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«Salafistes» et «Timbuktu», enquête sur une querelle d’images


Lu sur le web
Jeudi 4 Février 2016 - 01:31

Les deux films explorent la vie sous la charia à Tombouctou avec des scènes emblématiques d’une ressemblance étonnante. En exclusivité sur RFI.FR, les réalisateurs de « Salafistes » et « Timbuktu » s’expliquent pour la première fois en détail sur les rumeurs qui courent à nouveau depuis la sortie du documentaire polémique « Salafistes » de François Margolin et Lemine Ould Salem autour de la question : pour son chef d’œuvre « Timbuktu », Abderrahmane Sissako a-t-il « copié » ou s’est-il « inspiré » des images tournées pour « Salafistes » ? Récit de deux « vérités » contradictoires.


Scène de la patrouille de la police islamique dans « Timbuktu », film réalisé par Abderrahmane Sissako. © Le Pacte
Scène de la patrouille de la police islamique dans « Timbuktu », film réalisé par Abderrahmane Sissako. © Le Pacte

Vous êtes tenté d’aller voir Salafistes, un documentaire interdit aux moins de 18 ans ? Attendez-vous à une expérience de déjà-vu : des jihadistes sur un pickup chassent une gazelle dans le désert, une patrouille islamique armée fait régner l’ordre divin dans la ville de Tombouctou, une plongée dans l’ambiance d’un tribunal islamique, l’histoire d’un berger touareg condamné à mort pour avoir tué un pêcheur… Plus que 1,5 million de spectateurs en France ont déjà vu ces scènes de la vie quotidienne sous la charia à Tombouctou, ville occupée en 2012 par les jihadistes dans le nord du Mali. Et pourtant, le documentaire Salafistes du réalisateur français François Margolin et du journaliste mauritanien Lemine Ould Salem ne vient d’entamer que sa deuxième semaine en salles. 
 

L’explication est simple, car ces mêmes plans se retrouvent à la fois dans Salafistes et dans la fiction Timbuktu, bien connue comme le plus grand succès dans l’histoire du cinéma africain, couronné en 2015 par sept César. Est-on face à un plagiat, une copie ou deux originaux ? Pour voir plus clair, nous avons interrogé les trois protagonistes : d’abord les deux réalisateurs du documentaire et une semaine après Abderrahmane Sissako, de passage à Paris.
 

Qui a eu l’idée de partir filmer en 2012 à Tombouctou ?

En 2012, le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem avait pris le risque de filmer la réalité de la charia à Tombouctou. Comment s’explique-t-il aujourd’hui la forte ressemblance de plusieurs scènes avec Timbuktu ? « C’est la question que tout le monde nous pose et nous n’avons jamais voulu… Cela dit, nous vous accordons cette exclusivité : le film de Sissako est tiré de notre film, affirme Lemine Ould Salem. En août 2012 - je venais de faire un sujet pour la télévision française sur le nord du Mali, au début de l’occupation par les rebelles touaregs et des jihadistes - François m’a proposé de faire ensemble un documentaire sur cette région et notamment l’application de la charia. Donc on se retrouve quelques jours avant mon départ dans le nord du Mali. Abderrahmane Sissako était arrivé de la Mauritanie. Il nous a demandé s’il pouvait travailler avec nous. On a accepté. Moi, je suis parti. Quand je suis rentré, François, Sissako et moi, nous avons visionné ensemble les images. »
 

Des propos confirmés par le réalisateur François Margolin : « Abderrahmane Sissako qui, à l’époque, était un ami voulait s’associer à nous dans l’histoire. À ce moment, il n’avait pas spécialement envie de faire un film ni sur Tombouctou ni sur les jihadistes. C’est en travaillant avec nous, tout d’un coup, cela l’a intéressé. Comme il voulait qu’on fasse cela ensemble, on a eu un peu la naïveté de lui donner un disque dur qui contenait toutes les images tournées à Tombouctou. » Selon les réalisateurs de Salafistes, c’était leur idée de tourner ces images de la vie quotidienne sous la charia à Tombouctou.
 

Abderrahmane Sissako ne voit absolument pas les choses de cette façon : « En 2012, lorsqu’il y avait l’occupation de Tombouctou par les jihadistes, j’avais lu un article de presse qui évoquait la lapidation d’un couple [le 29 juillet 2012, ndlr]. C’était dans la petite ville d’Aguelhok, dans le nord du Mali. Ce drame humain terrible, aussi bien dans la forme que dans la réalité a été un choc pour moi. Surtout par le fait que cette information n’a pas du tout occupé l’actualité. C’était juste un petit entrefilet dans la presse. Moi, j’ai décidé de faire un documentaire sur cette situation : l’occupation de Tombouctou par les jihadistes. La chaîne Arte a facilement accepté, avec François Margolin comme producteur du film. Et comme il m’était impossible d’y aller, c’était trop dangereux pour ma personne, j’ai sollicité Lemine [Ould Salem, ndlr], un journaliste mauritanien, un compatriote, de faire des interviews que je ne pouvais pas faire. »


 


Pourquoi les images documentaires ont-elles accouché d'une fiction ?

