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Samba Boubou Sall : Dans les secrets des cuisines de la Présidence


Actu Mauritanie
Lundi 22 Décembre 2014 - 20:00

Témoin cocasse d'un pan entier de la jeune histoire républicaine de la Mauritanie, Samba Boubou Sall a été un des cuisiniers en chef de la Présidence de 1975 à 2011, de Mokhtar Ould Daddah à Mohamed Ould Abdel Aziz. Aujourd'hui retraité de la fonction publique, il continue de cuisiner au HCR basé à Bassiknou. Témoignage dans les dédales de la Présidence.


Samba Boubou Sall. Crédit : MLK
Samba Boubou Sall. Crédit : MLK

Un œil gauche de verre, le regard quasi-fixe, mais tout de même intensément doux. La douceur naturelle de ceux qui ont beaucoup vu, et qui s'émerveillent encore des choses. Comme un enfant. «C'est un héritage de la vie» dit-il pudiquement dans un murmure, pour expliquer son œil de verre. Une discrétion assurée dans sa démarche trimbalée dans la vaste cour de la maison qu'il co-loue avec d'autres collègues travaillant avec les ONG internationales et le système des Nations-Unies oeuvrant à Bassiknou.

«Je ne connais que le chemin de la maison aux locaux du HCR à Bassiknou; comme à Nouakchott d'ailleurs, et durant toute ma vie, où je ne me suis toujours occupé que de mes affaires, et particulièrement de mon travail» affirme-t-il, philosophe. A 64 ans, en retraite publique depuis 3 ans, Samba Boubou Sall a vu d'un angle inédit l'émergence de la Mauritanie, ses soubresauts lors des différents coups d'état qui l'ont secoué, ou de la guerre au Sahara qui l'a heurtée. Il a vu défiler les chefs d'état du continent. «Notamment sous Mokhtar Ould Daddah, durant la guerre contre le Polisario, où beaucoup de leaders africains sont venus en intermédiaires pour la paix» se souvient-il.

C'est durant cette période que l'ancien président du Zaïre défile à Nouakchott également. «En mai 1977» dit-il songeur, avant de reprendre presqu'en s'esclaffant : «Mobutu avait pris de court le protocole de la Présidence à l'époque. A une soirée prévue le lendemain de son arrivée, il a expressément demandé à manger une grillade de singes. Nous n'en avions évidemment pas, et il a fallu en faire venir de Dakar, dans un avion spécialement affrété pour! La diplomatie voulait que ce ne soit pas commenté, mais on en a parlé des mois durant du sommet de la Présidence aux plantons!» se rappelle Sall.

Son regard sur les présidents mauritaniens

De par son métier très proche des goûts culinaires des hôtes du palais ocre de Nouakchott, Samba Boubou Sall, a, par d'éphémères moments, côtoyé ces premiers citoyens mauritaniens.

«Mokhtar Ould Daddah était très raffiné ; vraiment si je ne devais garder qu'une caractéristique du très peu que j'ai vu de lui, c'est son raffinement» rappelle-t-il rêveur. D'ailleurs c'est ce raffinement qui faisait que le maître d'hôtel lui proposait des menus variés, amendés ou pas par l'épouse du Président en personne. «A la chute de Mokhtar, cette procédure a cessé. Elle n'est revenue qu'avec Maouiya» dit le cuisinier.

Une caractéristique autre qu'il utilise pour présenter feu Moustapha Ould Saleck. «Il était moins cérémonial, mais bien plus maniaque ! Il ne supportait pas la saleté. Il ne pouvait s'asseoir dans une pièce qui n'avait été au préalable récurée de fond en comble !» développe Samba Boubou avec de grands gestes.

«Louli et Haïdallah étaient les vrais maures du terroir, dans la simplicité. Ils étaient d'une simplicité et d'une sagesse que nous commentions quasi-quotidiennement en cuisine ! Louli par exemple a littéralement installé à la présidence ses vaches, ses chèvres et moutons, qu'il trayait presque chaque jour lui-même! Louli n'était pas intéressé par le bling-bling du pouvoir, ni par le matérialisme qui le suit aujourd'hui. Sa foi et ses principes le guidaient. Cela se voyait par tout le monde, dans son comportement quotidien. Il avait même apporté ses propres matelas, son mobilier à la Présidence, qu'il avait fait enregistrer. Lors de son départ, il a assisté en personne à la récupération de ses affaires. Je faisais partie des gens qui rangeaient ses affaires. Et je dois dire que ce jour de son départ, la conviction de la grandeur de cet homme s'est renforcée : Le roi Fadh d'Arabie Saoudite lui avait donné un sabre gainé d'or pur, et serti de pierres précieuses. Quand nous lui avons présenté le sabre, il a demandé pourquoi nous le lui apportions. Le maître d'hôtel a répondu que c'était le cadeau offert par le roi Fadh. Il a rétorqué que cet objet avait été offert au président de la République de Mauritanie. N'ayant plus cette fonction, l'objet revenait à l'état qui en aurait la propriété» narre longuement Samba Boubou.

Une leçon sur la posture morale d'un homme d'état, qu'on peut apprécier ou pas, mais qui devrait être enseignée à la craie pour une rangée de cancres politiques, ministériels, et même présidentiels.

