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Singapour : Le nouvel eldorado scientifique


Lu sur le web
Mercredi 13 Février 2013 - 14:00

L'île-Etat mise sur la science et la technologie pour devenir une société de la connaissance. Le résultat sera-t-il à la hauteur des promesses ? Reportage.


Singapour : Le nouvel eldorado scientifique
"Mes collègues de Londres ne comprenaient pas pourquoi je ne voulais pas rester. Maintenant que je suis ici, à Singapour, la question est : pourquoi en partir ?", ironise Barry Halliwell, biochimiste et vice-président de l'université nationale de Singapour (NUS) en charge de la recherche et de la technologie.

UNE ÉCONOMIE DE LA CONNAISSANCE

"C'était plus dur de quitter la Suède pour Strasbourg que de partir de Strasbourg pour Singapour", plaisante à son tour le Suédois Bertil Andersson, président de l'université concurrente, l'université technologique de Nanyang (NTU).

Bienvenue à Singapour, minuscule ville-Etat de 5,2 millions d'habitants, devenue en quelques années une sorte de paradis pour chercheurs, locaux ou étrangers.
La priorité gouvernementale donnée à la recherche est si jeune que, dans beaucoup de laboratoires visités, on pouvait encore sentir la peinture fraîche ou les cartons tout juste déballés.

Au tournant des années 2000, comme l'Europe à la même époque, Singapour s'engage dans "l'économie de la connaissance" et décide d'investir dans la recherche et la matière grise. Mais, là où l'Europe est timide, Singapour frappe fort. Profitant d'une croissance économique flirtant avec les 10 % annuels, elle double en dix ans ses efforts en recherche : 1,34 % du produit intérieur brut (PIB) est consacré à la recherche en 1996, et 2,65 % à son apogée en 2008.

UNE ENVELOPPE PUBLIQUE AU NIVEAU DES MEILLEURS PAYS

Aujourd'hui, après la crise de 2008, l'effort frôle presque les 2,5 %, soit au-dessus de la France mais au-dessous du Danemark, un pays de population équivalente. En valeur absolue, Singapour a dépensé 7,4 milliards de dollars singapouriens (4,4 milliards d'euros) en recherche en 2011 (pour une quarantaine de milliards en France), soit 15 % de plus qu'en 2010.

Le gouvernement veut poursuivre l'effort en augmentant de 20 % l'enveloppe publique consacrée à ce secteur pour la période 2011-2015 par rapport à la précédente ; soit plus de 16 milliards de dollars. Le pays s'est fixé l'objectif de 3 % dépensés en recherche, soit au niveau des meilleurs pays, Japon, Finlande, Suède, Taïwan, Corée du Sud...

"EN 2005, IL N'Y AVAIT RIEN"

"En six ans, nous sommes sortis de l'ombre. Singapour est plus ambitieuse que sa taille ne le laisse penser", constate Bertil Andersson, qui a dirigé l'université de Linköping en Suède avant d'être à la tête de la Fondation européenne des sciences (à Strasbourg).

Ce biologiste a transformé en une véritable université de recherche la toute jeune structure, née en 1991 et jusqu'alors dédiée à l'éducation des futurs ingénieurs. "Nous avons multiplié par quatre le nombre de chercheurs, passant de 500 environ à 2 000. Le nombre de publications scientifiques a suivi la même progression", précise le président de NTU, dont la plaquette vante "la plus rapide ascension dans le Top 50 des universités mondiales".

Le campus de 34 000 étudiants continue de grandir avec la construction de nouvelles résidences pour pouvoir loger les deux tiers des jeunes.

Une faculté de médecine ouvrira également ses portes prochainement pour compléter l'offre. Ainsi qu'un bâtiment "convivial" destiné à faciliter l'autoapprentissage des étudiants. Le budget est de 1,4 milliard de dollars. En comparaison, celui de l'université d'Orsay est de 450 millions d'euros pour moins de 30 000 étudiants.

"En 2005, il n'y avait rien. En 2008, les 16 000 m2 du tout nouveau département de chimie étaient prêts. Avec déjà une quarantaine de professeurs permanents, nous allons bientôt être le plus gros département de chimie au monde", estime François Mathey, 71 ans, un chimiste français recruté par NTU après être passé aux Etats-Unis après sa mise à la retraite, puis avoir monté un laboratoire en Chine.

Machine de gravure de composants électroniques de NUS. | Edwin Koo/ Cosmos pour le monde
Machine de gravure de composants électroniques de NUS. | Edwin Koo/ Cosmos pour le monde
FINANCER LA RECHERCHE SUR APPEL D'OFFRES

A quelques kilomètres plus à l'est, une dynamique comparable est à l'oeuvre, sur le campus de NUS, mieux notée que NTU dans plusieurs classements ; ces deux singapouriennes étant les premières en Asie, derrière le Japon mais souvent devant la Chine.

