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Selon cette anthropologue, les chercheurs mauritaniens observent leur peuple comme des « rats de laboratoire… »


A.O.S.A
Mercredi 25 Mars 2015 - 13:33


Selon cette anthropologue, les chercheurs mauritaniens observent leur peuple comme des « rats de laboratoire… »

Dans un essai de 79 pages à propos de la situation des droits de l’homme et les tensions sociales en Mauritanie, l'anthropologue Mariella Villasante Cervello, très impliquée dans la médiatisation de l’affaire Ould Mkheitir, explique pourquoi le Pr Abdel Wedoud Ould Cheikh et d’autres, notamment le pape de l’anthropologie en Mauritanie Pierre Bonte, tiennent pour sacré «  ce regard éloigné » si cher à Lévi-Strauss, gage de neutralité scientifique indispensable pour approcher sans parti pris les sujets étudiés, ce qui, pour Dr Mariella, n’est rien d’autre qu’une forme de démission coupable car on ne peut pas observer les peuples comme des « souris de laboratoire...»

(L’expression n’est pas d’elle surtout que les souris de laboratoire sont manipulées par d’autres, notamment le pouvoir et les politiques en général, alors que nos chercheurs ressemblent plus aux murs dudit laboratoire ; murs qui ont des oreilles d’autant plus académiques, selon Lévi-Strauss, qu’ils sont éloignés des manipulations sans rien perdre de ce qui se trame). 


Au contraire, dit Dr Mariella, il faut s’impliquer pour dénoncer ce qui doit l’être quand le chercheur se trouve témoin d’atteintes gravissimes aux droits de l’homme sinon cela revient à être complice surtout quand le chercheur est le dernier en mesure de briser l’omerta ou la propagande.


Extrait 1 : « Le savoir anthropologique, l’observation des comportements et des coutumes des sociétés humaines, a des fondements anciens ; cependant, il s’est organisé dans sa forme moderne depuis les années 1940-1960, grâce aux efforts théoriques déployés par des  penseurs britanniques, français, nord-américains et autres, pour placer l’observation  participante des peuples non-occidentaux au cœur de leur discipline. Des spécialistes de ces peuples ont commencé à publier leurs résultats d’enquête de terrain, souvent sans s’inquiéter des comparaisons possibles avec d’autres peuples semblables. On les appellera ethnologues, des spécialistes d’un peuple particulier. 


Cependant, dans les années 1940-1950 apparaissent des penseurs qui tentent d’organiser ces savoirs disperses dans un cadre théorique général, relevant de l’espèce humaine. Claude Lévi-Strauss fut l’un de ces penseurs de génie qui proposa de centrer le domaine anthropologique autour de la recherche des invariants, c’est-à-dire des éléments que l’on peut retrouver dans l’organisation sociale de toutes les sociétés humaines. L’anthropologie post-moderne était née. Elle allait centrer ses intérêts sur la parenté car il s’agit d’un domaine universel, situé à la base du fonctionnement et des évolutions des sociétés humaines. Progressivement, la vieille spécialisation du savoir anthropologique sur les sociétés non-occidentales, de petite taille, s’est affaiblie et les anthropologues travaillent aussi sur des sociétés et des institutions occidentales. Les théories générales sur l’humanité s’organisent en fonction d’un double principe : d’unité humaine et de diversité culturelle. 


Mais comme il est très difficile d’embrasser un domaine si vaste, les anthropologues choisissent un ou deux domaines de spécialisation pour mieux rendre compte des caractéristiques des peuples. On travaille alors dans le cadre de l’anthropologie politique, de l’anthropologie sociale, ou de l’anthropologie économique et de l’anthropologie religieuse, pour ne citer que les  branches les plus répandues. L’idéal est de pouvoir comparer des sociétés semblables, ou dissemblables, pour mieux saisir les invariants sociaux, ces traits qui représentent des socles qui se transforment dans le temps très long. Contrairement à une idée répandue, l’anthropologie ne s’oppose pas à l’histoire, et peut aussi s’appuyer sur des acquis de la sociologie et de la linguistique. Elle produit cependant un savoir et une méthode qui restent particuliers, autrement dit, malgré les  proximités avec les autres savoirs sociaux, l’anthropologie ne s’improvise pas, elle nécessite une formation particulière, et de longs séjours terrains pour ceux qui veulent devenir des agents de la connaissance anthropologique. 


