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"Shipéco" : Le côté obscur du crédit mauritanien


Economie
Mercredi 20 Novembre 2013 - 14:30

Du fait, entre autres, d'un système bancaire qui a longtemps laissé un vide concernant le crédit aux particuliers, les "Shipéco", usuriers modernes mauritaniens, se sont développés dans le côté obscur de la finance mauritanienne, et représente encore le recours le plus utilisé pour accéder à un crédit, "rapide" et "facile", mais ô combien piégeur et addictif. Enquête au cœur d'un système financier mêlant, crédit, chantage, blanchiment d'argent, corruption, vol et désespoir de certaines victimes.


"Shipéco" : Le côté obscur du crédit mauritanien
L'histoire du directeur financier de la communauté urbaine de Nouakchott, Khalidou Traoré, déposé à la prison de Dar Naim pour deux chèques sans provision donnés en garantie à deux individus issus du réseau affairiste et usurier des "Shipéco" a alimenté les colonnes médiatiques il y a quelques semaines. Son cas s'est soldé par de la prison ferme pour chèque sans provision.
Ce n'est qu'une des nombreuses personnes ces vingt dernières années, ayant sauté à pieds joints dans le cercle vicieux des usuriers mauritaniens issus d'un système appelé "Shipéco".
 
L'origine même du mot, que beaucoup ignorent, révèle sa nature "truande", tirant sur la fibre désespérée du potentiel crédité. "Shipéco" est apparu à Nouadhibou au milieu des années 90, quand des jeunes hommes d'affaires, de Tevragh zeina, issues de grandes familles, voulaient faire croire que leur société de pêche "Shipéco" serait rentable. "Shipéco" en fait, n'étant rien d'autre que la légère transformation nominale d'une réelle et toujours existante société de pêche, "Sipeco" (société internationale de pêche et de commerce), sise au port de Nouadhibou.
 
Ils ont vite trouvé de l'argent, mais le deal demandait un remboursement dans des délais courts et à un taux minimal de 25% de la somme empruntée, avec une clause stipulant une augmentation exponentielle  et mensuelle, en cas de retard dans le paiement. Un chèque en blanc garantissait le marché conclu : considérant que la loi mauritanienne est très stricte et sévère sur la signature de chèque sans provisions. La prison est ferme dans beaucoup de cas quand on est reconnu coupable.
 
"Dans le cadre juridique mauritanien, le chèque sans provisions est un délit grave, contrairement à la plupart des pays du monde. Et les acteurs du shipeco font pression en utilisant la responsabilité pénale du créancier pour presser famille, parti politique ou tribu" explique le professeur de droit des affaires, spécialisé dans le monde bancaire, à l'université de Nouakchott, et avocat à la cour, maître Sidi El Mokhtar Ould Sidi, qui a eu à défendre plusieurs prévenus dans ce type d'affaires.
 
La faillite du système de crédit mauritanien
 
"A la base, quand cet accès facile au crédit est apparu, les banques étant fermées aux particuliers, je reste persuadé qu'il n'y avait aucune intention d'escroquerie, ou de chantage. Ces aspects ne sont apparus qu'après. Il s'agissait simplement d'avoir des garanties de remboursement" assure Bilal, une ancienne "victime" de de système.
 
"Par la suite,à un moment, quand le potentiel multiplicateur de ce système parallèle de crédit a été mis à jour, avec une loi complètement en faveur des créanciers, des réseaux se sont mis en place" continue l'ancien endetté. Au moment de l'octroi du prêt, "l'étude du dossier" se fonde sur la tribu, ou la puissance sociale et financière derrière le bougre, et éventuellement la nature des relations de l'emprunteur avec cette ombre familiale, pour savoir si celle-ci ferait tout pour éviter la prison à ce dernier, en cas de non-remboursement.
 
"Les victimes sont des gens qui ont une réputation sociale économique ou politique. Le bailleur veut des intérêts, à des taux nuls, des points de vue juridique et islamique. Donc il cherche des "fils de" ou "filles de" pour pouvoir faire pression sur la famille pour recouvrir ses créances, en cas de faillite du créancier" précise maître Ould Sidi.
 
Mais on toucherait là à l'une des causes majeures qui a permis l'émergence de ce fait social qu'est le Shipéco. "L'inexistence d'un système bancaire au sens juridique du terme : Il y a une banque centrale qui ne joue pas son rôle, et des banques primaires qui appartiennent à des tribus et des familles. Les banques ne sont pas des banques classiques dans la conception de ses gérants. La banque ne sert qu'à financer les activités annexes de la famille ou tribu propriétaire de la banque" argue le spécialiste du droit des affaires. De ce fait, l'octroi des crédits est lié en grande partie, à des raisons tribales ou politiques.
 
