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République centrafricaine : “Ici, on vit et on meurt comme des animaux”


International
Mercredi 20 Novembre 2013 - 08:50

Dans une région où les journalistes sont rares, un humanitaire prend la plume pour décrire le chaos dans lequel le pays s'enfonce jour après jour. Il pousse un cri d'alarme en réclamant une intervention internationale.


Des volontaires de la Croix-Rouge entèrent un corps à Bossangoa le 15 septembre. AFP
Des volontaires de la Croix-Rouge entèrent un corps à Bossangoa le 15 septembre. AFP
Dans les écoles du nord de la République centrafricaine, les tableaux noirs affichent encore une date de la fin mars. Le moment où les rebelles de la Séléka se sont emparés du pouvoir et que le cauchemar a commencé. Depuis, ce groupe armé dont le nom signifie "alliance" en sango, le dialecte local, impose le règne de la terreur. Ses membres brûlent les villages l'un après l'autre, tirent au hasard de leurs pick-up sur les civils, exécutent des agriculteurs dans leurs champs, et assassinent des femmes et des enfants. Leur brutalité se propage jour après jour comme un cancer mortel.
 
Des centaines de milliers de personnes ont été contraintes de fuir leurs maisons pour se cacher dans la brousse, où les maladies ont déjà fait un nombre de victimes impossible à recenser. La région d’Ouham, la zone la plus touchée du pays, compte environ 170 000 déplacés [le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés avance le chiffre de 395 000 à l'échelle du pays].
 
40 000 réfugiés à la mission catholique de Bossangoa
 
Autour de Bossangoa, la préfecture de l'Ouham, on peut conduire pendant des heures sans croiser une seule âme dans les villages. Le bruit d’une voiture suffit à semer la panique le long des pistes défoncées. Les villageois les parcourent dans l’espoir de trouver un refuge.
 
Un jour, nous avons dû nous arrêter car le chemin était bloqué par des affaires qu’une famille avait abandonnées pour fuir dans la brousse en entendant notre voiture s'approcher. Un petit garçon pleurait seul au bord de la piste : ses parents l’avaient perdu dans la course. Lorsqu’ils ont réapparu quelques minutes plus tard, ils ont expliqué qu’ils avaient marché toute la nuit pour atteindre Bossangoa, où environ 40 000 personnes s'entassent déjà dans des conditions catastrophiques autour d’une église. "Dans la brousse, les enfants meurent de la malaria ou de la fièvre typhoïde", nous a expliqué le père, épuisé. Avec sa famille, il avait fui leur petite ville après une attaque de la Séléka, qui avait fait des dizaines de morts à la mi-octobre. "Il n’y a pas de nourriture, mais la plupart des gens continuent à se cacher car Bossangoa est trop éloignée et les routes sont trop dangereuses."

République centrafricaine : “Ici, on vit et on meurt comme des animaux”
Le nord, abandonné depuis un demi-siècle
 
Depuis son indépendance de la France en 1960, presque toutes les transitions politiques en République centrafricaine ont été entachées de violence, et les responsables rarement traduits en justice. Les événements récents ne font pas exception : la Séléka, une coalition composée de trois factions de rebelles qui s’opposaient chacune de leur côté au gouvernement central, a été créée fin 2012. Le président Bozizé n'avait pas tenu sa promesse de développer le nord du pays, une région marginalisée où la sécurité et les services sociaux sont quasi inexistants. Il n’a pas non plus appliqué les accords de paix sur le partage du pouvoir.
Après une offensive de plusieurs mois, la Séléka a pris le contrôle de Bangui, la capitale, et a renversé François Bozizé en mars. Presque tous les chefs et les combattants de la Séléka sont musulmans, une petite minorité de ce pays qui a souffert des discriminations dont se sont rendus coupables tous les dirigeants de la majorité chrétienne.
 
Il est possible que de nombreux membres de la Séléka ne soient même pas des Centrafricains, mais plutôt originaires du Soudan ou du Tchad. Michel Djotodia, un ancien chef de la Séléka autoproclamé président à la suite du coup d'Etat, a ordonné la dissolution des forces rebelles qui l'ont porté au pouvoir. Mais elles continuent à semer la terreur, notamment dans le nord du pays.
 
Le risque d'une guerre religieuse
 
Pour ne rien arranger, la fureur contre la Séléka est sur le point de dégénérer : les chrétiens organisent une violente résistance armée. Une femme musulmane se souvient des paroles d’un milicien chrétien pendant une attaque qui a fait des centaines de morts en septembre : "Les musulmans ne seront pas tranquilles tant que la Séléka n’aura pas disparu." "Nous allons tuer tous les musulmans et nous allons tuer tout votre bétail", a déclaré le chef d’une milice à des villageois.
 
Sans intervention extérieure, la République centrafricaine pourrait s’enfoncer dans un profond conflit religieux intercommunautaire qui engendrera un carnage bien plus grave que ce dont nous avons été témoins jusqu’à présent. Début novembre, les Nations unies ont même averti que le conflit actuel risquait de se transformer en génocide. 
 
Le bilan humain, d’après ceux qui ont vu les violences ou y ont survécu, est d’ores et déjà bouleversant. L'une de ces victimes s'appelle Nicole Faraganda. Agée de 34 ans, elle a donné naissance à une petite fille le 9 octobre dans le village de Wikamo. Le lendemain, des combattants de la Séléka ont débarqué, ont détruit la route qui passait devant chez elle et ont mitraillé la population qui tentait de fuir. Nicole, plus lente que les autres villageois car elle se remettait de son accouchement, a été abattue par balle, tout comme son voisin âgé de 12 ans, Samuel Denamjora. Les soldats de la Séléka, ont d'abord pillé l’école et l’hôpital, avant de brûler les centaines de huttes aux toits de chaume du village.
 