En trois ans, un ancien terrain de golf a été remplacé en un agréable campus pour agrandir l'université et surtout faire jaillir l'immeuble Create, pour Campus for Research Excellence and Technological Enterprise, un lieu qui abrite des laboratoires communs avec de grandes universités étrangères comme le Massachusetts Institute of Technology (MIT) américain, le Technion israélien ou l'Institut fédéral suisse de technologie de Zurich.

C'est là aussi que s'est installée la toute jeune National Research Foundation, créée en 2006 auprès du premier ministre pour financer la recherche sur appel d'offres.

"EN EUROPE, ON STAGNE. ICI, ÇA DÉCOLLE COMME UNE FUSÉE"

Cette agence, qui dispose de 8,2 milliards de dollars sur la période 2006-2015, a soutenu notamment la création de cinq centres d'excellence dotés d'au moins 150 millions d'euros pour dix ans en sciences de la Terre, information quantique, cancérologie, sciences de l'environnement et biophysique. Le plus ancien n'a pas cinq ans. Tous sont dirigés par des étrangers venus d'Angleterre, d'Australie ou des Etats-Unis.

"Notre rôle est de développer le paysage scientifique global de manière cohérente. Nous sommes petits, il nous faut prendre des risques tout en mettant des priorités", explique Low Teck Seng, le directeur de la Fondation nationale de recherche de Singapour (NRF).

Et, encore plus à l'est, plusieurs technopôles ont surgi, financés, eux, par une agence plus ancienne, A*Star, dépendant du ministère de l'industrie : Biopolis (consacrée aux recherches biomédicales), Fusionopolis (tournée vers les technologies de l'information)... Autant de quartiers aux immeubles d'architectes modernes mêlant laboratoires de recherches et entreprises. A*Star dispose de 6,4 milliards de dollars pour 2011-2015.

"En Europe, on stagne. Ici, ça décolle comme une fusée", insiste Bertil Andersson. Certes, l'argent facilite les choses. Mais Singapour ne le dépense pas n'importe comment.

SE LIER AVEC LES INDUSTRIELS

Des priorités ont été fixées, la recherche devant alimenter l'innovation en applications utiles au pays. Ainsi, les compétences anciennes dans les secteurs de la microélectronique conduisent à financer un centre en technologie quantique ou, sur le campus de NUS, un centre sur le graphène, matériau prometteur pour de nouveaux composants.

La situation géographique et le souci des effets du réchauffement climatique justifient la création de l'Observatoire de la Terre. Les maladies tropicales ou les inquiétudes sur le développement poussent naturellement vers la recherche biomédicale contre ces infections.

La politique par appel d'offres, un quasi-standard international, renforce l'idée d'une recherche guidée par les applications. Cette stratégie est d'ailleurs à l'origine d'un épisode qui avait terni un temps l'image de Singapour. En 2010, A*Star a annoncé qu'elle allait réduire de 30 % ses crédits, non à cause de la crise mais pour inciter les laboratoires qu'elle finance à se lier avec des industriels. Ceux qui obtempéreraient disposeraient de ces crédits.

ACCÉLÉRER LE PASSAGE DES DÉCOUVERTES AUX APPLICATIONS

Cela n'a pas été du goût des Américains Neal Copeland et Nancy Jenkins, qui ont claqué la porte. "Pour moi, cela a été car, à côté de ma recherche très fondamentale sur les jumeaux, je travaillais aussi sur des gènes impliqués dans des maladies rares, notamment liées à des vieillissements prématurés de la peau. L'industrie cosmétique était naturellement intéressée", décrit Bruno Reversade, dont le laboratoire est financé par A*Star et qui n'a pas subi de baisses de crédits.

Le gouvernement singapourien ne prétend pas non plus inventer la roue et s'inspire largement de systèmes existants, notamment anglo-saxons. La politique d'appel d'offres sur des projets de trois, cinq ou dix ans en est naturellement un exemple. Tout comme la notion de "transfert technologique" avec incubateurs, partenariat avec les industries et brevets afin d'accélérer le passage des découvertes aux applications.

DES BÂTIMENTS COPIÉS SUR OXFORD

"Les plans du bâtiment ont été "copiés"sur ceux du département de chimie d'Oxford, considéré comme le meilleur du monde. Ils ont simplement doublé la surface", explique François Mathey. "Pour nous, le pôle Minatec de Grenoble consacré aux nanotechnologies est un modèle pour ce qui est du transfert de technologies", explique Low Teck Seng.

La situation du pays fait le reste. Singapour est déjà un carrefour commercial avec l'un des plus gros ports du monde. Beaucoup d'entreprises y sont installées (y compris pour des raisons fiscales). Le pays est stable politiquement. Et l'anglais est l'une des quatre langues officielles (avec le tamoul, le malais et le chinois).

Enfin, le paysage est assez simple à comprendre. Deux agences de financement et deux universités généralistes financées par le ministère de l'éducation, c'est à peu près tout. Les étrangers ne sont donc ni dépaysés ni perdus.

