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Revue Orafrica 2013 : En conversant avec Michel Guignard. « Les griots, une fenêtre ouverte sur les sociétés africaines : le cas des griots maures »


Culture
Samedi 20 Juillet 2013 - 12:37

Par Francesca Nucci
Universitat de Barcelona ( departament d’antropologia cultural ) GRECS ( Grup de recerca sobre exclusio i control socials )


Revue Orafrica 2013 :  En conversant avec Michel Guignard. « Les griots, une fenêtre ouverte sur les sociétés africaines : le cas des griots maures »
Michel Guignard a été formé, initialement, comme ingénieur, puis psycho sociologue. Affecté dans les années soixante en Mauritanie, il a été fasciné par les griots, les musiciens professionnels de cette région, tant au niveau de leur rôle dans une société encore entièrement nomade que par la qualité et l’originalité de leur musique. Il a donc choisi de s’impliquer dans des recherches universitaires sur ce sujet, menées sous la direction de Germaine Tillion. Elles ont été publiées, en 1975, puis en 2005, chez Geuthner sous le titre «Musique, Honneur et plaisir au Sahara». L’originalité de cet ouvrage est d’avoir abordé son sujet à la fois sous l’angle musicologique et sociologique, deux approches qui s’éclairent mutuellement. Il a poursuivi ses recherches tout au long d’une carrière consacrée, par ailleurs, aux questions de coopération et de développement. Il s’est intéressé aux interactions avec les peuples voisins, maghrébins et soudanais, qui ont pu jouer
un rôle dans le passé sur le développement de la musique et du statut des griots maures.
 
P. Tout d’abord, on voudrait commencer cet entretien avec une brève présentation de votre livre, un travail de recherche en Mauritanie à partir de votre premier voyage dans ce pays.
 
MICHEL GUIGNARD : 1962: la Mauritanie était tout juste indépendante. Elle était sous la menace de l’"Armée de libération marocaine", en fait, des nomades maures du nord du Sahara, armés par le Maroc qui, à l’époque, revendiquait le territoire de la Mauritanie. A la suite de l’Opération Ecouvillon, qui passa relativement inaperçue dans la presse, la France renforça les effectifs de ses troupes à la frontière nord. C’est ainsi que, jeune officier, je fus affecté à Bir Moghreïn pour y commander l’une des unités chargées de la protection du pays. Nous étions près d’un bordj1 datant de la conquête coloniale, sur une immense étendue plate et désertique, où les mirages simulaient une marée montante ou descendante selon les heures de la journée. À côté il y avait un petit village, très loin de tout autre lieu habité. Il n’avait pas plu depuis deux ans et les nomades s’étaient repliés plus au Nord. Autant dire que les distractions étaient rares et rien ne pouvait laisser prévoir que ce
séjour serait à l’origine d’un travail de recherche sur les griots, ces chantres des maures nomades arabophones de l’ouest saharien.
 
La moitié de mes hommes appartenaient à cette ethnie. Cette circonstance attirait les griots et nous recevions leur visite à intervalles réguliers. J’allais les écouter avec un plaisir croissant. La musique elle-même me devint peu à peu familière et m’apparut de plus en plus dans sa singularité et son caractère savant. J’étais aussi fasciné par la manière dont se déroulait la prestation musicale, sa convivialité, la participation des auditeurs. Enfin, les relations entre les musiciens et leur public me parurent fort étranges et éveillaient ma curiosité.
 
Après plus de deux années de service en Mauritanie, j’avais droit à plus de trois mois de congés. Loin de vouloir rentrer en France, j’en profitai pour approcher la société nomade de plus près, non en tant que chercheur mais comme un simple voyageur. Avec un guide et deux chameaux, je suis allé de campement en campement des déserts de l’Adrar au Tagant2, plus accueillant. L’ensemble de ces expériences fut la source d’une connaissance intérieure de la société qui me fut d’une grande utilité quand j’entrepris de l’aborder sous l’angle d’une recherche ethnomusicologique. Elle me permit d’éviter beaucoup de fausses routes et de malentendus. Quelques années plus tard, toujours dans les années soixante, l’ethnologue Germaine Tillon me proposa d’effectuer avec elle deux missions, cette fois dans le Sud du pays, zone où la société apparaît dans sa diversité et dont la majorité des griots est issue. J’acceptai immédiatement sa proposition qui me permit de faire un grand nombre d’enregistrements auprès de vieux griots, gardiens de la tradition. Ils furent à la base de la thèse que j’entrepris à mon retour et qui fut publiée en 1975, puis en 20053 chez Geuthner.
 
Depuis lors j’ai continué à m’intéresser à ces questions, en particulier: aux griots dans les autres régions de l’Afrique soudanaise occidentale, où leur existence est plus ancienne que chez les maures, et à l’évolution de la musique et du rôle des griots dans une société maure devenue citadine.
 
P. Vous pourriez donc commencer par une présentation des griots en Afrique avant de parler de ceux de la société maure. Peut-on parler de vraies castes de griots, avec des statuts, des positions, des fonctions et des caractéristiques bien déterminées dans la structure sociale traditionnelle?
 
