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Sur les écrans, elles guettent leurs enfants partis faire le djihad


Société
Samedi 25 Juillet 2015 - 18:00

Comme toutes les nuits, elle colle le nez à son ordinateur. Elle regarde des vidéos YouTube de la guerre en Syrie. Elle cherche son fils.


Décembre 2012, à Calgary, au milieu du Canada. Comme toutes les nuits, quand son cadet est couché, Christianne Boudreau colle le nez à son ordinateur. Elle regarde des vidéos YouTube de la guerre en Syrie. Cela va vite : des hommes se déplacent et échangent des informations en criant pour survivre, il y a des tirs en rafales, des cris.
 
Elle regarde les yeux, la taille de ceux qui se déplacent, elle écoute les voix. Elle met sur pause, elle reprend. Christianne cherche son fils, Damian, parti en Syrie en novembre 2012.
 
Dans un film réalisé après la mort de celui-ci, en janvier 2014, elle raconte cette phase obsessionnelle de recherche sur YouTube en s’adressant à Damian :
 
« Je n’avais pas de nouvelles de toi depuis un mois. Je ne savais pas si tu étais vivant. J’ai été dévorée par le besoin de chercher. J’allais dans ta chambre, à ton bureau, et je regardais toutes les vidéos YouTube pour voir ton visage, tes yeux. Juste pour voir si tu étais encore vivant. Je ne t’ai jamais vu sur ces vidéos. Mais comment faire autre chose quand tout ce que je voulais était te chercher et te trouver ? »
 
 
Interrogée par e-mail, en juillet 2015, elle ajoute :
 
« C’était une addiction. Même au boulot, si je n’avais pas grand-chose à faire, je me mettais à regarder une vidéo de plus avec mes écouteurs. Personne ne savait ce que je faisais. La nuit, je recommençais. Quand j’étais seule à la maison, je ne faisais que ça. »
 
Au milieu de la nuit, Christianne allait se coucher sans l’avoir trouvé. Elle s’endormait en pleurant.
 
Ce corps à corps avec YouTube a cessé le jour où Damian a repris contact avec elle. « Mon objectif était désormais de lui parler le plus possible et de le convaincre de revenir », écrit-elle. L’écran change alors de fonction : il devient un espace positif, où un lien vital peut être maintenu – les jeunes qui sont partis sont souvent des enfants.
 
« J’ai une maladie incurable »
 
Après le départ, il y a un silence. Un temps au cours duquel les parents passent de la sidération à un état explosif. Quand les enfants prennent enfin contact (un appel ou un SMS), les échanges sont conflictuels : les parents demandent sur tous les tons à leurs enfants de revenir – certains s’inventent des maladies foudroyantes et incurables. Cela ne marche généralement pas.
 
 Puis en Syrie, où la connexion est aléatoire et la sécurité doit être optimale, les échanges s’installent dans la durée sur Skype, Viber, Messenger ou WhatsApp. C’est principalement du tchat. Dans ces échanges, il y a des constantes :
 
l’adolescent ne dit pas où il se trouve exactement ;
il dit qu’il va bien : il ne parle pas de ses peurs et ses tristesses et assure être en sécurité ;
il parle beaucoup de religion ;
il fait du chantage à ses parents pour que ces derniers ne parlent pas à la presse (« Si tu parles, je coupe le contact »).

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A partir d’ici, tous les prénoms ont été changés, sauf ceux de Samira et sa fille Nora, de Saliha et ceux de Marie-Agnès et son fils Pierre.
A part ça, chaque famille est différente. Yasmine, qui a des conversations chaleureuses et régulières avec son fils de 20 ans, dit :
 
« Les échanges qu’on a avec eux dépendent évidemment de la relation qu’ils avaient avec nous avant de partir et de la confiance qu’ils ont en nous. »
 
« Je ne voulais plus regarder mon portable »
 
Catherine, qui vit en Ile-de-France, avait une relation très fusionnelle avec sa fille. Elle dit qu’elle est loin d’être la seule dans ce cas, c’est un trait commun. Sa fille est partie à 16 ans avec un garçon très religieux, elle en a 19 aujourd’hui et elle est devenue mère.
 
A part deux phases d’interruption de quelques semaines (des fâcheries), la conversation n’a jamais cessé. Elle a même fini par prendre trop de place :
 
« Il m’est arrivé de recevoir quinze messages par jour. Le premier avant 8 heures. A un moment, ça a fini par être angoissant, oppressant, je ne voulais plus regarder mon téléphone.
 