Mais ils ne viennent pas seulement pour l'argent, tels des sportifs sans frontière en quête de plus hauts salaires. La possibilité de lancer son propre groupe de recherche, de pouvoir s'entourer, en les finançant, de collègues, de garder ou créer des liens avec des laboratoires étrangers attire. Y compris des vedettes, tel le Prix Nobel de médecine 2002, Sydney Brenner, l'ancien directeur de l'Institut Pasteur Philippe Kourilsky (qui dirige l'un des 20 instituts ou réseaux propriété d'A*Star, en l'occurrence le réseau d'immunologie de Singapour), le récent Prix Lasker Michael Sheetz ou le Suisse Michael Grätzel (Millenium Technology Prize 2010). Souvent d'ailleurs, ces grands chercheurs gardent un pied dans leur pays d'origine.

"EN TROIS MOIS, ON A PU MONTER UNE ÉCOLE DOCTORALE !"

"Ce qui m'a décidé entre plusieurs offres est que les autorités locales ont également trouvé un emploi pour ma femme", se souvient Bruno Reversade. "Il y a aussi des facilités pour le logement", ajoute Nils Gauthier, un autre de ces jeunes venus tenter l'aventure, sur une thématique pourtant assez fondamentale, la mécanobiologie.

"C'est extraordinaire. J'ai eu un financement pour trois ans qui vient d'être renouvelé, me permettant de faire travailler cinq personnes. J'ai eu des aides pour le logement, l'école...", confirme Florent Ginhoux, au sein du laboratoire de Philippe Kourilsky. "Ça va vite. En trois mois, on a pu monter une école doctorale !", complète celui qui enseigne aussi à NTU et NUS.

"UN MANQUE DE VISION"

Bien entendu, tout n'est pas toujours rose. La taille du pays par exemple limite le nombre de compétences ou la possibilité de faire des essais cliniques autres que préliminaires. Son éloignement renchérit les fournitures en matériel de recherche et allonge les délais.

"Comme beaucoup d'Asiatiques, les étudiants sont assez respectueux de l'autorité et prennent peu d'initiatives", regrette un chercheur étranger rencontré sur place. "Notre capital est sans doute notre imagination. Ici, ils sont plus besogneux", ajoute un Européen.

"J'ai constaté un certain manque de vision chez mes partenaires locaux. Ils sont moins ambitieux que ceux avec qui je travaille en France. Ils veulent que ça marche, alors que, pour innover, on a besoin de relever des défis", détaille un troisième.

La recherche n'a pas l'air non plus de passionner les jeunes Singapouriens. Alors qu'ils sont majoritaires en licence (près de 80 %), les proportions s'inversent au niveau de la thèse. Les locaux préférant des formations plus courtes permettant rapidement de gagner sa vie. Les doctorants viennent donc majoritairement de Chine, de Malaisie, ou des autres pays voisins.

"LES AMÉRICAINS N'AIMENT PLUS LE RISQUE"

"Il ne faut pas rêver non plus : les meilleurs post-docs internationaux préféreront encore choisir les Etats-Unis", ajoute Florent Ginhoux. "Faire ce centre sur le graphène aux Etats-Unis aurait été impossible. Les Américains n'aiment plus le risque. Ici, c'est le lieu où il faut être !", affirme Antonio Castro Neto, directeur du Centre de recherche sur le graphène flambant neuf dont les plans ont été dessinés par Konstantin Novoselov, Prix Nobel de physique 2010 sur le sujet.

100 CHERCHEURS POUR 10 000 SALARIÉS

Il est bien sûr trop tôt pour faire le bilan d'un effort qui n'a pas dix ans. Mais les premiers signaux sont plutôt positifs. Le nombre de chercheurs dépasse les 36 000 personnes, un nombre comparable à celui du Danemark et qui correspond à environ 100 chercheurs pour 10 000 salariés. Le nombre de publications a plus que triplé entre 1996 et 2008, selon une étude de la Royal Society de mars 2011, pour atteindre en quantité le niveau danois (mais sept fois moins que la France).

La qualité des publications, mesurée par le nombre de citations qu'elles recueillent de la part des autres chercheurs, est en hausse, atteignant le 11e rang mondial, selon un indicateur de l'Observatoire des sciences et techniques. Le CNRS a déjà deux laboratoires mixtes internationaux sur place, en analyse d'images et en microélectronique ; deux autres pourraient suivre en information quantique et biophysique.

"On pourra dire que nous avons réussi dans vingt ans si nous avons constitué une communauté scientifique et si nos résultats se sont diffusés aux pays voisins, estime Kerry Sieh, directeur de l'Observatoire de la Terre. Nous n'avons pas d'histoire scientifique. Il faut construire notre réputation."

David Larousserie
Pour Le Monde
Mamoudou Kane


              

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