «Chevaliers de l'Euphrate» aurait fait un nom parfait pour une équipe. Dans les faits, c'est ainsi que s'appelle l'une des bandes rebelles, parmi plus d'une vingtaine, opérant aux alentours de Manbij, une ville de 200.000 habitants à 80 km d'Alep. Miteuse et polluée, la ville, comme beaucoup d'autres des pays du Sud, ressemble à une expérience de modernité qui aurait mal tourné. Mais c'est un bon endroit pour observer les dynamiques aujourd'hui à l’œuvre dans les factions de l'opposition armée, luttant désespérément contre le tarahul et ses funestes conséquences.
 
La libération est arrivée à Manbij en juillet 2012, grâce à l'action de révolutionnaires comme Abou Souleimane, moitié soudeur et moitié routier. Ses qualités de leader improvisé se sont vues récompensées par le commandement de l'un des cinq bataillons des Chevaliers de l'Euphrate. Il devrait être un homme heureux, mais il ne l'est pas:
 
«Quand nous avons pris les armes pour la première fois, nous n'avions que cinq Kalachnikov à nous partager et des mobylettes pour nous déplacer, mais, au moins, les gens avaient du respect pour nous», déclare-t-il. «Aujourd'hui, 70% des ceux qui prétendent faire partie de l'Armée syrienne libre ne sont jamais allés au front».
 
Mais ces rebelles en herbe ne sont pas pour autant restés les bras ballants. S'ils n'ont peut-être pas vraiment combattu, ils se sont dévoués, corps et âme, pour ce que des marxistes seraient tentés d'appeler une «révolution sociale». Les combattants rebelles –des sunnites pauvres, originaires pour la plupart de milieux ruraux– réprouvaient depuis longtemps ce qu'ils voyaient comme une politique systématique de discrimination en matière d'éducation ou d'emplois au sein de l'administration. Ils expliquent que les alaouites, au pouvoir, n'ont eu de cesse de privilégier leur propre minorité, avec quelques autres, que la répression des forces de sécurité s'en est pris aux sunnites de façon disproportionnée et qu'ils se sont toujours sentis floués par un système qui les privait d'un accès équitable à la richesse nationale.
 
Bataille pour le pétrole
 
Ce sont tous ces facteurs, disent-ils, qui expliquent pourquoi le tiers des hommes de Manbij a été poussé à aller chercher du travail, entre autres, au Liban, pour n'y trouver le plus souvent que de maigres salaires d'ouvriers agricoles ou de journaliers en usine. Mais maintenant que ces mêmes hommes sont venus à bout du gouvernement, les conséquences en sont pour le moins surprenantes.
 
A quelques 8 kilomètres à l'est de Manbij se trouve un marché pétrolier. En plein air, sur une large bande de terre, des vendeurs d'Hassaké et de Deir ez-Zor viennent rencontrer des vendeurs d'Alep et d'Idleb; ils évaluent la qualité du brut, négocient les prix, échangent des billets. Ce marché n'existait pas quand le régime était encore maître des lieux et, pour cause, vu qu'une compagnie pétrolière nationale jouissait d'un monopole sur les hydrocarbures de Syrie. Aujourd'hui, les puits de pétrole, répartis entre l'est et le nord-est de la Syrie, sont la propriété de quiconque en revendique possession –et les cinq familles de la rébellion syrienne n'ont pas tardé à s'y employer.
 
La brigade Al Tawhid, par exemple, basée à Alep, contrôle le champ pétrolifère de Jabbūl, à l'est de Safira. Saddam al-Nuaimi, seigneur de guerre affilié à l'ASL, règne pour sa part sur les puits d'Al Bukamal, près de la frontière irakienne. Et quant au Front al-Nosra, proche d’Al-Qaïda, c'est sur le gigantesque gisement de Shadadi, près d'Hassaké, qu'il a avancé ses pions (et ce même si l'EIIL cherche actuellement à en lui damer quelques-uns).
 
Dans les zones contrôlées par les rebelles, la tâche des petits raffineurs amateurs n'est pas des plus évidentes lorsqu'ils essayent de transformer le brut en essence, ou d'autres produits pétroliers, avec leurs pauvres (et très dangereux) moyens du bord.
 
