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Rayhana est un personnage intense et réussi. Le tambour des larmes, Beyrouk


Culture
Lundi 11 Avril 2016 - 14:31

Rayhana court. Sans s’arrêter ou presque. Par les dunes, de jour, de nuit, sous l’orage, s’abritant dans une grotte ou sous une tente de bergers charitables, échappant de justesse à un viol… Où va-t-elle ? Non. Que fuit-elle ?


Rayhana est un personnage intense et réussi. Le tambour des larmes, Beyrouk
Les… siens. Le campement de sa naissance, sa tribu, sa mère, son oncle le Chef, ses amis d’enfance, bref tout ce qui aurait dû être son lieu de vie et de sécurité. Rayhana, belle, à peine sortie de l’adolescence, âme confiante, n’a pas vite compris son sort de femme. Elle a cru aux paroles tendres et furtives d’un jeune citadin.

La voici enceinte avant d’avoir été mariée ; pire, d’un amant inconnu, nuitamment disparu comme il est apparu. Horreur ! Scandale ! Elle accouche en cachette, on lui arrache le bébé et la marie de force à un garçon naïf afin de simuler, preuve à l’appui, sa virginité. Les âmes rebelles sont en fait des esprits confiants et purs.

Rayhana ne peut consentir à ce destin. Son bébé disparu la hante, ce qu’on a fait de lui la torture nuit et jour. Elle ne peut rester là, dans ce campement, dans ce monde. Elle s’en va, s’enfuit, s’évade d’eux, de tout, de tous. En emportant – geste de vengeance ? De rage ? – l’objet sacré parmi les plus sacrés de la tribu : le tambour tribal.
 
« Jamais le tambour de la tribu ne devait toucher terre, jamais des mains impures ne devaient l’approcher, jamais il ne devait quitter le cœur de nos campements, le tambour c’est nous, le tambour c’est notre présence, nos têtes relevées, notre voix (…)

Et voilà, moi, Rayhana, la mauvaise, j’ai accompli le geste fatal, j’ai étranglé vos voix, j’ai châtré votre force, j’ai brûlé vos tentes, j’ai insulté vos aïeux et les miens, j’ai appelé à vous la honte, je me suis emparée de votre rezzam, le tobol sacré, et je l’ai souillé de mes mains de femme, de ma poitrine impure, et puis je l’ai laissé choir.

Le tambour de la tribu a touché terre. Il va, si vous ne le reprenez pas, perdre la baraka première, ne plus gronder pour vous, ne plus avertir des dangers qui guettent, ne plus appeler les braves à la mort. Votre tambour s’est tu, parce que, moi, Rayhana, la mauvaise, la dévergondée, je l’ai conquis ».
 
Beyrouk propose un road-movie dans les sables de Mauritanie, à notre époque. Il s’en dégage, chemin faisant, un mélange de passé et de présent. On vit dans des campements déménageables à tout moment, on se définit par tribu ; mais on n’est plus à l’écart des véhicules et des gigantesques installations des ingénieurs en quête des ressources du sous-sol. Epoque troublée ? De transition ?

L’esclave, même affranchie, s’enfuit pour la ville qui promet la liberté mais impose la prostitution. Beyrouk ne conclut pas, n’oriente pas.

La ville, moyenne ou grande, est un « horizon à rêver », mais pas une destination forcément idéale ou apaisante. Là aussi, comme dit la belle quatrième de couverture, « se télescopent l’État et les codes tribaux, le tam-tam et le téléphone portable ». Où aller ? Que faire ?
 
« … je sentais que la course s’était arrêtée, qu’il n’y avait plus de route à emprunter, ni de dunes à escalader, ni d’horizons à rêver, et que cheminer encore c’était seulement blesser les autres, mordre toutes les mains qui se tendent ».
 
Rayhana est un personnage intense et réussi. A la fois fragile et courageuse, innocente et lucide. Dans des sables terriblement mouvants pour son jeune âge.
 
Le tambour des larmes, un récit en va-et-vient, en mouvement vers un droit élémentaire à la liberté ; une écriture vive et haletante comme l’âme de la jeune Rayhana.
 
Théo Ananissoh
 
Le tambour des larmes, septembre 2015, 240 pages, 18,90 € Ecrivain(s): Beyrouk Edition: Elyzad
 
Source : lacauselitteraire.fr

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