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Noorinfo

Reportage : Chez les Yekuanas, «le sentiment que les blancs veulent se débarrasser de nous»


Lu sur le web
Mercredi 26 Février 2014 - 09:55

Une épidémie de suicide chez les jeunes hommes du «peuple de la pirogue», aux confins du Brésil et du Venezuela, inquiète ces «indigènes» qui ne refusent pourtant pas les interactions avec la «civilisation».


- Au village du «peuple de la pirogue». -
- Au village du «peuple de la pirogue». -

n avait mis deux jours à venir. Cinq heures d'avion depuis São Paulo jusqu'à Boa Vista, la capitale de l'Etat du Roraima, tout au nord du Brésil. Une visite à l'état-major pour nous entendre rappeler que nous serions sous la responsabilité de l'armée. Puis une heure et demie de vol au-dessus de la forêt amazonienne dans un petit avion privé.
 

Nous étions au milieu de la jungle, en territoire yanomami, une «terre indigène» exclusivement réservée aux Amérindiens, homologuée depuis 1992, dont la superficie de 96.650 km2 est légèrement supérieure à celle du Portugal.
 

La zone que nous découvrions s'appelle Auaris. Elle est polarisée par la piste d'atterrissage qui jouxte une base militaire datant des années 1960 (soit les débuts de la dictature brésilienne, qui a vu se multiplier les bases militaires sur les frontières du Brésil). Tout près de la piste se trouve un village d'Indiens Sanomas – dont certains, en guenilles, sont venus nous observer alors que nous descendions de l'avion.


A vingt minutes de marche, notre destination, un village d'Indiens Yekuanas, une ethnie plus prospère. Leur nom signifie «peuple de la pirogue». Depuis la création de la piste d'atterrissage, les Amérindiens de la zone se rendent moins fréquemment à la ville en pirogue. La navigation est difficile et interrompue par plusieurs cascades. On met plus de trente jours par le fleuve.

Le village Yekuana regroupe quelques maisons en terre et des jardins rudimentaires. Nous dormirons dans la maison principale –qui abrite les réunions des hommes du village. Quelques hommes sont sortis nous accueillir. Ils portent des vêtements à l'occidentale: short et t-shirt surmonté d'un grand collier qui s'entrecroise sur leur torse. Les femmes et les enfants sont restés invisibles. La réunion qui était censée se produire ne s'est pas produite. Pas de fête non plus. On s'est endormis dans nos hamacs, bercés par les conversations des hommes qui ont discuté en yekuana jusque tard dans la nuit.

Ce jour-là, on a appris qu'un adolescent du village s'était pendu une semaine plus tôt, et que ces dernières années une épidémie de suicides s'est produite chez les jeunes Yekuanas. La communauté était en deuil.

***

Le lendemain, plusieurs Yekuanas nous ont fait part de leur inquiétude. Tomé, un des chefs du village, s'est assis à la table de la maison où nous avions dormi et il a partagé avec nous les galettes de manioc et le manioc dilué dans l'eau qui constituent la base de l'alimentation de la tribu. A 62 ans, il cite son grand-père, qui n'avait jamais vu d'avions mais qui disait qu'un jour des objets venus du ciel viendraient, apportant des maladies et des vents mauvais (les gaz industriels).

«Nous avons parlé jusqu'à tard hier soir, a-t-il expliqué, en portugais. Nous voulons vous dire ce qui se passe et qui nous sommes. Les actions de blancs nous inquiètent. Le gouvernement dit que nous sommes paresseux. Nous avons le sentiment qu'ils veulent se débarrasser de nous. L'école où nous envoyons nos enfants leur inculque des savoirs blancs. Ils risquent de se mettre à vivre comme des blancs et d'oublier qui ils sont.»

La plupart des Yekuanas vivent au Venezuela, de l'autre côté de la frontière. Il y a cependant quelques communautés au Brésil. Les membre de la tribu, qui vivent dans une zone fort peu accessible du Brésil, sont réputés timides, et méfiants quant aux incursions de blancs.

Dans les années 1960 ils ont accepté que des missionnaires implantent des écoles dans certaines de leurs communautés mais refusé d'être évangélisés. Les Yekuanas sont cependant relativement mieux intégrés que d'autres tribus. Plusieurs hommes du village parlent portugais et certains sont fonctionnaires, professeurs ou engagés par la Funai (l'organisme national brésilien qui élabore et applique les politiques indigènes), ce qui leur permet d'avoir accès à des revenus fixes.

Soucieux de donner une image de la mode brésilienne qui ne se limite pas aux fashion weeks qui se tiennent dans les plus grosses villes du pays, l'Association brésilienne de l'industrie textile  a invité un petit contingent de journalistes internationaux afin qu'ils documentent un projet un peu fou –la tentative des créateurs de la marque brésilienneAua  de lancer une collaboration avec des Yekuanas.


Mauricio, un fonctionnaire qui défend les intérêts des indigènes.

Petite entreprise familiale, Aua n'en est pas à son coup d'essai. La marque collabore depuis plus de 10 ans avec des Indiens Maxakali qui vivent dans le sud du Brésil.

