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Syrie : Bachar el-Assad est-il en train de gagner la guerre ?


International
Dimanche 26 Mai 2013 - 10:50

Le conflit syrien, qui a déjà fait quelque 90 000 victimes, est-il à un tournant ? La rébellion a-t-elle perdu la bataille médiatique ? Le régime de Bachar el-Assad reprend-il le dessus sur le plan militaire ? Au-delà des réponses à ces questions, il est clair qu’il n’y a aucune fin en vue aux souffrances du peuple syrien et à la destruction du pays, qui se déroulent dans une indifférence croissante du reste du monde, sans doute dû à un profond sentiment d’impuissance.


Un homme dans les décombres de sa maison bombardée par l’armée syrienne à Qusair, le 21 mai 2013 (AP Photo/Qusair Lens)
Un homme dans les décombres de sa maison bombardée par l’armée syrienne à Qusair, le 21 mai 2013 (AP Photo/Qusair Lens)
1/ Assad : « Démissionner, c’est fuir »

Il y a quelques jours, Bachar el-Assad donnait une interview à un média étranger – un événement rare –, le journal argentin Clarin, dans laquelle il ne bougeait pas d’un pouce de sa fermeté habituelle, certainement pas l’attitude d’un homme qui s’apprête à quitter le pouvoir. « Démissionner, c’est fuir », déclarait ainsi le président syrien.
Interview de Bachar el-Assad au journal argentin Clarin (en espagnol sous-titré en anglais)

Cette assurance du dictateur de Damas provient de plusieurs facteurs :

- ses troupes, qui ont reçu des armes russes, un entraînement iranien et des appuis massifs en hommes du Hezbollah libanais, ont recommencé à marquer des points sur le terrain, après une longue période de recul. Le régime fait beaucoup de cas des quelques positions qu’il a pu reprendre à Qoussair, près de Homs, où les combats continuent;

- la conférence internationale de Genève sur laquelle Américains et Russes se sont entendus, ne délégitime pas son régime, au contraire, elle le conforte en tant que pouvoir en place. Damas a d’ailleurs fait savoir, par le biais de son allié russe, que le régime y participerait;

- l’internationalisation croissant du conflit, tant par la présence de djihadistes étrangers – de 29 nationalités différentes, dit-il à Clarin – que par les raids militaires israéliens, conforte son discours nationaliste sur l’agression étrangère qu’il martèle depuis deux ans. Même si lui-même doit sa survie au soutien direct de l’Iran et du Hezbollah;

- l’opposition est divisée et en perte de vitesse dans l’opinion internationale en raison de la présence visible des djihadistes et quelques vidéos qui ont fait beaucoup de mal à son image. Tout cela ne peut que jouer en sa faveur.

Son meilleur espoir

L’ampleur des derniers massacres commis par l’armée gouvernementale à Baniyas, Bayda et Ras Al-Naba, faisant des centaines de morts, montre toutefois que la bouffée d’oxygène du pouvoir se paye au prix fort, et qu’on est loin d’une contre-offensive décisive de sa part. Il a en particulier renoncé, pour le moment, à reconquérir le nord et l’est du pays aux mains des insurgés.

Assad peut néanmoins, à ce stade, empêcher une victoire militaire de ses ennemis, et conforter la survie de son régime dans d’éventuelles négociations, au moins jusqu’aux « élections » de 2014. C’est son meilleur espoir, qui oppose un démenti à ceux qui le donnaient sur le départ.

Malgré l’ampleur des crimes commis au nom de sa survie, Assad s’est révélé plus résilient que prévu.

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry avec son homologue russe Serguei Lavrov, Moscou, le 8 mai 2013 (Misha Japaridze/AP/SIPA)
Le secrétaire d’Etat américain John Kerry avec son homologue russe Serguei Lavrov, Moscou, le 8 mai 2013 (Misha Japaridze/AP/SIPA)
2/ Les Occidentaux piégés par leurs hésitations

Depuis le début du soulèvement syrien, il y a un peu plus de deux ans, les pays occidentaux ont estimé qu’il était urgent... de ne rien faire, ou presque. Trop compliqué, trop explosif, trop différent des autres « révolutions arabes ». Le genre de situation où il n’y a que des mauvaises solutions, quel que soit le scénario envisagé.

Américains et Européens (principalement Français et Britanniques) ont certes reconnu l’opposition et rompu avec Damas, et apporté une aide directe et indirecte aux zones tenues par les rebelles.

Mais leurs « lignes rouges » au régime syrien se sont révélées flexibles et, surtout, leurs hésitations à trop s’engager, notamment en fournissant des armes décisives à la rébellion armée, ont contribué à décrédibiliser leur action. La montée en puissance des djihadistes sur le terrain a gelé le projet d’envoi de missiles sol-air sophistiqués, de peur qu’ils tombent dans les « mauvaises » mains...

Tenter l’approche diplomatique conjointe avec les Russes

La mise sur pied, initiative diplomatique américano-russe annoncée lors du voyage de John Kerry à Moscou, d’une conférence à Genève destinée à trouver une solution politique en Syrie, a semé le trouble.

Il y a en effet un fossé entre les appels au départ de Bachar el-Assad lancés au plus haut niveau à Washington, Paris et Londres, et le fait de réunir tout le monde autour de la table à Genève pour trouver une solution nécessairement en forme de compromis.

