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Robert Bourgi : "Hollande a pris goût à l'Afrique" (Part 2)


Actualité
Mercredi 16 Avril 2014 - 20:59

Les alternances ne changeraient rien aux pratiques. Dans cette deuxième partie d’entretien, Robert Bourgi affirme qu'une personnalité politique « ne peut pas se construire sans passer par l’Afrique ». Les réseaux africains du gouvernement français, les visiteurs de l’Hôtel Meurice du temps d'Omar Bongo ou Thomas Fabius et sa chasse aux diamants en Centrafrique en témoignent.


Robert Bourgi : "Hollande a pris goût à l'Afrique" (Part 2)

Robert Bourgi reçoit dans son bureau parisien du très chic seizième arrondissement de Paris. Assis sur un petit fauteuil en cuir, il égraine un de ses nombreux misbaha, chapelet musulman. Le gratin franco-africain est passé dans ce bureau aux airs de brocante. L’africain blanc, surnom qu’il chérit, est né il y a presque 70 ans au Sénégal. Il y a grandi en restant attaché à ses racines du sud-Liban. Après des études de droit en Côte d’Ivoire, il devient, en 1986, conseiller politique du ministre de la Coopération, Michel Aurillac. Celui qui se dit fièrement gaulliste se rapproche ensuite de Dominique de Villepin, avec qui il est aujourd’hui brouillé. En 2005 il passe du côté de Nicolas Sarkozy, pour lequel il établira des liens avec l’Afrique dès la campagne présidentielle de 2007.
 

Nicolas Sarkozy, devenu président de la République, saluait « l’efficacité et la discrétion » de Robert Bourgi qui a eu « le meilleur des professeurs » en la personne de Jacques Foccart. À l’heure où tout le monde fustige, parfois hypocritement, la Françafrique, le libano-sénégalo-français clame fièrement cette filiation spirituelle. Des papas, il dit en avoir plusieurs, chacun représentatif d’une des facettes du personnage : Mahmoud Bourgi (de sang), Jacques Foccart (d’esprit) et Omar Oundiba Bongo (de cœur).

Aujourd’hui il prépare ses mémoires avec le journaliste d’investigation Laurent Valdiguié. Rencontre en deux parties de cette boîte noire des turpitudes franco-africaines.
 

DEUXIÈME PARTIE D’ENTRETIEN avec ROBERT BOURGI
 

Mondafrique : Vous êtes très critique de la politique de François Hollande et du gouvernement en Afrique, vous qui n’êtes pourtant pas un farouche opposant de la Françafrique. Ce sont les manières qui vous gênent ?
 

Robert Bourgi : Si l’on revient quelques années auparavant, François Hollande pourfendait la Françafrique. Il tenait le continent à bout de gaffe et c’est tout juste s’il ne se pinçait pas le nez. Au Mali, il a pris goût – et le mot n’est pas assez fort – à l’Afrique. L’accueil qu’il a reçu après l’intervention française l’a transcendé, il est alors passé dans une autre dimension qui dépasse même la Françafrique traditionnelle. Sans oublier qu’il essaye à l’étranger de faire oublier ses échecs sur le territoire métropolitain.
 

Moi, ce qui me navre, c’est de voir ces effusions sur le perron de l’Elysée entre François Hollande et Idriss Deby puis Denis Sassou-Nguesso. Je sais qu’il faut payer la dette du sang mais on ne badine pas avec les droits de l’Homme et les libertés fondamentales. On nous tombait dessus du temps de Jacques Chirac puis de Nicolas Sarkozy avec la Françafrique, les liens avec les chefs d’Etat corrompus, les dinosaures, etc... Aujourd’hui, c’est copie conforme et même pire.
 

Vous faisiez partie des anciennes administrations qui, elles non plus, ne mettaient pas la priorité sur les droits humains et les libertés.