Mais s'ils en sortent indemnes, ils peuvent espérer en tirer un profit certain. Les rebelles vendant un baril de pétrole à 16€, au plus cher, les raffineurs peuvent se faire une marge de 22 centimes à chaque litre d'essence vendu au public. Les individus vivant du transport routier et autres activités annexes n'ont jamais été aussi prospères: les carrossiers, par exemple, sont incapables de suivre la demande des camionneurs désirant ajouter d'énormes réservoirs sur leurs véhicules. De jeunes hommes, autrefois chômeurs, peuvent désormais gagner leur vie en vendant du carburant sur le bord des routes et quant aux mécaniciens, il n'ont jamais eu autant de travail: les moteurs endommagés par une essence de mauvaise qualité requièrent des réparations constantes.
 
Le marché libre instauré, sans le vouloir, par les rebelles est un processus gagnant-gagnant. Tout le monde y trouve son compte: les fournisseurs (les rebelles), comme les consommateurs (tous les autres Syriens). Reste que l'environnement, bien sûr, est le grand perdant de l'histoire –mais qui s'en soucie, aujourd'hui, en Syrie?
 
Hassan al-Ali, fondateur et chef politique des Chevaliers de l'Euphrate, appartient à la classe sociale que l'historien Hanna Batatu appelle les «notables ruraux de rang inférieur». Pharmacien de profession et fils d'un chef de clan issu de la tribu Oumayrat, Ali a tout de suite voulu plonger la tête la première dans la manne pétrolière. Il a négocié une alliance avec Ahmad Issa al-Sheikh, chef du puissant groupe islamiste Suqur al-Sham, basé à Idlib et lié à la «famille» de l'Armée de l'Islam. En contrepartie, Ali espérait que cette nouvelle alliance immuniserait les Chevaliers contre Al-Qaïda –mais en réalité, le véritable but de la manœuvre était on ne peut plus commercial.
 
«Avant, nous étions paresseux, mais maintenant, regardez-nous!»
 
Pourvus en armes lourdes par Al-Sheikh, les Chevaliers se sont associés à trois autres groupes rebelles pour prendre possession, en août dernier, du champ pétrolifère d'al-Shaer, dans la province d'Hama. Qu'ils aient eu à offrir une part du gâteau à la tribu Malawi, pour qu'elle leur garantisse le passage sans encombres des camions-citernes sur son territoire, n'a été qu'un petit prix à payer pour «maintenir la réputation de notre entreprise», assure Ali. Un rendement minimum de 2.000 barils par jour (et le tank T55 stationné devant le QG des Chevaliers) laisse entendre que les réserves en pétrole ne vont pas se tarir de sitôt. «Chaque jour, je remercie Dieu de nous avoir donné Bachar el-Assad» s'exclame triomphalement Ali. «Grâce à sa stupidité, nous avons compris de quoi nous étions capables. Avant, nous étions paresseux, mais maintenant, regardez-nous!».
 
Le pétrole n'est pas le seul moyen que les rebelles ont trouvé pour se remplir les poches. Un autre groupuscule de Manbij, la brigade Jund al-Haramein, s'est orientée vers le racket céréalier. En échange d'une «protection» contre d'autres groupes cherchant à imposer leur farine aux consommateurs, les boulangeries de la ville sont obligées d'acheter la leur, exclusivement, aux minoteries contrôlées par les hommes d'al-Haramein. Et si jamais cet arrangement finit par déplaire à l'EIIL ou au Front al-Nosra, la brigade peut toujours se protéger elle-même en rejoignant la famille de l'Armée de l'Islam. Et, de fait, en septembre, Jund al-Haramein annonçait qu'elle s'affiliait avec ce groupe –une manœuvre sans doute suffisante pour prévenir toute action hostile de la concurrence.
 
Comment les rebelles dépensent-ils leurs nouvelles richesses? Pour le savoir, il suffit de jeter un coup d’œil à l'essor du commerce automobile. Au mauvais vieux temps, le gouvernement imposait jusqu'à 300% de taxes sur les véhicules importés et seule une toute petite minorité de riches pouvait posséder une voiture. Quand les rebelles, qui contrôlent désormais la frontière turque, ont mis cette taxation au rebut, les provinces du nord de la Syrie ont été submergées de véhicules d'occasion, importés principalement de l'est de l'Europe –des modèles qui se vendent entre 3.000€ (pour une petite coréenne) et 6.000€ (pour une berline allemande).
 