En outre, un des éléments clés de l’anthropologie sociale est celui de l’importance accordé au « regard éloigné », pour reprendre une phrase de Lévi-Strauss. La méthode anthropologique considère en effet que pour être le plus objectif possible dans l’observation des Autres, le chercheur devrait être extérieur, étranger, au peuple étudié. Ainsi, contrairement à l’idée répandue que seuls les « indigènes » connaissent bien leur  propre société, en réalité les étrangers peuvent mieux observer les différences et les  particularités culturelles et sociales en général car ils ont un regard éloigné , sans parti  pris préalable. Alors que les « indigènes » ne sont même pas conscients, en général du moins, de leurs propres préjugés sociaux. Dans notre milieu, on considère que lorsqu’un anthropologue ne s’étonne plus des pratiques et des discours des Autres, que tout lui semble « normal », il est grand temps pour lui/elle de plier bagages et de rentrer à la maison pour écrire et analyser ses données de terrain. Avant d’y revenir. 


L’éloignement culturel est donc un élément important pour garder un niveau d’objectivité dans les observations ; un minimum seulement car il est évident que la subjectivité est présente dans toutes les disciplines sociales. Les anthropologues sont des personnes insérées dans une société, dans une famille, dans un milieu économique, et ils ont des bagages intellectuels particuliers ; et j’ajouterai que le regard éloigné varie aussi selon nos insertions dans les pays du Nord ou du Sud. [En tant que péruvienne, je me sens proche des Mauritaniens]. Lorsque certains parmi nous étudient leurs propres sociétés, on doit tenir compte du poids plus important de la subjectivité. Les pratiques académiques, quelque peu rigides, ont mené à considérer que les disciplines sociales ne doivent pas se mêler des affaires sociales et politiques des sociétés étudiées. Affirmer que l’on doit se tenir éloigné des affaires du monde est considéré comme un gage de neutralité « scientifique » (impossible à atteindre comme on le sait). Le thème des droits humains soulève des réticences encore plus grandes chez les anthropologues car il s’agit souvent de remettre en cause des « coutumes », des  pratiques et des manières de voir des peuples non-occidentaux qui sont en général complètement opposées à l’évolution sociale et politique des sociétés du Nord, qui ont été les premières à défendre les droits des personnes à une vie sociale juste et sans violence. 


Après la Seconde guerre mondiale, les droits humains sont devenus le pilier de l’évolution des sociétés vers l’affirmation du respect de la dignité humaine. Certes, ils ont été affirmés d’abord dans les sociétés du Nord, mais, progressivement, celles du Sud les ont adoptées comme fondement de l’État de droit, et comme base des actions visant à renforcer la démocratie et les valeurs humanistes. Certains chercheurs avancent qu’il s’agit là d’une retombée de « l’occidentalisation ou de la globalisation du monde », laissant penser que cela n’est pas positif pour les sociétés du Sud, ou que cela ne doit pas concerner l’activité intellectuelle des chercheurs. Ce en quoi ils ont tort comme on le verra plus loin. En général ces mêmes chercheurs considèrent aussi qu’il ne faut pas rendre publiques les pratiques les plus violentes, les plus immorales et les plus choquantes des peuples que l’on étudie. Mieux, nombreux cachent des informations sur ces pratiques ou nient carrément qu’elles aient cours, par peur des autorités, ou par lâcheté intellectuelle. 

 


Je considère pour ma part que cette position est erronée. Il est de notre devoir de chercheurs (du Nord et du Sud) de rendre compte de la vérité des faits, de toute la réalité sociale, y compris les horreurs. Cela est fondamental si l’on veut devenir non pas des pâles observateurs, mais des agents des améliorations dans les conditions de vie des  peuples que nous avons appris à mieux connaître et apprécier. C’est dans ce cadre que  je conçois les travaux sur les formes extrêmes de dépendance, sur le racisme et la discrimination, ou sur la violence politique, le travail des enfants, et les mutilations sexuelles des fillettes, parmi d’autres thèmes sensibles, douloureux et violents, issus des sociétés d’ancien régime, et contraires aux droits contemporains des personnes. Lorsque les « coutumes » des sociétés que l’on étudie sont contraires aux lois nationales et internationales elles ne peuvent pas faire l’objet d’une simple description aseptisée, ou d’un silence complice, elles doivent être dénoncées en tant que pratiques illégales et contraires aux droits humains. C’est ce que je fais dans mes recherches actuelles au Pérou, centrées sur la guerre civile des années 1980-2000, qui s’est soldée par la mort de plus de 70 000 personnes, victimes des forces armées et du terrorisme communiste. 