Vous savez, je vais peut-être vous étonner, mais j’ai moi-même entendu le Président Sarkozy s’adresser à Denis Sassou-Nguesso, Idriss Deby et Blaise (Compoaré ndlr) et leur dire leurs quatre vérités. Il ne pouvait pas arriver tout d’un coup en 2007 et rompre avec tout ce monde-là, mais le personnage n’était pas Chirac, je vous le dis. Quand il avait quelque chose à dire, il ne prenait pas de gants. Si les entourages présidentiels de l’époque, qui sont les mêmes aujourd’hui, pouvaient vous parler, ils vous diraient exactement la même chose.

Une fois, et j’anticipe sur mes mémoires, Laurent Valdiguié ne va pas être content, j’étais dans le bureau d'Omar Bongo à Libreville lors du premier passage de Sarkozy à Libreville. C’était un voyage que Bruno Joubert et les pontes du Quai d’Orsay ne souhaitaient pas, juste après Tripoli et Dakar. Il y avait Sarkozy, Bongo, Pascaline et moi.

À propos du discours de Dakar, Bongo s’est tourné vers le président français et lui a dit « mais dis moi Nicolas, qu’est ce qui t’as pris ? C’est quoi ce discours ? Écoute moi fiston, si j’avais été étudiant là-bas, moi je t’aurais hué », il se tourne vers moi pour me demander mon avis, je lui dis que je suis d’accord avec lui. Là, Sarkozy a expliqué qu’il avait lu le discours dans la voiture. Mais si je vous raconte tout ça, c’est parce que c’est à cette occasion que Sarkozy a demandé au doyen ce qu’il pensait des mandats africains, s’il n’était pas d’accord pour dire que c’était exagéré. Alors, Bongo lui a dit « tu sais que tu n’as pas tort Nicolas, en 2009 je vais faire mon dernier mandat et je vais m’en aller et tu as raison il faut limiter les mandats ». Ça, en dehors de Pascaline, le pauvre Omar et moi, personne ne le sait. C’était ça le point de vue de Nicolas Sarkozy, et il n’hésitait pas à le dire.
 

Et selon vous, aujourd’hui il n’y a aucune rupture avec les autres administrations ?
 

Aucune rupture ! Nous sommes Françafrique épisode trois, quatre ou cinq, c’est la même chose. Les membres du gouvernement essaient d’avoir les mêmes liens que nous avions avec les chefs d’Etat africains. Sauf que maintenant ce sont des liens de circonstances, le cœur n’y est pas du côté africain. Bien que, ayant parlé avec des chefs d’Etat quand ils étaient à Paris en décembre dernier, ils apprécient beaucoup Monsieur Le Drian. Ils ont été très élogieux à son endroit, me disant que c’est un personnage humble et chaleureux, simple, pas tortueux et qui va droit au but. Je n’ai pas entendu des propos aussi flatteurs de leur part en direction de Laurent Fabius.
 

Les réseaux n’ont pas pour autant disparu, les liens privilégiés entre nos ministres et quelques chefs d’Etat peu recommandables semblent se vérifier tous les jours...
 

R.B : Vous savez, l’Afrique est un monde à part. Ce n’est pas parce qu’on tutoie qu’on est amis, il faut accéder au cœur, à la confiance. Le Drian a les réseaux, à travers les généraux : ce sont eux qui maîtrisent le mieux l’appareil politique français en Afrique. Ce sont eux qui dictent la politique africaine au chef de l’Etat. Je sais qu’il y a la cellule Afrique à l’Elysée avec Hélène Le Gal, mais tout se fait entre le chef de l’Etat, le Drian et les généraux, surtout Benoit Puga (chef d’Etat-major particulier de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande ndlr).
 

Sinon, les réseaux de Fabius c’est Lionel Zinsou, en dehors de lui il n’y a personne.
 

 Thomas Fabius, le fils du ministre des Affaires étrangères, a été vu à Bangui, vous qui avez gardé vos réseaux, savez-vous ce qu’il y fait ?
 

