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Soultana et Médusa, rappeuses/Assalamalekoum : "depuis l'arrivée des islamistes au pouvoir, il y a une véritable guerre qui est menée contre les artistes"


Culture
Mercredi 26 Juin 2013 - 14:30

A l'occasion de cette édition du festival Assalamalekoum, deux représentantes du rap maghrébin : Soultana la marocaine, et Médusa la tunisienne. Entretiens croisés avec deux regards vifs, révoltés et sans concession sur leurs sociétés respectives et l'évolution de leurs musiques.


Médusa (g) et Soultana. Crédit : Noorinfo/Fatimetou Boughaleb
Médusa (g) et Soultana. Crédit : Noorinfo/Fatimetou Boughaleb
Une fille qui rappe : l'image passe-t-elle de mieux en mieux dans les sociétés maghrébines?
 
Soultana : Comme Médusa, j'étais une b-girl (danseuse hip-hop- ndlr), avant d'être une rappeuse en 2005 au sein d'un collectif : Tigress Flow. Durant toute cette période de maturation de mon identité artistique, ça à été difficile. Même si les choses évoluent, nous demeurons encore au Maroc dans une société très machiste.
 
Au-delà des difficultés de rapper en tant que femme, j'ai compris que la reconnaissance était là et que le combat était gagné, quand Tigress Flow a obtenu le 1er prix du festival Mawazine (festival musical national-NDLR).
 
Médusa : Définitivement cela choque de moins en moins, depuis bientôt 15 ans que le rap tunisien existe. D'abord il a fallu imposer ce genre musical qui a vite été catalogué de "sauvage" et "délinquant"; puis il a fallu faire accepter les présences féminines dans ce paysage. Quand j'ai commencé le breakdance à l'âge de 10 ans, il a fallu affronter les critiques des proches et le regard des autres. Aujourd'hui je me sens libérée de ce carcan.
 
Les raps tunisien et marocain existent depuis relativement peu (respectivement 10 et 14 ans). Quels regards portez-vous sur leurs évolutions respectives?
 
Soultana : C'est la même courbe d'évolution qu'à connu le rap marocain. Ce dernier, notamment Old School (ancienne école- NDLR), a toujours été noyé dans le tumulte de la culture musicale marocaine classique. Les premiers rappeurs exerçaient vraiment en catimini il y a encore 15 ans.
 
Depuis les années 2000, notre rap a commencé á émerger médiatiquement et commercialement. Étant un vrai porte-voix social, ce genre a donc naturellement accompagné, doucement mais sûrement, le mûrissement d'une jeunesse marocaine en quête de changements sociaux et politiques.
 
Avec le printemps arabe, comme en Tunisie, ce rap s'est encore plus radicalisé. D'où les contentieux juridiques de plus en plus récurrents entre les rappeurs et les autorités.
 
Médusa : Le rap tunisien, comme dans la plupart des pays où il a émergé, a commencé dans l'underground, hors d'une certaine sphère culturelle reconnue et médiatisée.
 
Maintenant, et surtout depuis la révolution de Jasmin, c'est devenu de plus en plus un moyen d'expression utilisé par la jeunesse, pour dénoncer des actes politiques. C'est d'ailleurs une des rares fenêtres d'expression à notre immédiate disposition.


Le printemps arabe a-t-il fait porter un œil neuf sur ce mouvement au Maghreb, considérant que ses rappeurs, surtout dans vos deux pays, ont largement contribué à la diffusion des messages de révolte?
 
Soultana : Haqed a fait un titre qui a été qualifié de "lèse-majesté" et d'insulte au gouvernement, ainsi qu'à la police. Comme il fait également partie du mouvement du 20 février, il a été une cible naturellement facile pour les autorités. Je crois fermement, qu'au Maroc en tout cas, le rap qui est sur le terrain, plus que tous les réseaux sociaux réunis, à contribué à la prise de conscience d'une partie de la jeunesse, qui a mené à la petite révolution qu'on a connue au Maroc.
 
Médusa : Mon confrère et ami, Wed El 15, est en prison pour avoir critiqué les forces policières, qu'il a, ce faisant, aussi insulté. Du coup, a nos yeux, depuis l'arrivée des islamistes au pouvoir, il y a une véritable guerre qui est menée contre les artistes dans leur ensemble, et les rappeurs en particulier. Ils savent pertinemment le rôle joué par beaucoup de rappeurs dans la diffusion des idées de révolte notamment auprès des jeunes. Et ils savent que ce nous avons finalement refusé à Ben Ali, nous ne l'accepterons pas de leur part.
 
 
 
 

Soultana. Crédit : Noorinfo/Fatimetou Boughaleb
Soultana. Crédit : Noorinfo/Fatimetou Boughaleb
Que ce soit avec El Haqed au Maroc ou Weld El 15 en Tunisie, tous les deux emprisonnés pour leurs discours, l'engagement du rap apparaît criminel au Maghreb depuis le printemps arabe...  Cela vous inquiète?
 