«Quand on a établi un rapport avec une tribu indigène, explique Patricia Guerra, créatrice principale de la marque, on ne l'interrompt pas. C'est une chose trop précieuse pour qu'on puisse l'interrompre.»

Pour ce projet, ils sont rentrés en contact avec Karenina Andrade, une anthropologue qui a vécu pendant un an dans cette communauté Yekuana il y a une dizaine d'années et continue à leur rendre visite régulièrement. Elle se trouve au village lors de notre séjour.

Chez les Yekuanas, les décisions se prennent par consensus, comme à Occupy (à ceci près qu'ici les femmes ne semblent pas avoir voix au chapitre).

«Dans l'ensemble, m'explique François-Michel Le Tourneau, un anthropologue français qui a écrit un ouvrage sur les Yanomami  en 2010, les sociétés amérindiennes sont marquées par un rigoureux égalitarisme et l'absence de hiérarchie. Les "chefs" ne sont que desprimus inter pares et on ne peut obliger personne à faire ce qu'il ne veut pas. Cela implique donc une recherche du consensus pour avancer. Cela explique aussi pourquoi, lors des réunions, tout le monde parle même si c'est pour dire exactement la même chose: il faut montrer que l'on a le même discours.»

Nous sommes conviés dans le plus grand bâtiment du village, une école en terre battue, pour nous présenter et expliquer les raisons de notre venue devant une assistance regroupant les chefs de la communauté, des hommes, des femmes et des enfants. Puis les hommes prennent la parole. Ils racontent –et ça prend des heures– l'histoire de leurs démêlés avec les blancs, qui ont apporté des maladies et déforesté l'Amazonie lors de vagues successives et illégales de ruée vers l'or.

Une série de promesses non tenues, de déceptions et d'abus de pouvoir –notamment de la part des militaires de la base voisine, qui passent désormais le plus clair de leur temps dans l'enceinte de leur base car l'état-major cherche à éviter que ne se reproduisent les scandales dénoncés par le New York Times en 2001.

Certains Yekuanas critiquent les méthodes d'anthropologues qui ont séjourné dans le village et qui n'ont jamais partagé avec eux le résultat de leurs recherches. «L'anthropologie est une science qui, en partie, a une histoire sombre, mais qui ne cesse de changer. Nous avons beaucoup à apprendre de ces critiques», commente Karenina Andrade. «On ne peut plus se contenter d'écrire.» D'autres Yekuanas critiquent l'attitude prédatrice des journalistes et des photographes qui viennent, prennent des membres de la communauté en photo et «se font ensuite payer par leur patron» pour ces photos qu'ils n'envoient jamais aux membres de la communauté.

***

Cependant, une fois que ces doléances ont été exprimées, trois jeunes filles du village arrivent, seins nus, le visage recouvert de dessins. Des femmes leur parent le corps avec des rangées de perles de verre colorées, leur appliquent des motifs sur le corps puis des plumes, sous l'objectif de la caméra d'une chaîne de télévision brésilienne et de quatre journalistes.

La culture des Yekuanas est étroitement liée au sacré. Traditionnellement, ils vivaient dans une grande maison communale ronde, ou atta, liée à la structure du cosmos, qui reliait la terre au monde supérieur et au monde inférieur. La communauté que nous visitons a abandonné ce type de construction, vraisemblablement au contact des missionnaires. Karenina Andrade m'explique que les misangas (les rangées de perles de verre) qui marquent le corps des femmes –aux cou, aux poignets, aux genoux et aux chevilles– reproduisent l'ordre cosmique.

Les créateurs d'Aua espèrent en apprendre plus sur l'histoire associée aux ornements des Yekuanas et sur les motifs géométriques complexes qu'ils utilisent dans leur vannerie. Ils aimeraient commencer un échange avec les membres de la tribu et pouvoir acheter certains de leurs dessins qu'ils utiliseront ensuite pour leur prochaine collection. Les modalités du contrat (qui prévoit un paiement pour chaque dessin et le versement d'un petit pourcentage sur chaque pièce utilisant un dessin Yekuana) font l'objet de longues discussions.

Ce jour-là, Aua obtient l'autorisation d'utiliser deux symboles importants pour les Yekuanas: la grenouille et le singe qui se retrouvent dans beaucoup de leurs ornementations. Les membres de la communauté sont prudents. Ils savent qu'à Boa Vista on vend des t-shirts comportant des photos de leur artisanat sans que leur soit reversé un centime.


Un des chefs du village.

Beaucoup se souviennent d'un précédent malheureux: il y a vingt ans, le gouvernement de Roraima avait fait peindre le singe Yekuana sur les trottoirs de Boa Vista sans rien demander aux membres de la tribu –«Les gens marchaient sur ce singe, sans savoir ce que ça représentait pour nous, sans rien connaître de cette histoire»,racontent-ils. Une anthropologue travaillant avec les Yekuanas était alors intervenue pour convaincre les autorités de ne plus utiliser ce dessin. 

