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Robert Bourgi : "La France a définitivement perdu son influence en Afrique" (Part 1)


Actualité
Mercredi 16 Avril 2014 - 18:28

L’ancien protégé de Omar Bongo, fils spirituel de Jacques Foccart et proche de Nicolas Sarkozy, revient sur l’intervention française en Centrafrique. Il estime que, loin de renforcer l’influence de Paris en Afrique, elle démontre une méconnaissance du pays et de l’Afrique en général. Première partie d’entretien.


Robert Bourgi : "La France a définitivement perdu son influence en Afrique" (Part 1)
Robert Bourgi reçoit dans son bureau parisien du très chic seizième arrondissement de Paris. Assis sur un petit fauteuil en cuir, il égraine un de ses nombreux misbaha, chapelet musulman. Le gratin franco-africain est passé dans ce bureau aux airs de brocante. L’africain blanc, surnom qu’il chérit, est né il y a presque 70 ans au Sénégal. Il y a grandi en restant attaché à ses racines du sud-Liban. Après des études de droit en Côte d’Ivoire, il devient, en 1986, conseiller politique du ministre de la Coopération, Michel Aurillac. Celui qui se dit fièrement gaulliste se rapproche ensuite de Dominique de Villepin, avec qui il est aujourd’hui brouillé. En 2005 il passe du côté de Nicolas Sarkozy, pour lequel il établira des liens avec l’Afrique dès la campagne présidentielle de 2007.
 
Nicolas Sarkozy, devenu président de la République, saluait « l’efficacité et la discrétion » de Robert Bourgi qui a eu « le meilleur des professeurs » en la personne de Jacques Foccart. À l’heure où tout le monde fustige, parfois hypocritement, la Françafrique, le libano-sénégalo-français clame fièrement cette filiation spirituelle. Des papas, il dit en avoir plusieurs, chacun représentatif d’une des facettes du personnage : Mahmoud Bourgi (de sang), Jacques Foccart (d’esprit) et Omar Oundiba Bongo (de cœur).
Aujourd’hui il prépare ses mémoires avec le journaliste d’investigation Laurent Valdiguié. Rencontre en deux parties de cette boîte noire des turpitudes franco-africaines.
 
Mondafrique: Dans une interview au « Figaro » vous avez estimé que la France s’est empêtrée dans un bourbier en Centrafrique, quelle est votre analyse de la situation actuelle ?
 
Robert Bourgi : La Centrafrique a toujours été un pays particulier dans l’espace politique franco-africain. C’est un pays extrêmement agité où nous avons vu gouverner des personnages ubuesques comme Jean-Bedel Bokassa et Ange-Félix Patassé. C’est un pays qui ne m’a jamais intéressé et je n’y ai jamais mis les pieds. J’aurais pu y aller mille fois, notamment quand j’étais au ministère de la Coopération de 1986 à 1988, mais je n’ai pas voulu. Est-ce que c’est parce que j’ai du flair ? Je ne sais pas. Toujours est-il que c’est un pays où évoluent des personnages assez dangereux, des personnages sulfureux attirés par les diamants et l’or.
 
L’opération malienne était souhaitable parce qu’il y avait véritablement un danger islamiste pour les Etats africains avoisinants. Ce fut un succès sur le plan militaire mais je ne sais pas si le Mali s’en est sorti, j'en doute fort. A-t-on extirpé l’abcès jihadiste ? Je ne pense pas. Et même sur le plan politique interne, il y a quelques agitations. Et voilà que le président de la République française s’implique une deuxième fois sur le continent avec l’opération Sangaris en Centrafrique. Il y va sans avoir réalisé que le pays est immense, qu’il est traversé par des troubles confessionnels entre chrétiens et musulmans et surtout que le Tchad et le Congo Brazzaville sont des acteurs de déstabilisation. Je ne comprends pas que des hommes aussi avertis que nos généraux qui entourent Hollande aient pu se laisser entraîner.
 
Selon vous, la situation d'enlisement serait donc plus liée aux caractéristiques du pays qu’à la politique ou la stratégie de la France ?
 