Les Occidentaux assurent qu’il n’est pas question de sauver le Président syrien, mais constatent qu’une issue militaire au conflit n’est pas en vue, et veulent tenter une approche diplomatique conjointe avec les Russes, élément-clé de l’équation syrienne, pour au moins deux raisons :

- la Russie a déjà fait usage de droit de veto à l’ONU pour protéger son allié syrien, et n’hésitera pas à y recourir de nouveau en cas de besoin ;
- Moscou a livré des missiles et renforcé la capacité de radar de l’armée syrienne, selon Washington.

La convocation de la conférence de Genève divise l’opposition entre ceux qui sont prêts à participer à cette négociation et ceux qui refusent tout compromis avec le régime Assad.

En cas d’échec probable de cette conférence, les Occidentaux se retrouveront face au même dilemme, c’est-à-dire uniquement face à des mauvaises solutions.

Funérailles d’un jeune combattant du Hezbollah tué en Syrie, le 20 mai dans la plaine de la Bekaa, Liban (AP Photo)
Funérailles d’un jeune combattant du Hezbollah tué en Syrie, le 20 mai dans la plaine de la Bekaa, Liban (AP Photo)
3/ L’Iran et le Hezbollah sur le front

Le récit se trouve dans L’Orient-Le Jour, le quotidien francophone de Beyrouth. Hassan, un artilleur du Hezbollah âgé de 18 ans, raconte la bataille de Qoussair, où le mouvement chiite libanais a subi de lourdes pertes, qui se comptent en dizaines d’hommes.

« Le premier jour, nous avons avancé à travers les ruelles vers le centre de Qoussair, puis brusquement, les rebelles nous ont attaqués par-derrière.

Nous ne voyions aucun combattant, nous avions l’impression qu’il n’y avait personne. Quand nous sommes arrivés aux deux tiers de la ville, vers le nord, ils sont sortis des tunnels et ont tiré sur nous. Nous avons eu beaucoup de morts et de blessés, tous par des balles dans le dos. »

Les combattants du Hezbollah morts sur le front syrien ont été enterrés ces derniers jours dans la plaine de la Bekaa et au Sud-Liban, les deux bastions du mouvement chiite.

Cette officialisation de la participation du Hezbollah au conflit syrien, confirmée publiquement samedi soir dans un discours par son leader, Cheikh Hassan Nasrallah, tout comme celle de l’Iran, accentue la cassure chiite-sunnite qui est devenue la ligne de fracture principale au Proche et au Moyen-Orient, de l’Irak au Liban.

Le Hezbollah avait semblé prudent, jusqu’à récemment, dans son soutien à Bachar el-Assad. Mais l’aggravation de la situation en Syrie a eu raison de cette prudence, au risque d’entraîner le Liban dans la tourmente comme le montrent les affrontements mortels qui éclatent régulièrement à Tripoli, dans le nord du Liban.

Les raids israéliens en Syrie, destinés à bloquer des approvisionnements en armes iraniennes pour le Hezbollah, sont un autre signe de la régionalisation croissante du conflit syrien, avec tous les risques que cela comporte.

Portrait de Bachar el-Assad dans la ville chiite de Baalbeck, Liban (Pierre Haski/Rue89)
Portrait de Bachar el-Assad dans la ville chiite de Baalbeck, Liban (Pierre Haski/Rue89)
4/ La guerre civile sans fin

Il y a quelques semaines, un responsable d’une organisation syrienne affiliée à l’opposition « modérée » nous donnait le pronostic suivant :

« Le régime tombera avant un an, et ensuite nous continuerons à nous battre pendant plusieurs années. »

Cette sombre prédiction n’a fait que se renforcer depuis notre rencontre, en particulier sur la suite des événements une fois Assad tombé, une perspective elle-même devenue imprévisible.

L’émergence de groupes djihadistes de la mouvance Al Qaeda, comme le Front Al-Nosra qui est un des plus actifs sur le terrain, complique une situation déjà passablement confuse.

L’opposition est en effet tiraillée entre plusieurs tendances, qui reflètent aussi des influences extérieures. Au sein même de la Coalition nationale syrienne, reconnue internationalement, un véritable bras de fer est en cours entre les deux principaux pays arabes qui la soutiennent, l’Arabie Saoudite et le Qatar.

Et à l’extérieur de cette coalition, les groupes djihadistes renforcés en particulier par des combattants étrangers, gagnent du terrain et se renforcent de jour en jour.

De quoi alimenter la crainte de ce cadre de l’opposition syrienne cité plus haut, et qui redoute, après un éventuel effondrement du régime, une lutte à mort entre les différentes forces de l’opposition pour la suprématie et le pouvoir.

Sinistres perspectives

Pour l’heure, la Syrie apparaît de plus en plus morcelée, en quatre ou cinq zones d’influence, allant des Kurdes au nord, au pays alaouite de Bachar el-Assad sur la côte, et aux fiefs des différentes forces de la rébellion. Une « libanisation » de la Syrie qui ouvre de sinistres perspectives.

Le tout, dans une difficulté d’informer toujours plus grande, comme le faisaient observer les participants à l’émission de France Culture « Le secret des sources » ce samedi matin, à écouter ci-dessous.

Pierre Haski
Pour rue89.com
Mamoudou Kane


              

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