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Sur la route de Kiffa


Vu de Mauritanie par MFO
Dimanche 11 Novembre 2012 - 09:48


Sur la route de Kiffa
«…Eçalatu khayroun mina ennawm…» Deux fois répétée par le muezzin dont la voix emplissait l’entre-deux grandes dunes de Boutilimitt, la formule me réveilla, comme d’habitude, en sursaut. Toujours l’impression de risquer de rater ces heures que l’on dit bénites et où les incantations sont le mieux entendues. Aller aux toilettes avant de faire les ablutions…
 
Je ne fais pas attention à l’appel d’un deuxième muezzin qui ne comporte pas la formule consacrée pour indiquer l’imminence de la prière matinale. Je termine de faire mes ablutions et m’en vais accomplir le rituel préparatif. Me dirigeant vers la mosquée la plus proche, je n’y trouve qu’une personne, probablement le muezzin.

D’autres appels se font entendre, aucun ne comporte la formule «Eçalatu khayroun mina ennawm». J’en conclus que le premier s’était tout simplement trompé. Je regarde l’heure : 4:45, j’ai le temps, avant l’heure dite, d’arriver à Aleg ou ses environs et faire la prière là-bas. Ce sera dans la mosquée de Bir el Barka, une sorte d’arrêt où s’alignent quelques «restaurants» qui offrent aux voyageurs de la route de l’Espoir un cadre – peu convenable il est vrai – de s’arrêter, le temps de boire un thé, de grignoter un bon méchoui et/ou de se reposer. Au début était une sorte d’indépendance de la main d’œuvre «servile» (esclave, en fait) vis-à-vis des anciens «marabouts» (maîtres).

Au finish, ce sera un gros bourg où l’activité principale est le service au profit des voyageurs. Une mosquée animée et dirigée par des ressortissants du bourg, des haratine ayant intégré le groupe de prédication (Adda’wa wa tabligh) qui leur a permis d’accéder à un savoir, participant ainsi à leur émancipation et à la construction d’une identité propre. Bir el Barka est aujourd’hui un passage obligé pour les groupes de prédicateurs qui s’en vont en mission tout au long de la route de l’Espoir, voire au Mali.
 
Signe des temps, personne ne conteste le fait qu’un haratine dirige la prière aujourd’hui. Surtout pas le marabout que je suis. Je suis donc heureux de faire cet arrêt dans ce bled pour cette cause-là…
 
Aleg se réveille lentement d’habitude. La ville est encore plus désuète que d’habitude. La pluviométrie, excellente cette année, a contribué à détériorer un peu plus l’axe principal de la ville ainsi que les devantures des maisons. Ce n’est pas le propre d’Aleg, mais une constante des villes de l’intérieur : les plus belles bâtisses, celles situées sur le «goudron», appartiennent en général aux anciens prédateurs, ceux de l’époque de Taya quand celui-ci invitait les hauts cadres à «fructifier» le bien mal acquis chez eux.

Depuis le temps qu’ils ont «perdu la main», la brillance des grosses bâtisses s’est fanée. Les propriétaires ne sont plus assez pourvus pour entretenir l’image de prospérité qui participait à fonder une aura politique qui était souvent très artificielle…
Le même état de délabrement de la route est remarquable aussi à Magta Lahjar où la lumière brusque du jour fait apparaître les champs en culture. La première fois que j’ai vu cette plaine de Magta Lahjar, c’était en octobre 1984. Avec feu Habib, on allait rejoindre notre poste d’affectation à Aïoun.

On était frappé par ces étendues cultivées en pays Maure. On n’avait rien vu de pareil sauf dans la Vallée du Fleuve Sénégal. Et parce que je parle de ce frère prématurément disparu, je ne peux oublier ce qu’il disait en traversant Sangrafa : «…une ville qui s’excuse d’être là…» 



Sur la route de Kiffa
On traverse vite, très vite, les dernières dunes du Brakna administratif. Apparaissent alors les premiers escarpements, annonçant les plateaux du Tagant dont on imagine la silhouette à partir de Tweyjigjit. Mais alors que l’on croit remonter vers la région des grands poètes, la route pique vers le sud-est, avant d’aller carrément au sud. Les plateaux du Tagant sont peu à peu remplacés par ceux de Rgueiba et de l’Assaba.