Les trois protagonistes concèdent qu'ils ont travaillé « ensemble », au début de leurs projets respectifs, sur la situation à Tombouctou. À quel moment et pourquoi leurs chemins se sont séparés pour aboutir à un documentaire et une fiction avec des scènes similaires ?

« En décembre 2012, Sissako se retire finalement en disant qu’il a envie de faire sa propre fiction, donnant un motif très léger, même faux, avance Lemine Ould Salem. Il est donc parti reconstruire une fiction non seulement sur le récit que j’ai fait dans le journal Libération, mais en reproduisant presque textuellement, c’est-à-dire image par image, aussi bien la patrouille islamique, l’histoire des femmes, le tribunal… Donc, il n’y a pas eu de vraie création, c’est-à-dire, ne pas prendre exactement la même chose, faire rejouer les mêmes scènes qui se trouvent dans nos images. »

« Abderrahmane Sissako est parti faire un film, mais sans nous demander notre avis, renchérit François Margolin, sans nous citer, sans plein de choses qui font qu’on trouve qu’il y a un peu détournement. Qu’il fasse une fiction alors que nous, on proposait de faire un documentaire, il n’y a aucun problème. Par contre, que cette fiction soit quasiment copiée plan par plan des choses tournées à Tombouctou, c’est un peu plus emmerdant. »

Le réalisateur mauritanien Abderrahmane Sissako réfute totalement ces reproches. Selon lui, l’évolution de son projet initial vers la fiction Timbuktu n’est pas due à un détournement d’images, mais liée à un cheminement cinématographique et philosophique sur la question jihadiste : « Lorsque Lemine est revenu, après trois semaines, j’ai visionné les rushes et les propos des jihadistes. Bien sûr, cela intéressait les jihadistes, parce qu’on leur donnait la parole. Puisque la population ne peut pas s’exprimer librement. Déjà avant, ailleurs, il y avait d’autres interviews avec Senda [Senda Ould Boumama, ndlr], le porte-parole des jihadistes [du mouvement Ansar Dine, ndlr]. Omar [Omar Ould Hamaha, chef militaire d’AQMI, ndlr], le barbu, avait aussi donné des interviews accessibles sur YouTube, c'était un outil de leur propagande. Bref, en tant que cinéaste qui veut raconter quelque chose par la création, je ne voulais pas être piégé par ces images-là. Et j’ai décidé de ne pas faire cela, donc d’aller dans la fiction, ce que je fais d’habitude.

De Zabou au berger touareg, les mêmes scènes dans deux scénarios

Comment explique-t-il alors l’apparition dans son univers de la fiction de plusieurs scènes emblématiques tournées par Lemine Ould Salem ? Par exemple, la figure de la femme folle Zabou dont François Margolin dit : « Oui, c’est gênant qu’il y ait des personnages qui sont directement inspirés de notre propre film, comme Zabou. C’est un personnage habillé exactement pareil. » Autre similitude frappante : la mise en scène d’un tribunal islamique qui ressemble considérablement aux images réelles captées par Lemine Ould Salem. Sans parler de la même histoire d’un berger touareg, exécuté sur la place publique pour avoir tué un pêcheur. 

« [Au début,] dans ma vision de ce documentaire, déclare Abderrahmane Sissako, je voulais absolument qu’une femme soit interviewée, Zabou, qui vit à Gao. Je l’ai connue à travers des rushes d’un cinéaste malien, Abduoulaye Ascofaré. Il avait ce beau projet – et je l’ai encouragé beaucoup là-dessus d’ailleurs – quand il est revenu, il y a presque quinze ans, de Gao où il filmait Zabou, une belle personnalité, très très forte, avec une forme de dignité, de beauté. Donc j’ai demandé à Lemine d’aller à Gao, d’interviewer cette femme. C’était la seule que les jihadistes laissaient [tranquille], parce qu’elle est folle. Donc elle pouvait ne pas couvrir sa tête. Elle pouvait même fumer. C’est un personnage qui m’intéressait dans l’interview. Voilà comment le personnage de Zabou était interviewé. Parce que j’ai eu l’idée. » (…)

