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Sénégal : Cinq leçons pour une crise


International
Jeudi 9 Février 2012 - 15:32

L’historien Mamadou Diouf est l’un des intellectuels africains majeurs. Directeur du département d’études africaines de l’université Columbia (New York), il livre ici une réflexion radicale et engagée sur son pays, le Sénégal, au bord du gouffre.


Sénégal : Cinq leçons pour une crise
Le Sénégal est à l’affiche de l’actualité internationale depuis plusieurs semaines. Plusieurs raisons à cette situation : la candidature de l’artiste sénégalais le plus célèbre, Youssou N’Dour, et son invalidation par le Conseil constitutionnel ; la proclamation des candidats retenus pour l’élection présidentielle du 26 février 2012 ; les manifestations contre la validation de la candidature du président sortant, Abdoulaye Wade, qui secouent les principales villes du Sénégal. Ces manifestations, brutalement réprimées par la police, ont déjà entraîné blessures et morts d’homme.

La principale revendication des manifestants recrutés parmi les associations de la société civile et des partis d’opposition, les jeunes en particulier, est la non-participation du président Abdoulaye Wade, candidat du Parti démocratique sénégalais (PDS) à la prochaine élection présidentielle. Ils fondent cette revendication sur la Constitution, dont ils demandent le respect. Incidemment, ils font état de l’âge du président (86 ans), de sa gouvernance familiale, de la corruption et de ses tentatives de faire de son fils Karim son successeur.

La crise qui secoue le Sénégal est paradoxalement l’ultime hoquet de l’alternance démocratique intervenue en 2000, suite à la défaite du président Abdou Diouf et de son parti, le Parti socialiste, qui était alors au pouvoir depuis 1960. L’absence d’un projet politique cohérent et la faiblesse de la coalition qui a porté Wade au pouvoir, l’opportunisme de certains de ses segments, la transhumance et le recours systématique à la corruption et à la violence ont très rapidement transformé le rêve de revitalisation de la démocratie sénégalaise en cauchemar.

La coalition politique de l’alternance a explosé en mille morceaux ; le PDS s’est emparé du gouvernement, de l’appareil d’Etat, de l’administration et des Assemblées, tout en s’assurant la loyauté de la magistrature, de l’armée, de la police et des marabouts par des faveurs matérielles qui ont déséquilibré l’architecture et le fonctionnement de l’Etat tout en érodant l’éthique sociale et la morale publique. Pire, l’Etat est devenu familial et mafieux.

Le président Wade s’est mis à tisser sa toile, avec patience et constance, déstabilisant les institutions politiques, juridiques et administratives, pour confier le pouvoir à sa famille, usant et abusant de la police et de la magistrature pour mettre au pas ou en prison les opposants politiques, les dissidents, les anciens alliés devenus adversaires et ennemis, les entrepreneurs et les animateurs de la société civile.

Analyser minutieusement les tours et détours de la construction du pouvoir de Wade doit précisément constituer la base de toute réflexion qui se préoccupe de la sortie de crise. La question qui doit alimenter cette réflexion est la suivante : quelles sont les conditions pour clore cet épisode de l’alternance démocratique, ses dérives, ses abus et sa violence ? Répondre à cette question exige d’aller au-delà de la crise actuelle, c’est-à-dire de repenser les institutions et les pratiques politiques pour remettre en marche une machine politique créative, stable, pluraliste et tolérante afin d’assurer la pérennité d’une société sénégalaise ouverte et démocratique.

Son axe d’ordonnancement doit être une nouvelle Constitution, écrite par l’Assemblée nationale et non par la présidence de la République, suivant les principales conclusions des Assises nationales, en s’écartant résolument des précédentes Constitutions, inspirées de la Constitution française de 1958, trop présidentialiste et bonapartiste.