L’anthropologue Malek Chebel a publié récemment L’esclavage en terre d’islam  (2007, 2010), dans lequel il dresse un tableau sombre de la persistance de l’esclavage dans  plusieurs pays musulmans d’Afrique et d’Asie, dont la Mauritanie. Son objectif premier est proche de ma démarche, « dire toute la vérité », « sans se soucier des effets que certaines révélations pourraient produire », son « indignation » étant « plus forte que l’oubli ou le sens de compromis. » (Chebel 2010 : 8). Il souligne avec raison qu’il « n’y a pour l’heure ni prise de conscience, ni mesure exacte du phénomène », en effet :


« le champ d’étude est vierge, pour autant qu’on excepte évidemment un nombre significatif de chercheurs qui certes prennent à bras le corps la question de l’esclavage, mais ne le font qu’au sein des cercles académiques, d’instituts de sociologie experts de la traite orientale ou atlantique, et dont les travaux, finalement, ne trouvent à se diffuser que dans les pages de revues spécialisées. » (Chebel 2010 : 11).


C’est en effet dans les petits cercles académiques que l’on discute de l’esclavage plutôt que dans les cadres publics et engagés, sauf rares exceptions. Il faut noter cependant que les discussions académiques concernent plutôt le passé et les sources islamiques, et beaucoup moins la situation contemporaine. Or cet essai est destiné à éclaircir et à mieux diffuser la persistance des hiérarchies statutaires anciennes qui tolèrent les formes extrêmes de dépendance, l’esclavage et les « castes », et s’adresse à l’ensemble du public francophone de la Mauritanie, et d’ailleurs.


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Extrait 2 : « Les « formes extrêmes de dépendance » sont un concept forgé par Georges Condominas (1998) au cours de ses travaux sur l’Asie du sud-est ; cependant, nous l’avons adopté  pour étudier la permanence de la servilité en Mauritanie contemporaine. En effet, le terme exprime de manière nuancée les variations dans la condition de servilité dans laquelle se trouvent des milliers de personnes, dont certaines sont extrêmement dépendantes des maîtres, d’autres sont affranchies mais gardent des liens avec les familles des anciens maîtres, et d’autres enfin se sont éloignées définitivement et mènent une existence autonome, quoique toujours marquée par l’exclusion sociale. 


Le livre présente douze contributions centrées sur le cas des groupes serviles de la société bidân de Mauritanie, dont deux contributions concernent la société wolof  et la société touareg. Les relations entre les hratîn et les groupes noirs de la vallée du Fuuta Tooro ont été aussi abordées, mais nous n’avons pas pu trouver des contributeurs travaillant sur les groupes serviles des communautés wolof, halpular’en et soninké. L’élaboration de cette première publication sur l’esclavage en Mauritanie (et dans deux sociétés voisines) fut conçue pour répondre aux interrogations rendues publiques dans les années 1995-1998, lorsque les mouvements civiques des groupes serviles commençaient un nouvel cycle de dénonciations. 


A cette époque les médias africains et occidentaux publiaient des articles qui ne rendaient pas compte de la complexité de la situation des groupes serviles, et il n’existait pas de références académiques pour rétablir les faits. L’entreprise de publication fut menée avec le soutien de l’Institut d’études sur le monde arabe et musulman et de la méditerranée ( IREMAM , Aix-en-Provence). 


Dans notre livre Groupes serviles au Sahara , nous avons posé que l’esclavage est une forme extrême de dépendance, par laquelle des personnes perdent leur liberté et sont appropriées par d’autres personnes, qui décident sur tout les aspects de leur vies, et les contraignent à travailler sous leurs ordres (Villasante 2000 : 16-17). 


On précisera ici que l’extrême dépendance en Mauritanie concerne également l’asservissement sexuel de fillettes et de femmes, le travail forcé des enfants, le payement de « tributs » ou de cadeaux aux anciens maîtres, et le châtiment corporel pouvant aller jusqu’à la mise à mort. La situation des personnes soumises à cette situation de servilité n’est pas uniforme, on peut identifier en effet des paliers de dépendance, allant de l’esclavage à l’émancipation, en passant par la situation de clientèle et d’affection vis-à-vis des anciens maîtres. Ces situations variables se perçoivent aisément dans les identités contemporaines des hrâtin de Nouakchott étudiées brillamment par Meskerem Bhrane (2000).