« Lorsque Lemine était à Tombouctou, poursuit Abderrahmane Sissako, il y a eu l’exécution d’un berger touareg par les jihadistes, parce qu’il a été condamné, etc. Mon sujet Timbuktu était essentiellement sur trois thèmes : le rapport avec la justice, la liberté, les interdits (interdiction du football, de la musique et le rapport avec la femme]. Donc cet assassinat, cette exécution expéditive, tout d’un coup, a été pour moi un sujet important. J’ai décidé de créer la fiction autour de ce fait divers qui a été aussi raconté par d’autres journalistes. Comme je me suis retiré de l’idée de documentaire, j’ai écrit un scénario de fiction et j’ai fait Timbuktu. (…) À partir de ce moment, ces images [tournées par Lemine Ould Salem, ndlr] ne m’appartiennent pas. Ce n’est pas moi qui ai fait l’interview. Cela a été commandé par moi. »

Là aussi, deux versions radicalement différentes s’opposent. Pour Lemine Ould Salem, il n’y pas de hasard par rapport à l’histoire du berger touareg reprise par Abderrahmane Sissako : « [En 2012,] j’avais fait un récit dans le journal Libération qu’aucun média d’ailleurs n’avait évoqué à l’époque : l’histoire de Moussa Ag Mohamed, un berger touareg affilié à Ansar Dine, le groupe jihadiste touareg malien, et qui avait tué un pêcheur à peau noire pour une histoire de vache qui avait abîmé ses filets. Quelques dépêches d’agence en avaient vaguement parlé en annonçant juste qu’Ansar Dine avait exécuté un Touareg, mais l’histoire elle-même, le récit (quelle était la raison ; comment cela s’est-il passé ; est-ce qu’il a été jugé ; les arguments des uns et des autres au sein du tribunal ; la mise en scène de l’exécution, les propos de la mère de la victime de la communauté des Bozo qui a refusé de pardonner…), c’était un texte que j’avais fait  pour le journal Libération, publié le 25 novembre 2012, donc quelques semaines après mon retour du nord du Mali. »

 

L'histoire d'un tournage

Pour le journaliste mauritanien Lemine Ould Salem, il n’y a aucun doute. À l’origine de l’idée et de l’histoire de Timbuktu, ce sont bel et bien ses images et son récit : « Des témoins très sérieux que nous connaissons et qui étaient sur le tournage [de Timbuktu, ndlr] nous ont certifié – avec des preuves à l’appui – que pendant le tournage, il [Abderrahmane Sissako, ndlr] utilisait nos images, avec ses techniciens et ses comédiens, pour reproduire exactement la patrouille, comment s’habiller, comment marcher, le tribunal islamique, l’arme, le livre de théologie, la kalachnikov dessus. Donc la servitude, nous ne l’avons pas cherchée. Nous avons eu l’idée en août 2012, puis Sissako nous a demandé à travailler avec nous… »

Abderrahmane Sissako déclare ne jamais avoir été contacté jusqu’à aujourd’hui par les réalisateurs de Salafistes par rapport à ce sujet. Confronté à la teneur exacte de ces dernières déclarations, le réalisateur de Timbuktu réagit : « Je trouve cela triste, parce qu’on ne peut pas parler comme ça. Je dirais tout simplement, un plateau de tournage, il y a 60 personnes minimum. J’ai les chefs opérateurs, plusieurs assistants, les acteurs… Vous pouvez les interviewer, personne, aucune personne ne vous dira que nous regardions même une photo pour faire ce que j’ai fait. Vous savez, les images des jihadistes, ce n’est pas une création de Margolin, ce sont des images qui existent, ils ont été filmés. Je n’ai pas besoin de regarder des rushes pour savoir comment un acteur doit prendre une kalachnikov. Franchement, je ne peux plus rien ajouter à cela. »

Reste une question. Depuis des mois, beaucoup de médias évoquent une « inspiration » ou même un soupçon de « pillage » et de « plagiat » de la part de Sissako pour expliquer les similitudes entre les images de Salafistes et Timbuktu. Pourquoi Abderrahmane Sissako n’a-t-il jamais voulu donner sa version des faits pour faire taire les rumeurs ? « Parce que les gens peuvent dire ce qu’ils veulent. Pour des raisons qu’ils connaissent, qui leur appartiennent. Non, je n’avais pas envie de rentrer dans une polémique comme cela, parce que cela me semble totalement absurde. (…) Vous m’avez contacté, vous me posez des questions, donc je réponds. »

Vu les déclarations irréconciliables des deux côtés, le débat est loin d’être clos. Néanmoins, au-delà de la querelle, les deux « vérités » contradictoires font ressurgir un peu plus les points communs et la genèse de ces deux films déjà entrés dans l’histoire du cinéma, mais là aussi pour des raisons complètement différentes.

Source: RFI

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