Vous savez, même si je m’exprime peu, je suis au courant de beaucoup de choses. Je me suis laissé dire qu’il y était parce qu’il y a des choses à gratter là-bas, si vous voyez ce que je veux dire. Je ne porte aucune accusation mais le diamant a tourné la tête et tournera la tête à beaucoup de gens, pendant l’ère Hollande, Sarkozy, Chirac et Mitterrand. Je sais aussi que le petit Thomas est impliqué au Mali avec des Corses, dans quoi exactement je ne saurais pas trop vous le dire. Ça me fait de la peine pour son père, vraiment. L’Afrique est un continent sur lequel on peut se brûler et j’ai de l’affection pour Thomas Fabius que j’ai croisé plusieurs fois. Il a trop d’addictions et de passions, en tant que père et maintenant grand-père, j’ai de la peine pour Laurent Fabius qui est à mon avis un grand ministre des Affaires étrangères.
 

Le nouveau Premier ministre, Manuel Valls s’active aussi et semble tenir à ses liens avec le continent, notamment au Maroc et en Algérie, que faut-il déduire de cet activisme ?
 

R.B : Mais tout le monde s’active en Afrique ! Vous savez, c’est la farandole que j’ai connue. J’ai assisté à plusieurs alternances, je sais comment ça se passe, on ne peut pas se construire sans passer par l’Afrique. Le Premier ministre est un homme que j’apprécie beaucoup sans le connaître, j’aime ce type d’homme, dans son tempérament pressé, toujours en action, il me rappelle le Sarkozy d’il y a dix ans. Vous verrez, ses voyages vont se multiplier, surtout en Afrique mais aussi dans le monde arabe. J’ai vu cela du temps de Sarkozy, du temps des deux mandats de Chirac. Il y avait télescopage quelquefois entre les officiels et les officieux, c’était drôle.
 

Ce sont vos expériences à l’Hôtel Meurice avec Omar Bongo qui vous font dire qu’un homme politique ne peut pas se construire sans passer par l’Afrique ? 
 

R.B : Si j’avais tort vous ne seriez pas là à me poser des questions. Je ne veux pas revenir là-dessus. J’ai été étonné de la tempête que j’ai déclenchée alors que d’autres avaient parlé de ça avant. Jean-François Probst dans son livre, Jacques Foccart aussi dans ses mémoires, je ne vois pas pourquoi j’ai déchaîné autant de choses. C’est vrai que j’étais un témoin direct, et je m’en rappellerai toujours de ces djembés ! C’était drôle. Quand j’ai raconté ça aux juges, c’était tellement incroyable qu’ils n’arrêtaient pas de rire, et pour faire rire ces juges-là il en faut beaucoup.
 

Vous avez raconté que, à l’époque, Omar Bongo voyait les jeunes espoirs de la politique françaises. Certains d’entre eux sont aux commandes aujourd’hui ?
 

Il les recevait, je les ai tous vus défiler mais pas pour de l’argent. Il voyait tout le monde, ça c’est sûr : Laurent Fabius, Lionel Jospin, Ségolène Royal, François Hollande. Mais j’ai vu les jeunes pousses de la droite aussi. Un jour, ils étaient alignés dans la suite de l’Hôtel Meurice, il y avait François Fillon, Jean-François Copé, Pierre Bedier, Hervé Gaymard, Valérie Terranova. Ils étaient là parce que Chirac voulait qu'Omar rencontre la relève. En dehors de Terranova, ils ont tous été ministres dans le gouvernement d’après ! Et oui, je vous le dis, il se régale Valdiguié avec mes mémoires.

Vous êtes encore proche de Nicolas Sarkozy, est-ce que vous allez l’aider à renouer les liens avec l’Afrique avant les prochaines élections présidentielles ?

 

R.B : Je m’enorgueillis toujours de mon amitié avec Nicolas Sarkozy mais je demeure aussi très proche de François Fillon, que je vois régulièrement. Je m’honore de la confiance des deux. Les liens entre Nicolas Sarkozy et l’Afrique, ils n’ont jamais été rompus. Quand les chefs d’Etat africains viennent à Paris, ils lui rendent visite. Ce n'est pas l'ancien président Sarkozy qui va les voir, mais ce sont eux qui se déplacent. Ils se parlent souvent au téléphone, même si maintenant ils vont peut-être éviter ce moyen de communication pour des raisons que tout le monde sait.

Source : Mondafrique

Mamoudou Kane


              

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