Les poètes changent de registre. Les évocations ne sont plus les mêmes. Et «Groune Akraraaye» remplacent «trig tegaanit methadiine» dans l’inspiration. L’on prête le flanc à Wul El Gaçri et Wul Adouba, pour ne plus évoquer que Wul Sweidahmed ou Wul Amar Wul Maham. Le premier pour avoir surtout chanté le plateau et sa proximité, cherchant la mise en valeur de la force abrupte de ce relief de pierre et de poussière. Le second pour avoir eu pour muse l’Aftout qui s’étend à la droite, un espace que seul un poète d’une grande inspiration peut immortaliser.

Seul un poète de la trempe de Erebâne Wul Amar Wul Maham peut vous dire combien sont belles les rocailles versantes dans les deux Gorgol, combien sont douces les brises qui caressent les fonds des cuvettes des timrin (singulier : tamourt) et combien sont blanches les nuits …noires de ces contrées dont la monotonie est une autre source d’inspiration pour ce poète singulier…
 
Je m’en vais emporté par les rêveries des poètes d’antan. J’échoue à réanimer la flamme qui les a envoutés. Je n’arrive même pas à fixer un quatrain que déjà me voilà plongé dans les calculs pour savoir combien ce voyage va me coûter en terme de gasoil et d’hébergement. Puis je me prends à repasser dans ma tête toutes ces querelles de ce monde, celles pour le pouvoir et celles pour l’argent…
 
Je suis au pied d’Akraraye. Essiyassa – littéralement «la politique» - est une ville, non un village-symbole d’une Mauritanie indépendante libérée de l’emprise des forces féodales traditionnelles. Ce village est né d’une rébellion contre l’Emirat Idaw’ish, celui qui a régné en maître sur les hommes et sur les terres du Tagant et, au-delà, sur une grande partie de l’Assaba d’aujourd’hui.

Quand, libérés de l’emprise Bani Hassane lors du siège de Hneykaat Baghdad, les cavaliers Idaw’ish déferlèrent vers le sud et le sud-est, refoulant les redoutables Awlad M’Barek encore plus loin dans ce territoire encore sans maître. Tout en étendant leur domination politique et militaire, les tribus Idaw’ish, pourtant d’origine Sanhajienne, participèrent à l’extension de l’aire culturelle arabe hassanienne vers le sud-est et à l’établissement d’un espace qui est aujourd’hui celui du «Traab el Bidhâne».

L’arabisation du parler n’est donc pas forcément liée à la victoire des Hassane en d’autres lieux. Elle est plutôt un choix civilisationnel fait par une population donnée à un moment donné de son histoire. Le processus n’est pas exactement celui qui a causé l’hellénisation de la culture latine…
 
Diouk. Toujours le poste de Gendarmerie. Un peu plus poli, un peu plus utile parce que le gendarme en faction m’avertit qu’il y a quelques dangers à traverser tel ou tel pont. Mais toujours la même question dépourvu de sens pour un représentant de l’Etat : «’arvuna ebrouçkum». Une invitation à se présenter à la manière populaire. Vous pouvez lui donner l’identité que vous voulez, cela ne prête pas à conséquence.
 
Quand il a été mis en place en 2003, ce poste de contrôle avait été appelé «le mur de séparation». Dans l’entendement des voyageurs, il séparait entre une Mauritanie qu’on voulait «sécurisée» - celle de l’ouest où il y a la présidence – et une autre où pouvait régner le désordre et l’insécurité – celle du sud-est. Pour la petite histoire, c’est à ce niveau que la voiture transportant Ould Cheikhna et Ould Hanenna, deux des instigateurs du putsch manqué du 8 juin 2003, s’est arrêtée un long moment. C’est ici que le camion transportant des armes est tombé en panne et est resté garé à côté des gendarmes trois jours durant en août 2004. On sait que ces postes de contrôles n’ont jamais rien empêché, surtout pas la corruption des corps qui les gèrent…

Mohamed Fall Ould Oumere
 
oumeir.blogspot.com


              

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