R. "Le griot" est une institution très ancienne en Afrique soudanaise: les Soudanais la font remonter au moins au temps du grand conquérant Soundiata qui vivait au 13ème siècle. Il fut le fondateur de l’empire du Mali qui s’étendait de l’Atlantique au Niger. Maintenant encore, les griots des Malinkés, se disent les descendants du griot de Soundiata. Ils ont essaimé dans toutes les régions de l’empire.
 
En 1355, le voyager Ibn Battûta visite la capitale du Mali et assiste à des festivités. Il raconte qu’un certain Doûghâ chante une poésie à l'éloge du souverain, en décrivant ses entreprises guerrières, ses exploits, ses hauts faits, et que ses épouses et ses femmes esclaves chantent avec lui (Ibn Battuta, 1982). Tout donne à penser qu’il s’agissait du griot du Roi. Il remplissait là une fonction essentielle de tous les griots dans une société de tradition orale: faire l’éloge de leur "patron", digne descendant d’une illustre lignée, dont les hauts faits sont l’illustration de ses qualités émérites. Tous les princes et conquérants prenaient soin de s’entourer d’une cour de griots qu’ils jugeaient indispensables au maintien de leur autorité dans une société de tradition orale, surtout si la légitimité de leur pouvoir pouvait être contestée.
 
Ce rôle du griot ne peut être compris qu’en le situant au sein de ces sociétés soudanaises qui sont structurées en groupes héréditaires spécialisés – certains diront en "castes" - ayant chacune leur statut, leur capital de compétences et leur image sociale. Chez les Malinkés, on distingue les nobles des nyamakala (tributaires), eux-mêmes divisés en groupes professionnels. Ainsi, les forgerons travaillent les métaux et sont réputés être familiers des techniques plus ou moins occultes. Les griots sont les "gens de la parole" comme les appelle Sory Camara. Ils peuvent s’exprimer librement sur tous les sujets et dire tout haut ce que les autres pensent tout bas. Leur verbe, soutenu par la musique, peut être si puissant qu’il bouleverse ses auditeurs; il y a là comme une sorte de magie. Au contraire, les nobles sont tenus à des normes de comportement très strictes de dignité et de pudeur, de générosité et de courage au combat.
 
 Les griots ne manquent pas de leur rappeler bien qu’eux-mêmes ne soient pas tenus de s’y conformer. Ils jouaient donc un grand rôle pour stimuler l’ardeur des combattants. Leur image sociale est donc à l’opposé de celle du noble. Sory Camara (1992) pense que les griots sont pour les nobles les représentants d'un groupe de référence négatif, puisqu’ils exhibent l'image de ce que ces derniers répriment et refoulent au fond de leur être, celle qu'ils ne doivent pas donner d'eux-mêmes dans les rapports sociaux. Il s’en suit que les griots peuvent remplir de nombreuses fonctions correspondant à leur profil, notamment de servir de conseillers, d’intermédiaires dans les relations sociales, d’ambassadeurs… Ces rôles peuvent varier selon les griots et en fonction des circonstances et des époques4. Ils sont donc loin d’être seulement des musiciens ou des laudateurs éloquents.
 
D’ailleurs, ils ne sont pas les seuls à pratiquer la musique, chaque groupe social de musiciens a un capital artistique, des instruments et un répertoire qui lui étaient réservés: aux griots le ngoni, le "luth des griots" comme l’appelle Eric Charry (1992), le balafon (plus au sud) et la kora (plus récente) ainsi que le tambour d’aisselle, le "tambour qui parle"; aux chasseurs la harpe simbi ou le doson ngoni. Dans la société traditionnelle malinké, chacun de ces groupes avait des fonctions sociales différentes et ils participaient à des manifestations différentes. Mais les choses changent.
 
De nos jours, les musiciens africains sont souvent sollicités par les Occidentaux pour des concerts qui bouleversent les coutumes et on peut voir un non-griot jouer aux côtés de griots. Mais on ne change pas si facilement de catégorie. Je connais, parmi d’autres exemples, une griotte soninké qui vit à Paris et a des occupations sans rapport avec son statut. Pourtant, au cours des fêtes avec ses compatriotes, elle s’assied dans le groupe des griots et reçoit comme eux une obole des autres invités!
 
Cette manière de voir échappe à la plupart des Occidentaux. Beaucoup de voyageurs de l’ancien temps ont qualifié de griots tous les musiciens qu’ils ont rencontrés en Afrique. Cette habitude se poursuit aujourd’hui, mais, en tant qu’anthropologue, je pense préférable, de réserver le mot griot à des groupes sociaux présentant les caractéristiques principales des jeli malinké évoquées plus haut, notamment le caractère héréditaire de cette appartenance que la société a beaucoup de peine à oublier aujourd’hui.
 
P . Vous nous avez cité la société malinké, la situation est-elle identique
dans les autres ethnies soudanaises ou sahéliennes ?
 