Pour ouvrir la discussion, nous proposons de retenir les cinq principales leçons suivantes : Leçon 1 : Les conditions d’une élection présidentielle, libre et transparente, dans les trois ou quatre prochaines semaines ne sont pas aujourd’hui assurées. S’il est indispensable d’appliquer la Constitution et d’invalider pour des raisons légales et éthiques la candidature du président Wade, il n’est pas possible de ne pas assurer la présence d’un candidat du PDS à l’élection présidentielle. La difficile situation dans laquelle se trouve aujourd’hui le parti majoritaire signale les deux grandes faiblesses des partis politiques sénégalais : l’impossible passage d’une génération à l’autre et la profondeur du déficit démocratique qui caractérise leur vie interne.

Leçon 2 : L’élection présidentielle devrait être reportée aux mois de juin-juillet 2012. Elle devrait se tenir en même temps que les élections législatives. Le couplage des élections aiderait à réduire considérablement le coût des opérations électorales. Ouvertes aux candidatures indépendantes, les élections législatives de juin doivent être organisées exclusivement sur la base des circonscriptions électorales, le nombre de députés ne devant pas dépasser 100, et leur rémunération ­s’établissant exclusivement sur la base de leur participation aux sessions parlementaires. De telles conditions, me semble-t-il, peuvent assurer une coloration pluraliste de la chambre.

Leçon 3 : La nouvelle Assemblée aura pour principale mission, dès son élection, d’élaborer une nouvelle Constitution. La promulgation de cette nouvelle Constitution devrait intervenir avant la prestation de serment du président élu. Deux des responsabilités de la nouvelle Assemblée nationale seront : la mise en place d’un arsenal juridique et politique pour garantir le contrôle de l’exécutif et le droit de mettre en accusation et de destituer le président de la République en cas de faute grave ; l’établissement d’un pouvoir judiciaire indépendant. Le président de la République serait désormais élu au suffrage indirect. La durée de son mandat, renouvelable une fois, serait de cinq ans.

Leçon 4 : Ressusciter la laïcité à la ­sénégalaise, gravement malmenée par les manipulations politiciennes des Eglises chrétiennes et des confréries religieuses sénégalaises. Il est indispensable de rétablir la distance de l’Etat vis-à-vis des confréries et de couper le lien entretenu entre l’administration et les hiérarchies religieuses. L’Etat doit assurer l’autonomie des associations religieuses, faire une police rigoureuse de la frontière entre la religion et les appareils politiques et administratifs et assurer le respect de l’égalité des droits et responsabilités du citoyen.

Leçon 5 : La classe politique sénégalaise est probablement la plus vieille du continent. Il s’agit aujourd’hui de favoriser un renouvellement et une circulation plus rapide et plus systématique dans les cercles politiques et administratifs pour assurer une meilleure présence des jeunes et des femmes.

Cinq leçons pour refonder, autant politiquement que moralement, une société malmenée par dix années d’un pouvoir “libéral” et patrimonial qui a substitué au gouvernement des hommes et des femmes une administration de ces derniers. Une société sénégalaise au fond du gouffre qu’il s’agit aujourd’hui de relever, de refonder et de gouverner avec rigueur et intelligence. Les Sénégalais doivent ouvrir ce débat au cours des six mois à venir pour éviter une catastrophe annoncée.

Lu sur slateafrique.com

Sénégal : Cinq leçons pour une crise
Mamadou Diouf est docteur en histoire de l’université Paris-I (1980). Après sa thèse, il entame une brillante carrière d’enseignant à l’université de Dakar. En 1991, Diouf devient directeur du département de recherche et de documentation du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria).

A partir de 1999, l’historien s’installe aux Etats-Unis et enseigne à l’université du Michigan. En 2006, il est promu directeur de l’institut d’études africaines de l’université Columbia. Mamadou Diouf explore dans sa réflexion l’héritage post-colonial dans les sociétés africaines contemporaines.

Il a, entre autres, publié : Le Nationalisme, le colonialisme et les sociétés postcoloniales (éd. Karthala, 1999), Transitions démocratiques ou libéralisations politiques ? Perspectives africaines (éd. Codesria, Dakar, 1998), ou encore Les Figures politiques, des pouvoirs hérités aux pouvoirs élus (éd. Karthala, 1999), codirigé avec Momar-Coumba Diop.
Mamoudou Kane


              

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