Dans le village de Ndjo, vaste mais complètement déserté, nous avons demandé aux quelques habitants que nous avons trouvés de nous emmener jusqu’à leurs cachettes dans la brousse. Pendant plus de quatre kilomètres, nous avons dû marcher dans une rivière où l’eau nous arrivait à la taille et suivre des chemins étroits. Dans l'un de ces refuges, Placide Yamini, le médecin de Ndjo, avait enterré sa sœur décédée de la malaria deux jours plus tôt. Malgré ses compétences, il est incapable d’aider les malades : les combattants de la Séléka ont pillé l’hôpital et la pharmacie de Ndjo, le laissant sans aucun médicament. Sa minuscule trousse de secours contient un seul bandage et quelques instruments chirurgicaux. "Ici, on vit et on meurt comme des animaux", confie-t-il, contenant à peine sa colère.


Représailles à la machette
 
Ceux qui ont réussi à aller jusqu’à Bossangoa vivent dans des conditions misérables : les chrétiens déplacés ont investi chaque centimètre carré disponible autour de l’église catholique de la ville – le séminaire, la maison d’hôtes, la bibliothèque, les remises, le terrain de football et les champs alentour.
 
Le camp est si surpeuplé, bruyant et saturé par les fumées des fourneaux improvisés que l’on peut à peine se frayer un chemin entre les tentes. Minuscules, trop exiguës même pour deux personnes, elles sont pourtant occupées par des familles entières. Cette ville est une sorte de refuge pour les Centrafricains qui n’ont nulle part où aller. Même pour les musulmans. Car après avoir subi les violences de la Séléka pendant des mois, les chrétiens du nord du pays ont organisé une riposte armée.
 
Il y a des années, François Bozizé, le président déchu, avait créé des groupes d’autodéfense dans les villages pour lutter contre les coupeurs de route, ces bandes criminelles qui proliféraient. Ces milices, les antibalakas (le mot balaka signifie machette en sango) affrontent désormais la Séléka. Elles sont équipées d’armes de chasse artisanales, de couteaux et d’épées, tous décorés de fétiches colorés censés les protéger des balles. "Notre objectif est de libérer la population chrétienne du joug des musulmans", nous a affirmé un chef des forces antibalakas. "Nous ne sommes pas des rebelles, mais des jeunes organisés dans un but de légitime défense." Il est toutefois préoccupant de voir que les antibalakas ne ciblent pas uniquement la Séléka : à plusieurs reprises, ils ont aussi mis à sac des communautés musulmanes.
 
Le précédent du Darfour
 
A l’aube du 6 septembre, les forces antibalakas, qui coopèrent avec des militaires fidèles à François Bozizé, ont mené plusieurs attaques surprises – brutales et quasiment simultanées – contre des bases de la Séléka et des communautés musulmanes aux alentours de Bossangoa, faisant des dizaines de victimes. Tous les hommes musulmans, quel que soit leur âge, ont été exécutés. Le mari et le fils de Tala Astita, une femme de 55 ans, ont été abattus à coups de machette. Elle a réussir à s’en sortir en persuadant les assassins qu’elle était chrétienne. Elle s’est ensuite cachée pendant plusieurs semaines dans la brousse. Pour sauver la vie de son petit garçon de trois ans, elle lui a mis des boucles d’oreille afin qu’il passe pour une fillette.
 
Les forces antibalakas ont assailli des dizaines d’élevages appartenant à des musulmans, ont abattu des citoyens et ont volé des milliers de têtes de bétail. Le mépris des agriculteurs chrétiens à leur égard est bien antérieur au conflit actuel car ces nomades gardent souvent leur bétail dans les champs, détruisant les récoltes.
 
Les tensions entre les chrétiens sédentaires et les musulmans nomades montrent que les revendications territoriales représentent une dimension supplémentaire de la violence en République centrafricaine – tout comme au Darfour. Ce cycle infernal de violences interreligieuses s’intensifie de jour en jour et menace de se transformer en une véritable guerre religieuse.
 
Sécuriser l'action humanitaire
 
Jusqu’à présent, la réaction de la communauté internationale a été insignifiante. Une petite force militaire africaine, la Force multinationale d’Afrique centrale (Fomac), quitte rarement ses quartiers et laisse souvent la Séléka prendre le dessus. 
 
Il est nécessaire de mettre en place une opération de maintien de la paix plus énergique, comme celle qui est actuellement déployée par les Nations unies dans le pays voisin, la république démocratique du Congo. Comme la Séléka s’en est pris à des organisations humanitaires, il est essentiel de renforcer la sécurité des ONG pour ne pas freiner les secours. 
 
Pour l’instant, seule une infime partie de la nourriture, de l’eau et de l’aide médicale a pu être acheminée jusqu’aux populations déplacées. Les Centrafricains méritent d'une part d’être aidés de toute urgence, d'autre part d’obtenir justice, afin que les coupables des crimes commis soient tenus responsables de leurs actes. Enfin, ils méritent que le cercle vicieux de la violence et de l’impunité que subit la République centrafricaine depuis si longtemps soit brisé.

Peter Bouckaert*
Pour Foreign Policy
Lu sur courrier international

 
*Note :*Peter Bouckaert est directeur de la section Urgences pour Human Rights Watch
Mamoudou Kane


              

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