A cette humilité, et cette rigueur morale, suivra une autre constance; celle de Haïdallah, «être étonnant de par sa capacité à s'adapter à n'importe quel environnement ou situation». «Il m'a adressé la parole une fois, à Akjoujt. Il nous faisait découvrir des menus que nous ne connaissions pas, comme le «louxour» par exemple : de la farine cuite sur du charbon, et qu'on mange avec différentes sauces. Lors de cet entretien, il a demandé un plat de riz ; je lui explique que les marmites ne sont pas encore là, et que je m'y attelle dès qu'elles reviennent. Il a ri et demandé «c'est seulement ça ?» ; il est ressorti, et est revenu avec une grosse pierre plate, qu'il m'a fait nettoyer. Il m'a ensuite fait cuisiner sur cet ustensile improvisé ; il n'y avait pas d'huile dans le riz, pas de légumes, des petites pierres, un peu de sable... Juste un peu de Tichtar que j'ai fait bouillir. On était en plein camp, on n'avait même pas où poser le récipient ; il a enlevé son turban et l'a posé comme une nappe. A mes yeux, ce plat était immangeable. Il a senti ma réticence et m'a demandé de goûter le plat. Je lui ai poliment répondu que je n'avais pas faim. Là il m'a regardé fixement dans les yeux et m'a dit : «Samba, tu n'es pas sérieux. Si tu te dis un homme, ce genre de choses ne doivent pas te bloquer. La vie d'un homme doit être basée sur sa capacité à s'adapter. Aujourd'hui je suis président, demain Allah peut faire de moi un pauvre. Crois-tu que dans cette situation tu as le luxe de faire la fine bouche ? Je veille en permanence à ne pas oublier qui je suis, d'où je viens, et ce en quoi je crois. Ce genre de moments me le rappellent encore plus. Un homme doit manger tout ce qu'on lui présente» me tança-t-il un moment en m'avançant un bol. C'était foncièrement ce personnage Haïdallah» raconte le soixantenaire originaire de Niabina, un brin nostalgique en refusant un verre de thé qu'on lui présentait.

«Je n'en bois pas» lance-t-il simplement.

Samba Boubou Sall décrit Maouiya comme un président scindé entre sa «mauritanité» et sa quête «d'arabité». «Il se délectait exclusivement de menus arabes, parfois occidentaux, sauf le vendredi où il réclamait du riz au poisson» se souvient Samba. Ely Ould Mohamed Vall, est probablement, aux yeux du chef-cuisinier, le plus «toubab» de tous les chefs d'état passés par la Présidence. «Il est né au Sénégal, a grandi là-bas, comme son cousin Mohamed Ould Abdel Aziz d'ailleurs» dit-il laconique. «Mohamed Ould Abdel Aziz a sa partie marocaine qui ressort dans sa vie à la présidence, même dans la cuisine. Sa femme a fait en sorte que ce soit ainsi. C'est un des couples de la Présidence les moins proches des gens qui travaillent dans le Palais ; Haïdallah, Louli ou Sidioca étaient très proches des gens. Louli posait souvent des questions sur leurs conditions, à n'importe quel boy, jardinier ou cuisinier qu'il pouvait croiser» affirme le cuisinier.

Maouiya Ould Sid'Ahmed Taya était pour Boubou Samba, de loin, le président le plus craint. «Ce n'était pas évident de ne pas avoir peur de lui, de ne pas être intimidé. Il avait une discipline militaire, et une rigueur dans sa posture pas évidente à contourner. Un vrai toubab par certains aspects... J'ai travaillé pour lui quand il était 1er ministre en 1982, jusqu'au mois de juin 1984, il était chef d'état-major alors. Très réservé, et spartiate, il ne parlait qu'à ses proches collègues militaires» décrit-il. «Je n'ai pas connaissance d'un employé à la Présidence qui ait jamais osé lui soumettre un problème. Contrairement à Mohamed Ahmed Ould Louli, Haïdallah, Moustapha Ould Saleck, ou même Mohamed Ould Abdel Aziz qui écoutent facilement les doléances d'employés, et qui se bougent pour y accéder» souligne Samba Boubou. Sidi Ould cheikh Abdallahi est basiquement «plus imprégné des valeurs africaines et maures» que les deux chefs d'état qui l'entourent. «Sa femme Khattou perpétuait en quelque sorte cela, par ses origines assumées et auxquelles elle tenait, de la région de Podor. Mais en même temps, ça a probablement été le couple le plus surprenant passé par le palais ocre : lui-même était l'ascétisme incarné, et elle aimait le «chahcha» » assure en souriant Sall.

«Je connaissais Sidi depuis 1974, période où il habitait en face de l'actuel siège de la SNIM, chez Bousseyf. Depuis cette époque à aujourd'hui, c'est la même personne, dans son respect affiché de l'individu, quelqu'il soit, dans sa discrétion naturelle. Comme Louli et Haïdallah, il mangeait tout ce qu'on lui présentait, sans dire mot» continue-t-il.

«Le vent brûlant» de 1989

Les évènements de 1989 ont emmené un «vent brûlant sur la face de ce pays», qui a laissé de profondes cicatrices dans les cœurs. «Nous n'avons pas été épargnés à la Présidence» se rappelle Samba Boubou Sall, la mine soudainement renfrognée. Ils étaient 64 employés noirs au moment des évènements, répartis entre les boys, les jardiniers, les cuisiniers, les plombiers, les menuisiers, les électriciens...

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Source: Mozaikrim.com

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