Maintenant, je me détache de ce truc [dit-elle en secouant son portable]. Je ne prends pas mon téléphone avec moi pour faire les courses par exemple, ce qui aurait été impossible pour moi il y a six ou sept mois. J’ai besoin d’un message par jour, idéalement le matin, pour dire que tout va bien. »
 
Catherine se souvient du premier message audio de sa fille sur WhatsApp. Elle n’avait pas entendu sa voix depuis un an et demi, elle lui a répondu avec une voix étrange brouillée par l’émotion.
 
Sa fille a arrêté de lui parler de religion du jour au lendemain, pour une raison inconnue. Elles échangent maintenant sur le quotidien. Sa fille lui envoie des photos de son enfant ou du dîner qu’elle s’apprête à manger. Elle lui demande de faire des recherches internet pour elle quand son bébé a un truc bizarre dans la bouche – « Ce n’est rien de grave, c’est un muguet buccal », la rassure sa mère, de son pavillon en banlieue.
 
 La couleur des yeux de son petit-fils
 
En Belgique, Corinne n’a pas cette chance, la conversation qu’elle entretient avec son fils est sèche. Evaporé en 2012, il a aujourd’hui 26 ans. Converti à 14 ans au contact de ses copains de quartier, il est parti en Syrie avec cinq d’entre eux.
 
Il a abandonné le « GSM » (téléphone portable) assez vite, par méfiance :
 
« Il m’a dit qu’il y avait des drones américains qui les survolaient et que certains de ses amis étaient morts en décrochant le téléphone. »
 
Mais elle ne regrette pas ses appels : elle avait des haut-le-cœur à chaque fois que son téléphone sonnait. Ils sont passés sur Skype.
 
Quand ils se retrouvent, chacun devant leur écran, une fois par mois, il ne dit pas grand-chose. Elle sait qu’il a eu un petit garçon avec une Syrienne, mais elle ne connaît ni son prénom, ni « la couleur de ses yeux ». Il attendait un deuxième enfant, qui devrait être né, mais elle n’a pas de nouvelles. Même la mort de son meilleur copain est « passée entre les lignes ».
 
Mais « peu importe ce qu’il écrit, cela soulage », dit-elle.
 
Corinne pense que son fils a moins besoin d’elle, de sa voix, maintenant que sa vie est installée là-bas et que « les idées ont été épousées ».
 
« Je suis devenue quelque chose de dérisoire. »
 
La folie qui consiste à tout lire
 
Cette mère belge laisse toujours son ordinateur allumé quand elle est chez elle. Et quand elle est dehors, « en fonction de son état psychologique », elle se connecte sur son portable pour voir s’il a lu ses messages. Cela fait deux mois qu’il ne l’a pas fait, mais elle le sait en mission donc elle arrive à contenir la panique.
 
Les premiers temps, Corinne n’arrêtait pas de taper « Syrie » sur Google Actualités. Elle a fini par arrêter :
 
« A force de lire qu’une bombe est tombée, cela ne vous donne pas le courage de vivre. Ça me démoralisait. »
 
Catherine, dont la fille envoie quinze messages par jour, a, elle, tout de suite compris qu’une veille numérique l’emmènerait encore plus bas :
 
« Quand on est la mère d’une fille, c’est peut-être plus facile de ne pas céder à cette folie qui consiste à tout lire. Les femmes sont en danger aussi, mais elles ne participent pas directement aux combats. S’il lui arrivait quelque chose, je m’inquiète de savoir qui me préviendra. »
 
« On se verra au paradis »
 
La relation entre Samira et sa fille Nora est à mi-chemin.
 
« On s’est réveillés un dimanche et elle n’était plus là », raconte-t-elle, et c’est une phrase qu’elle a dû prononcer plus de cent fois. Nora est partie rejoindre son premier amour en Syrie, à 18 ans. Il est mort deux semaines après son arrivée. Mais elle est restée là-bas.
 
Quand elle capte sa mère, environ une fois par mois, Nora parle du temps qu’il fait ou elle récite des versets coraniques. Elle dit « hamdoullah ça va », « kheir » (« c’est bien »), « on se verra au paradis » ou « la vie commence après ».
 
Nora ne raconte quasiment rien de son quotidien – elle dit juste qu’il lui manque des choses là-bas avant de se reprendre et de dire que ce n’est pas grave, qu’elle « accepte ».
 
« Verrouillée », « méconnaissable », Nora était du genre à faire un bruit de dingue quand elle montait les escaliers de son immeuble et des yeux doux de coquine quand elle voulait qu’on lui achète des fringues :
 
« Je la laisse parler de religion, parce que je ne veux pas que le contact soit coupé. Sans cette connexion, je deviendrais folle. »
 
De son côté, Samira a décidé de lui parler au maximum de ses proches et de son passé, pour provoquer « un déclic » de réalité.
 