R. Il me semble que, dans des temps éloignés, la fonction de griot s’est généralisée progressivement à l’ensemble de la région. Dans les groupes de bergers peuls, la vie n’était pas une sinécure: les conditions de travail étaient rudes, mais il fallait aussi compter avec les razzias de troupeaux, la poursuite des razzieurs, sources de combats défensifs et offensifs; toutes ces actions permettaient de faire preuve d’une hardiesse et d’un courage qui ferait l’admiration des femmes du campement. Celles-ci ne manquaient pas de chanter leurs frères et leurs époux. C’est du moins de cette manière que les griots décrivent la situation ancienne dans le fantang, le chant épique des Peuls (Ndongo,1986).
 
En visite à Thiénel, près de Boghé, ce sont pourtant les griottes qui m’ont chanté les hymnes autrefois chantés par les femmes des guerriers: elles les auraient adoptés à la suite d’une défaite de ceux-ci. Il y a donc eu, à une certaine époque une sorte de "professionnalisation" de la fonction honorifique jusque-là attribuée aux femmes. Les griottes pouvaient paraître comme plus efficaces pour préparer les hommes au combat?
 
En ce qui concerne les griots masculins, la légende raconte qu’à une certaine époque, les trois fonctions vitales de la société nomade ont été réparties entre trois frères: l’aîné s’est chargé de la confection des récipients en bois indispensables à la traite, le second, le poullo par excellence, le héro, choisit la dangereuse fonction de berger. Enfin, le cadet, choisit de vivre à la charge de son aîné et de chanter ses louanges; il est le bambado (pl. wambabé), "porté au dos" comme un enfant dépendant des autres pour sa survie. Il existe un mythe, répandu dans toute la région sous des formes diverses qui permet de justifier ce partage des fonctions:
 
"Deux frères se seraient éloignés dans une zone désertique où ils ne pouvaient trouver de nourriture. Le cadet, épuisé, refusa d’avancer plus au risque de perdre la vie. Son ainé s’éloigna pour couper une partie de son mollet qu’il servit à son cadet. En le voyant boiter, ce dernier fut bouleversé par la grandeur d’âme de son frère. Depuis, il ne cessa de chanter ses louanges. Il est à l’origine des griots" (extrait d’une conversation avec le griot peul Ba Saydou).
 
Cette professionnalisation, on pourrait dire "griotisation" de la fonction d’éloge et d’émulation guerrière, a été inspirée du modèle du griot malinké: le bambado abandonna le nyagnoru, la viole monocorde populaire des peuls bergers et adopta le luth, hoddou, qui n’est autre que
le "luth des griots" malinké. Ce luth fut reçu d’un vautour mythique. Cette intervention du sacré est, chez les Soudanais, une manière habituelle de légitimer un nouvel ordre social et de justifier un
emprunt qui pourrait autrement être considéré comme une sorte de vol.
 
Réputés descendre d’un poullo, d’un peul autochtone, les wambabe refusent l’appellation de "griot" qu’ils réservent aux awloubé (sing. gaülo), dont l’origine est différente et avec lesquels ils entretiennent des relations hiérarchiques: les awlubé chantent les éloges des wambabe et ceux-ci leur font des cadeaux. Une situation analogue existe chez les Soninké voisins qui ont aussi deux types de griots.
 
Des évènements, de caractère historique, pourraient expliquer cette professionnalisation de la fonction de griot. Au début du 16ème siècle, Koli Tengella établit l’hégémonie des poularophones (Peuls et Toucouleurs) sur une grande partie de la zone soudanaise qui nous intéresse. Pâtéri Mâliga était l'un des chefs de guerre des Peul à cette époque. Il avait, dans ses nombreuses troupes, un guerrier, de la caste des artisans (mâbo) du nom de Thiôyel Sanga Adjâra:
 
"Au retour des expéditions, le mâbo se targuait d’être ‘celui qui chante les louanges de son maître et qui transperce ses ennemis’. Les mâbo issus de Thiôyel portèrent par la suite le nom de Mâbo Sûdu Pâté". (Ndongo, 1986: 92)
 
Ce mâbo fut à la source d’une nouvelle lignée de griots qui s’imposa au même niveau que les wambabé comme maîtres du fantang, le chant identitaire poular.
 
De manière plus générale, on voit les conquérants s’entourer de très nombreux griots, indispensables pour assurer la notoriété du chef et, quand son autorité s’étend, pour favoriser un sentiment d’appartenance commun à des combattants d’origines diverses.
 
P. Les maures ont une histoire différente de celle des Peul et des
Malinké. Vous suggérez pourtant qu’il existerait certaines analogies entre
ces deux sociétés ? Qu’en est-il au niveau de la figure du griot et de ses
fonctions sociales dans la société maure traditionnelle, des origines
jusqu’à l’arrivée des Français?
 
Lire la suite P197 de la revue Orafrica ci-jointe en PDF


orafrica2013.pdf Orafrica2013.pdf  (6.21 Mo)


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