Des victimes tout azimut
 
Politiciens, hommes d'affaires, colonels, juges, simples salariés se sont engouffrés dans ces facilités. Avec tous les scandales et vies détruites qui sont allés avec.
 
"Le bilan est très lourd : Des vies brisées, des ménages disloqués, des scolarisés arrêtées. Des hommes qui fuient la prison laissant derrière eux femmes, enfants, vieux parents. Des femmes qui deviennent les seuls soutiens de leurs familles, sans ressources se retrouvent acculées à la prostitution. Des personnes âgées et malades abandonnées par des fils qui étaient pourtant leurs seuls protecteurs : le cas de ce vieil homme sous dialyse me bouleverse encore" témoigne la chanteuse Tahra Mint Hembara, qui a vu certains proches ou amis happés dans cet engrenage financier.
 
"Beaucoup de femmes d'affaires et de conseillers à la Primature aussi" ajoute maître Ould Sidi. Mais la remarque factuelle faite par beaucoup d'avocats dans ce domaine, c'est que "les gens touchés par ce phénomène changent au fur et à mesure des changements politiques de pouvoir". "Le prestige social et les richesses changent radicalement pour beaucoup, en fonction des pouvoirs en place" soulève l'avocat.
 
Tout un pan de l'économie en dépend
 
"On a vu des personnes déférées pour des montants avoisinant les 80 millions d'ouguiyas, alors que la somme empruntée était de 5 millions" raconte Ahmed, créancier multirécidiviste du "Shipéco" et qui finalement a fait de la prison pour ça. "Mon père voulait me donner une leçon. Je l'ai comprise" sourit-il, les traits tirés.
 
Aujourd'hui, ce système de crédit a enrichi outrageusement toute une économie parallèle, dont des "intermédiaires" qui sont les seuls interlocuteurs des emprunteurs. "Plus il y a d'intermédiaires, plus le taux est élevé. Des fortunes colossales se sont bâties dessus" explique Ahmed.
 
Le vrai financier quant à lui, n'apparaît jamais dans la transaction de crédit. "Même les chèques ne sont pas au nom du véritable prêteur" souligne l'ancien fils à papa. De "véritables prêteurs", dont certains sont officiellement des dirigeants de structures bancaires ou financières : 
 
"Il y a des directeurs de banques qui sont acteurs du Shipéco! Ils octroient des crédits en concurrence déloyale par rapport à leur propre structure sensée s'en occuper" s'indigne Sidi El Mokhtar Ould Sidi. "Aujourd'hui c'est très développé et élaboré. Tout un pan de l'économie du pays fonctionne sur ce système de crédit-chantage, notamment au niveau des bourses, de l'immobilier et même de l'investissement" précise le professeur de droit, facilitant au passage, le blanchiment de l'argent sale.
 
Une régulation future incertaine
 
L'arrivée des banques étrangères a permis l'émergence d'un crédit moins "politique" et plus professionnel, basé logiquement sur le type de contrat professionnel détenu, et le salaire. "Mais ça n'a eu aucun effet sur les autres banques primaires" atténue un cadre d'une banque nationale.
 
"L'argent a créé de nouvelles valeurs artificielles, et nous a fait abandonner les fondements de nos êtres. Si on n'arrête pas ce phénomène, des incidences politiques et économiques plus graves peuvent apparaître, car les conflits d'intérêts apparaissent quand ce phénomène touche un juge, un membre de l'exécutif, ou un haut officier d'un corps armé. C'est une bombe propice à l'éclosion et l'explosion de la délinquance financière" avertit l'avocat. 
 
Malgré les scandales à répétition, la loi n'a toujours pas changé, même si quand une affaire explose dorénavant, "c'est tout le monde en zonzon jusqu'à ce que les choses soient clarifiées" assène en souriant Aziz, un policier qui a assisté à quelques arrestations de ce genre. Et encore pas tout le temps. "Des complicités existent de plus en plus entre le créancier, la justice et la police" révèle Aziz, confirmant les craintes de conflits d'intérêts évoqués par maître Sidi El Mokhtar Ould Sidi.
 
On parle depuis quelques mois, dans les officines de la banque centrale, d'une commission d'ici la fin de l'année, qui ne s'occuperait exclusivement que de ces faits : détecter, ficher et coincer les prêteurs douteux.
 
Mais l'avocat n'y croit pas : "les acteurs réels sont connus de l'exécutif, mais ça les arrange dans une certaine mesure. Du point de vue du droit, la justice ne peut mettre fin à ce phénomène, car les juges appliquent essentiellement encore le droit pénal classique, mais pas celui des affaires, avec lequel ils sont peu familiers" argue le professeur.
 
Mamoudou Lamine Kane
Mamoudou Kane


              

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