Les ouvertures sont rares, mais cela arrive. Samira se souvient d’une fois où sa fille lui a dit : « Fais-moi rire, maman. » Et sa fille lui a demandé de lui raconter comment, quand elle était ado, elle invitait des copines pour qu’elles lui rangent sa chambre. Ou cette autre fois où elles sont allées ensemble voir le directeur de l’école pour lui annoncer que Nora allait porter le voile. La tête qu’il a faite...
 
Le gros cadeau de Noël
 
« Tu me manques aussi maman », a dit Nora, de rares fois. Mais les phases un-peu-mieux laissent la place à des « rechutes ».
 
Samira et Nora ont branché la caméra de Skype quelques fois en deux ans. « C’était le gros cadeau de Noël », dit Samira.
 
Une fois, Nora l’a appelée d’un Internet-café réservé aux femmes, elle a soulevé son niqab rapidement pour que sa mère voie son visage. Samira l’a trouvée amaigrie. Elle passe sa main sur les joues, le cou, d’un air désolé. En quelques mois, sa fille avait perdu les joues de son enfance.
 
Caroline vit dans le sud de la France. Elle a un physique de poupée, des yeux immenses avec de longs cheveux. Maquillée et sexy, la trentaine, elle aime poster des selfies d’elle sur Facebook. Mais sur Twitter, la jeune femme change de dimension : grâce à un compte verrouillé, elle suit des membres de l’état-major de l’Etat islamique autoproclamé.
 
Son frère est parti en Syrie, il y a un an et demi. Suivre ces comptes sur Twitter est une façon pour elle de se renseigner sur la parole officielle du mouvement et de contrebalancer ce qu’elle lit dans les médias traditionnels sur l’Etat islamique.
 
Cela l’aide à ne jamais tomber dans « le jugement et la moralisation » qui « brouille » la communication avec les proches. Quand ce qu’elle lit ne suffit pas, elle interroge son frère, avec lequel elle parle quasiment tous les jours par Skype :
 
« Après les décapitations, j’ai demandé à mon frère qu’il m’explique. Il me parle du contexte de là-bas. Et je comprends pourquoi ils ont fait ce qu’ils ont fait. »
 
« Sous la protection d’Allah »
 
Facebook est un autre lieu d’échange, mais il est moins fiable : les comptes peuvent être supprimés à cause de la propagande qui s’y étale. Les jeunes font de leurs pages des prospectus pour le Shâm (la Syrie).
 
Les filles posent en burqa devant une mer turquoise ou sur un sentier de sable – un léger vent soulève le vêtement. Elles racontent vivre un conte de fées avec leur combattant de mari. Les garçons préfèrent les photos de drapeaux, d’armes et de lions. Tous appellent à la hijra (émigration en terre musulmane) et au djihad à longueur de posts :
 
« Ne pense pas que ceux qui ont été tués dans le sentier d’Allah soient morts, au contraire, ils sont vivants auprès de leur seigneur, bien pourvus »
  
Profil d’une Française vivant à Raqqah en Syrie (Capture d’écran Facebook)
Un père, dont le fils poste ce genre de statut, se plaint sur Facebook de voir son profil régulièrement supprimé :
« Au nom de qui Facebook te bloque la page de ton fils qui est en Syrie sachant que c’est le seul lien qui te reste [...] ! ! ! ? »
 
Quand la page de son fils fonctionne, il répond toujours à ses incantations religieuses par un petit mot. Après avoir beaucoup parlé à la presse, il ne souhaite plus s’exprimer parce qu’il n’a plus confiance.
 
Et puis de Seine-Saint-Denis, une mère poste un statut Facebook par jour pour son fils qui se termine ainsi : « Passe une bonne journée sous la protection d’Allah ». Même quand elle sait qu’il n’a plus Facebook, elle continue. C’est devenu un rendez-vous et une superstition. Il y a un mois, elle a annoncé qu’elle ne le ferait plus : son fils lui a demandé d’arrêter.
 
« Figée devant l’écran »
 
C’est sur Twitter que Christianne a appris que Damian était mort.
 
« Le 14 janvier 2014, j’étais assise à mon bureau, je travaillais. J’étais surprise qu’un journaliste m’appelle à une heure si tardive. Il a dit qu’il avait vu un tweet avec la photo de mon fils. J’ai foncé sur l’ordinateur. Je suis restée là, figée, à fixer l’écran, à relire sa nécrologie en boucle. »
 
La stupeur passée, elle s’est mise à harceler tous les contacts syriens qu’elle a pu trouver sur Twitter, pour obtenir plus d’informations.
 