«Tout notre argent se transforme en acier», se lamente Ali, insistant sur le fait que les revenus de son commerce pétrolier sont entièrement dévoués à l'effort de guerre. Mais tous ses camarades ne sont pas aussi scrupuleux que lui. Les mêmes combattants rebelles qui, il y a peu, arrivaient difficilement à se payer des mobylettes, roulent désormais en BMW X5.
 
Les rebelles protègent leurs acquis économiques
 
Le problème de cette explosion d'énergie entrepreneuriale, c'est qu'elle se fait au détriment de la déroute effective d'Assad. A l'est d'Alep, les Chevaliers ont dû retirer leurs troupes du siège de la base aérienne de Kuwairis, aux mains du régime, pour aller prêter main forte à une attaque contre un bastion de l'armée posté près du champ gazier al-Shaer et qui canardait un peu trop systématiquement leurs camions-citernes. Mais un autre souci, bien plus dangereux pour la cause rebelle dans son ensemble, vient de l'érosion progressive du moral des troupes et de la combativité chez des bridages qui, ayant libéré du régime certaines zones, préfèrent mettre leur puissance militaire au service de leurs acquis économiques plutôt que de continuer le combat ailleurs.
 
Ce qui peut s'observer, aujourd'hui, sur le champ de bataille. Le régime a lancé une offensive résolue dans le ventre mou du nord sous contrôle de l'opposition en prenant la ville de Safira et en menaçant d'isoler Alep de la moitié est du pays. Et le réveil risque d'être difficile pour les groupes rebelles de la région, amollis par les butins récoltés en douze mois de libération. Seule une planification aux plus hauts échelons du leadership rebelle pourrait permettre de leur sauver la mise, mais si des rencontres se tiennent parfois entre les chefs des principales familles, souvent sous pression des potentats régionaux, elles relèvent bien davantage de tactiques de communication que de la mise en œuvre de véritables actions, décidées d'une quelconque manière stratégique ou concertée.
 
«Aucun des groupes s'imagine participer au moindre truc», commente une source rebelle. «Ils estiment tous devenir LE truc». Reste à voir si leurs chefs réussiront à réguler leurs rivalités internes en créant une instance surplombante, comme la célèbre Commission, le gouvernement de la mafia américaine. Les choses étant ce qu'elles sont, pour la suite de l'évolution de l'opposition armée, ce serait le plus logique.
 
Mais dans la nuit étoilée de Manbij, les auspices ne sont pas très bons. Abou Mouslim, commandant d'un bataillon d'Ahrar al-Sham, sirote son thé de minuit en compagnie de membres des Chevaliers de l'Euphrate. A l'un des postes frontières de l'ouest de la ville, il échange des informations sur qui a volé quoi et qui s'est accroché avec qui. A un moment de la conversation, il en profite pour faire une grande annonce. Son groupe, affirme-t-il, est désormais complètement autonome: il contrôle des centaines d'usines à Alep et plusieurs dizaines de puits de pétrole à l'est du pays. Il se targue d'être à la tête d'une armée de 40 000 hommes et d'avoir, entre autres, 17 tanks stationnés dans la région d'Alep.
 
Ce genre de fanfaronnades, visant à maintenir les apparences, est monnaie courante chez les rebelles de Syrie. Mais quand on lui demande comment il envisage l'avenir des groupes rebelles, sa réponse se teinte d'un réalisme bien plus sinistre. «Nous allons entrer dans une phase sanglante, bien plus sanglante que l'actuelle», prédit-il. «Et nous allons tous nous éliminer, les uns après les autres».
 
Malik Al-Abdeh
Journaliste indépendant anglo-syrien. Cet article est le fruit de plusieurs de ses reportages récents en Syrie. Vous pouvez le suivre sur Twitter @MalikAlAbdeh
Traduit par Peggy Sastre
Pour Slate
Mamoudou Kane


              

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Actu Mauritanie | Actualité | Economie | Sport | Culture | Société | Lu sur le web | International | Tribunes | Vu de Mauritanie par MFO | Blogs | videos | A.O.S.A | Communiqué | High-Tech | Politique | Sciences | Insolite | Histoire





Suivez-Nous
Rss
Recherche
Inscription à la newsletter
Les + populaires