***

L'échange qui commence ne fait rien oublier des difficultés rencontrées par les membres de la tribu. Mauricio, 29 ans, est fonctionnaire à la Funai et vice-président d'Hutukara, une association qui défend les intérêts du peuple Yanomami (bien qu'il n'appartienne pas à la même ethnie). Aux côtés de la police, il a participé à des expéditions destinées à déloger des orpailleurs et des fermiers qui s'installaient illégalement dans la forêt:

«Lors des grandes réunions internationales, la politique du Brésil envers les peuples indigènes semble exemplaire. La réalité est bien différente, surtout depuis la présidence de Lula. Le gouvernement a l'intention d'autoriser des projets d'extraction minière situés dans les terres indigènes et de poursuivre le projet de Perimetral Norte, cette autoroute censée traverser le nord de l'Amazonie. Nous ne voulons rien de tout ça. Ni mines, ni routes.»

Balayant la carte des «territoires indigènes» brésiliens de la main, Mauricio me rappelle qu'au sud et sur la côte, les Amérindiens se sont vus exproprier de leurs terres par la colonisation, et que le projet du barrage de Belo Monte, dans le Para, va engloutir le territoire de diverses tribus.

Les Yekuanas souffrent aussi de la corruption, qui voit disparaître des fonds qui sont alloués aux populations indigènes pour la santé et l'éducation par le gouvernement fédéral mais disparaissent au niveau de l'Etat de Roraima. La scolarité des enfants brésiliens comprend 9 années obligatoires et un cours moyen de 3 ans. Les membres de la communauté Yekuana d'Auaris envoient leurs meilleurs élèves compléter leur formation à Boa Vista pendant 3 années.

Mauricio m'explique que c'est un moment difficile pour ces adolecents:

«Ils arrivent en ville, certains d'entre eux se mettent à boire, se font des crêtes sur la tête, des tatouages... Ils se mettent à vivre comme s'ils étaient blancs.»

Si les enfants du village paraissent très heureux et jouent partout les uns avec les autres en liberté, les cas de suicide se seraient multipliés chez les garçons et chez les filles qui reviennent de la ville.

La semaine dernière, les villageois ont organisé une cérémonie de contre-exorcisme: ils croient que le jeune garçon qui s'est tué a pu être victime d'un sort et se sont appliqués à le renvoyer à la personne qui l'avait jeté. Mais ils sont aussi en train d'essayer de faire venir un psychologue.

Les relations entre les Yekuanas et le dehors que nous entr'apercevons sont complexes. Les membres de la tribu défendent farouchement leur identité. Ils aimeraient que les anthropologues les aident à enregistrer leur langue, le yekuana, parce qu'ils ont peur qu'un jour elle disparaisse. Ils s'inquiètent du fait qu'au village il n'y ait plus qu'un seul homme qui sache fabriquer des pirogues –un savoir-faire fondamental pour ce «peuple de la pirogue».


Leur cosmogonie leur enseigne que la fin du troisième âge de l'humanité viendra quand tous les hommes se mettront à se comporter comme des blancs –avant l'avènement d'un quatrième âge où les Amérindiens tiendront la position que les blancs détenaient. Mais au village, on actionnera le générateur pour ne pas rater le dernier épisode d'Amor a Vida, la telenovela que tout le Brésil regarde (beaucoup de femmes yekuanas sont fans, bien qu'elles ne parlent pas portugais). Et les adolescents du village jouent au foot dans deux grands terrains. «C'est faire preuve d'un préjugé que de s'attendre à ce que les Yekuanas ne changent pas», me dit Karenina Andrade.

Dans un article  sur la région d'Auaris publié dans la revue Confins en 2008, l'anthropologue français François Michel Le Tourneau rappelait que les déplacements de village sont une solution classique chez la plupart des peuples améridiens pour répondre aux problèmes écologiques ou sociaux. La zone d'Auaris étant saturée par plusieurs groupes qui entrent en concurrence pour les territoires de chasse, se déplacer implique de partir loin, hors de portée de l'assistance sanitaire, de l'école et des salaires, et se mettre à la merci de la première épidémie de grippe ou de paludisme venue.

Quand je lui demande ce qu'il pense de l'épidémie de suicides qui a touché les jeunes de la région, François Le Tourneau pointe une série de facteurs –de possibles raisons mystiques, la montée de l'alcoolisme chez les jeunes, avant d'ajouter:

«Le sentiment d'être pris au piège touche parfois les jeunes Yekuanas, qu'ils se sentent enfermés dans un espace dans lequel il n'y a pas de place pour eux, au sens physique comme au sens moral. On perçoit un malaise social lié au fait que les Amérindiens ont gagné le droit à un territoire dans lequel ils se sentent paradoxalement coincés parce qu'ils ont perdu (du moins en partie) ce qui leur permettait d'être mobiles et d'occuper le territoire de façon extensive.»

D'après l'anthropologue, ces jeunes seraient donc affectés d'un malaise identitaire «entre l'injonction ressentie d'être Indien –sans avoir les moyens de l'être totalement – et la tentation d'être blanc –en sachant qu'ils ne pourront jamais l'être vraiment». Un endroit qui semblait à première vue paradisiaque se referme alors comme un piège.
 

Texte et photos Valeria Costa-Kostritsky
Pour Slate

Mamoudou Kane


              

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