Soultana : Nous avons cette même peur au Maroc ou cette guerre contre l'art se fait ressentir. Jusqu'en 2009, tous les festivals nationaux faisaient la part belle à toute la culture hip-hop, de la danse au rap en passant par le graffiti. L'avènement des islamistes à changé tout cela. Le hip-hop marocain a mis des années à émerger sur la scène musicale du pays, a acquérir ses lettres de noblesses. Maintenant, en partie à cause des pressions dont il fait l'objet, il retourne à l'underground. L'emprisonnement d'El Haqed n'est que la partie visible de l'iceberg. 
 
Médusa : Il y a des rappeurs aujourd'hui qui sont inquiétés par la justice, simplement parce que leurs noms apparaissent en dédicace sur le cd de Weld El 15. C'est inquiétant. Mais comme je le disais, il y a une guerre en Tunisie contre toute forme de pensée subversive, et l'intimidation par la justice est l'une des armes utilisées par les islamistes. Ils veulent emprisonner l'art : on a vu des violonistes, des danseurs, des peintres tout autant inquiétés.

Le rap à ceci de particulier que n'importe qui peut s'approprier ce vecteur, pour dénoncer ou évoquer les sujets propres a ses réalités sociales. En ce sens qu'est-ce qui vous heurte le plus dans vos sociétés?
 
Soultana : Je suis une femme, et c'est naturellement que le thème de la violence contre les femmes revient dans mes titres. J'ai vécu et ressenti cette violence. Et elle est malheureusement répandue au Maroc où elle n'est pas que physique : dans les rues, que ce soit à la ville ou la campagne, celle-ci est le plus souvent morale. Ce mépris de la condition féminine s'est accentué avec l'arrivée des islamistes au pouvoir. 
 
La corruption, l'inertie des politiques m'irrite : j'en dénonce nommément dans un titre que je reprends régulièrement sur scène. Et récemment lors d'un concert, le maire de Casablanca a tenté de bloquer ma représentation scénique à cause de la programmation de ce titre qui impliquait quelques-uns de ses collègues ministres.
 
Mais en vain, et heureusement : la population à goûté à l'espoir, et elle sait qu'elle a des haut-parleurs que les rappeurs éventuellement sont, pour porter haut leurs voix.
 
Médusa : Depuis que les islamistes sont arrivés, la société tunisienne est divisée: entre l'obscurantisme de ces pseudo-politiciens et pseudo-religieux, et toutes les générations qui souhaitent continuer sur le chemin d'un certain modernisme et d'une certaine quête d'ouverture. Cela me heurte. Car la révolution à été dévoyée par cet état qui ne représente plus, s'il l'a jamais fait, les idées et les motivations de à révolution.
 
Le recul des droits des femmes au quotidien, du fait du retour d'illuminés : l'Islam ce n'est pas être intolérant, l'islam ce n'est pas appeler à la haine, ce n'est pas un certain monolithisme de la pensée humaine. Cette déconstruction de l'essence de l'islam par ces intégristes, me heurte.

Médusa. Crédit : Noorinfo/Fatimetou Boughaleb
Médusa. Crédit : Noorinfo/Fatimetou Boughaleb
L'an passé Médine était un des artistes conviés au festival Assalamalekoum; certains rappeurs vous ont-ils particulièrement influencé par rapport à leurs discours ou leur style?
 
Soultana : Aretha Franklin pour son parcours de combattante, 2Pac, krs-one, NWA. Bref toutes les grandes figures de la soul et du rap, qui sont des exemples de subversion et de non-passivité, de révolte pure. Tous ont en commun d'avoir été à un moment la voix des sans-voix. C'est pour cela que j'ai du mal à adhérer à un certain rap médiatisé aujourd'hui qui n'a aucun fond et aucun intérêt.
 
Médusa : Je ne suis pas complètement d'accord, car la musique New School peut porter aussi. Là c'est la b-girl qui parle (rire). S'il est vrai que textuellement c'est très pauvre, la musique suit son évolution, selon les époques, et parfois ça peut suffire. En tout cas pour l'écoute.
 
Sinon pour ma part, avant d'embrasser le rap, j'étais danseuse et chanteuse de r'n'b et de jazz. J'ai donc grandi dans un univers musical très éclectique, avec comme pierre de voûte l'œuvre de Michael Jackson, qui est une source d'inspiration pour plusieurs générations d'artistes, que ce soit dans la danse, le chant ou la mise en scène. C'est ensuite que j'ai découvert le rap, qui peut être à mes yeux la fusion de tous les genres, musicalement en tout cas.

Propos recueillis par Mamoudou Lamine Kane
Mamoudou Kane


              

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