R.B. Le budget de la défense a été rogné et les multiples interventions vont le vider de sa substance. Il ne permet pas de mener les opérations telles qu’elles devraient l’être pour aller au bout des objectifs fixés. Nous avons deux mille hommes sur place quand il en faudrait dix mille. Les forces africaines n’ont ni le niveau, ni l’envie d’être impliquées et je doute fort que l’aide européenne se précise. Donc si vous regardez les réalités d’un pays complexe et le manque d’adéquation entre les objectifs et les moyens, vous comprenez bien que c’est impossible de s’en sortir.
 
Si François Hollande pense que la France pourra revenir en grâce par ces opérations militaires, il se trompe lourdement. La France a perdu complètement et définitivement l’influence qu’elle avait en Afrique, elle n’est plus la grande puissance qu’elle était, n’en a plus les moyens et les Africains le savent. Nous ne pouvons pas lutter contre la concurrence des Chinois ou des Brésiliens. Quand la France hésite à mettre vingt millions la Chine, elle, met des milliards. Je crois que la France, aujourd’hui en Afrique, est une puissance comme une autre et sur le plan mondial une puissance moyenne. Il suffit de regarder sur le terrain, personne n’est avec nous, que ce soit en Centrafrique ou au Mali.
 
L’influence française n’a pas pour autant disparu. En Centrafrique et au Mali, par ces interventions militaires, la France a quasiment adoubé les chefs d’Etat.

R.B. Encore faudrait-il que la situation s’améliore. Ce pays (la Centrafrique ndlr) est perdu et peu importe qui nous mettons aux commandes. Nos interventions n’apportent rien à la France en termes d’influence. Même au niveau politique français il n’y a pas d’accord entre le quai d’Orsay, la Défense et l’Elysée sur ces questions. Ce qui me fait de la peine, c’est que la France s’enlise et ne saura même pas comment s’en sortir. Je crains qu’en dehors du Congo et du Tchad, les pays africains commencent à en avoir assez. J’en ai parlé personnellement avec certains d’entre eux et toutes ces aventures militaires les indisposent beaucoup.
 
Le Tchad d’Idriss Deby a annoncé le retrait progressif de ses hommes des forces de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (Misca). A votre avis, pourquoi ce revirement soudain ?
 
R.B. Parce qu’il n’a pas supporté d’être pointé du doigt, qu’on dise qu’il est responsable en grande partie des troubles centrafricains. Aujourd’hui beaucoup de gens en France disent qu’il est la cause du mal, que Idriss Deby est le pompier pyromane. C’est vrai qu’il est responsable de tout ce qu’il se passe, la Seleka c’est lui, Djotodja c’est lui. Deby est un drôle d’individu.
 
Mondafrique. Certains vous disaient pourtant proche de lui
 
Il n’y a pas que Le Drian ou Fabius qui le tutoient. Je le voyais c’est vrai, je suis allé deux ou trois fois à N’Djamena du temps de Bongo père, j’entretenais des relations amicales avec lui. À chaque fois qu’il venait à Paris, je passais le voir, on se parlait au téléphone. Mais j’ai pris mes distances à partir des événements de 2008.

La Centrafrique a été le terrain d’opposition entre le Tchad, l’Afrique du Sud et le Congo Brazzaville, est-ce qu’on assiste à une bataille pour un leadership régional ?
 
R.B. Ils se sont faits une guerre d’influence pour s’imposer dans un pays très fragile. Ce sont des apprentis doyens ces Idriss Deby, Jacob Zuma et Sassou Nguesso. Nous sommes en Afrique, nous avons besoin d’un vrai doyen, un personnage au-dessus de la mêlée. On ne peut pas remonter le temps, mais dans ces affaires du Mali et de la Centrafrique Bongo eut agi autrement. À l’époque, Omar aurait convoqué tout le monde à Libreville et ça se serait réglé comme ça. On s’en sortait. Et en Côte d’Ivoire c’est pareil, j’en ai parlé avec Ouattara comme j’en ai parlé avec Laurent (Gbagbo ndlr), ils m’ont dit « oui le doyen manque, il aurait fait le lien ».
C’est ça qui manque aujourd’hui en Afrique, il y avait Félix Houphouët-Boigny, il y a eu Omar Bongo et il n’y a plus personne aujourd’hui.

Source : Mondafrique

Mamoudou Kane


              

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