Aujourd’hui, elle nous écrit :
 
« Je n’ai pas pensé à sauvegarder le tweet avant qu’il disparaisse. Mais j’ai sauvegardé nos dernières conversations sur Facebook pour ne pas les perdre. C’est tout ce qu’il me reste de lui, avec un portefeuille et une chaîne avec une croix. »
 
Une autre mère, Saliha Ben Ali, a également sauvegardé les conversations avec son fils sur disque dur : « Quand le compte Facebook disparaît, les conversations disparaissent avec », nous dit-elle.
 
Twitter est l’un des canaux utilisés par l’Etat islamique autoproclamé pour annoncer la mort d’un combattant : des photos de dépouille ou de combattants vivants, un doigt pointé vers le ciel, accompagnent l’annonce.
 
Christianne, qui est aussi présidente d’une association de mères, raconte :
 
« Des parents reçoivent un coup de téléphone ou un SMS, d’autres reçoivent une visite, et certains découvrent un post Facebook ou reçoivent un message privé. Tout dépend des informations communiquées par les combattants pour joindre leurs parents et si les gens qu’ils côtoient sont suffisamment décents pour prendre le temps de le faire. »
 
La mort qui surgit sur un écran, pixellisée et éblouissante, provoque une sensation d’irréalité. Le 2 janvier 2014, Dominique Bons, de Toulouse, a appris la mort de son fils Nicolas, par SMS. Elle a finalement rappelé le numéro syrien qui s’était affiché et un homme parlant français lui a expliqué qu’il s’était fait exploser avec un camion dans la région de Homs.
 
Regarder les têtes coupées
 
Marie-Agnès Choulet, une aide-soignante qui habite près de Vesoul, a compris que son fils Pierre de 19 ans était mort en lisant un article en ligne. Il s’est fait sauter contre une cible en Irak. Quelques jours plus tard, son mari racontait à la radio d’une voix très douce :
 
« Mercredi dernier, sur Internet, c’est mon épouse qui a visionné une information qui mentionnait la mort d’un djihadiste français en Irak. Et puis en descendant le curseur, elle a vu les images et puis elle l’a reconnu tout de suite. On a du mal à y croire. Et puis surtout, un acte comme ça quoi... Un attentat-suicide... [...]
 
Après, voilà, on est comme tous les parents qui perdent leur gosse, désarmés et puis étourdis. On ne sait pas trop ni quoi dire ni quoi faire. »
 
Au téléphone, ce lundi, Marie-Agnès me raconte que, pendant les seize mois qu’a duré le voyage de son fils, son portable et sa tablette la suivaient partout. Sans eux, elle était prise d’une sensation de panique. A la maison de retraite où elle travaille, elle avait obtenu une dérogation pour pouvoir avoir son portable sur elle en permanence.
 
Un téléphone qu’elle avait changé pour qu’il puisse « aller sur [ses] mails » : Pierre en envoyait un toutes les trois semaines et le ton se durcissait au fur et à mesure – à la fin, il ne l’appelait plus par son petit nom.
 
Il n’était plus le jeune garçon qui, deux semaines avant son départ, lui demandait encore des câlins et des tartines.
 
« Je ne sais pas ce que je cherche »
 
Sur ces deux appareils, Marie-Agnès regardait aussi, sans cesse, les actualités en Syrie et en Irak. Elle scannait les photos et les vidéos à la recherche de son fils. Elle regardait, de près, les têtes coupées, pour voir si l’une d’elles n’était pas « celle de [son] gamin » :
 
« Je faisais ça dès que j’avais un moment. Je regardais tout ce que je pouvais. Je me souviens que j’avais peur de tomber sur une photo de lui avec une arme, alors qu’il nous avait juré faire de l’humanitaire. »
 
Le soir où elle a appris la mort de son fils, Marie-Agnès était à l’hôpital. Il était 22 heures, elle a pris sa tablette pour faire son tour quotidien des sites d’actualité. Elle a vu son fils et elle a explosé de douleur. Au téléphone, son mari a mis du temps avant de trouver l’article dont elle lui parlait en pleurant. Il est venu passer la nuit à l’hôpital avec elle.
 
Sans corps, sans certificat de décès, cinq mois plus tard, Marie-Agnès reste dans un état de confusion. Elle va voir l’article de temps en temps, pour se convaincre que son fils est mort. Et elle continue de lire tout ce qu’elle trouve sur l’Irak.
 
« Je ne sais pas ce que je cherche. Je me dis que si je voyais une vidéo, même avec un morceau de sa chair par terre... J’ai besoin de le voir. C’est mon bébé, c’est mon petit Pierre. Qu’ils me l’envoient dans une boîte, mais qu’ils me le ramènent. »

rue89.nouvelobs.com
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