 


Notre livre Groupes serviles au Sahara a été critiqué par Pierre Bonte (m. 2013), anthropologue spécialiste de la société bidân, qui a écrit un compte-rendu sous l’intitulé « L’esclavage : un problème contemporain ? » (2002). Dans ce texte, il évoquait en même temps la thèse d’Urs Peter Ruf (1998, 2000), l’un des co-auteurs de notre livre,  pour avancer que l’intérêt pour le thème est dû à la « demande sociale » et à la « fascination » que soulèveraient les hiérarchies et l’esclavage chez les Occidentaux. Bonté écrit :« (…)


on constate actuellement un regain d’intérêt pour le thème de l’esclavage africain et même pour l’esclavage en tant que tel. Il serait intéressant de s’interroger sur les raisons de cet engouement à l’heure de la mondialisation, au-delà des aspects conjoncturels tels les procès pour esclavage domestique qui ont fait récemment la une des journaux. Ce phénomène me semble résulter d’une fascination à l’égard de la persistance de certaines formes de hiérarchies, en particulier celle qu’entraîne l’extrême dépendance, pour reprendre un terme de Georges Condominas repris par Mariella Villasante, fascination que traduit le mouvement conjoint de rejet et d’adhésion que suscite cette occidentalo-mondialisation du monde. Tout comme le travail des enfants, des prisonniers, etc., la persistance de l’esclavage soulève des problèmes politiques, idéologiques et éthiques qui posent la question de la nature et du sens des évolutions sociales en cours.


Sous l’égide des droits de l’homme, assiste-t-on à l’instauration d’une nouvelle éthique, dont certains revendiquent un relais politique voire militaire assumant la promotion égalitaire des individus, ou voit-on s’instaurer de nouvelles formes de dépendance extrême où ceux-ci sont les jouets des lois « naturelles » du marché mondial ? (…) Ce n’est pas non plus un hasard si la question de l’esclavage en Mauritanie est prioritairement soulevée Outre-Atlantique, dans un pays qui s’épuise à effacer les séquelles de son propre passé esclavagiste.


Entre silence négationniste et répression, les réactions du gouvernement mauritanien ne contribuent pas à éclaircir le débat. L’ouvrage dirigé par Mariella Villasante est d’ailleurs le résultat immédiat de l’arrestation, il y a quelques années [en 1998], de plusieurs militants anti-esclavagistes mauritaniens, arrestation qui suscita une vive réaction de la communauté de mauritanologues [dont lui-même]. (…) les chercheurs ont été amenés à prendre position en fonction de leur engagement personnel, de terrain au premier chef.


Tout cela ne va pas sans ambigüités. L’importance croissante du nombre de thèses, achevées ou en cours, sur le thème de l’esclavage en Mauritanie atteste moins une distanciation par rapport aux recherches passées que l’impact de nos idéologies « modernes » quant au choix de « terrains »

(…) Si l’anthropologue doit, sous peine d’y perdre sa discipline, prendre en charge la modernité, cela exige des précautions méthodologiques, voire épistémologiques qui ne sont pas toujours observées. » (Bonte 2002 : 135-137). [C’est moi qui souligne].


Étonnants propos venant d’un anthropologue qui connaissait bien la permanence des hiérarchies et des formes extrêmes de dépendance en Mauritanie, mais qui a choisi de ne pas aborder ces questions. Or, ceux parmi nous qui ont choisi le contraire, ne sommes pas « fascinés » par l’esclavage, mais plutôt préoccupés par ses implications contemporaines car contraires aux droits humains. Le thème n’est pas un « sujet » parmi d’autres, on ne peut pas le banaliser en faisant appel à une prétendue « distanciation » de la recherche. Derrière le classement « esclave » ou « personne de condition servile » il y a des personnes qui souffrent de la violence sociale qui en résulte pour eux, et pour leurs enfants. Bonte était apparemment insensible à cette perspective et préférait pointer du doigt nos travaux qui tiennent compte, bien évidemment, des implications méthodologiques qu’ils supposent.

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chezvlane


              

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