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RECIT. "Seigneur, prenez mon enfant", le geste de désespoir d'une mère face au handicap


Société
Jeudi 17 Septembre 2015 - 17:30

Laurence Nait Kaoudjt, a été condamnée à cinq ans de prison avec sursis mardi 15 septembre par la cour d'assises de Rennes. Devant les jurés, elle a raconté comment elle en était arrivée à cette extrémité.


Certaines scènes portent en elles tous les ressorts d'un drame. C'est le cas de celle-ci, racontée devant la cour d'assises de Rennes (Ile-et-Vilaine), lundi 14 septembre.

Nous sommes en mai 2009, sur la plage de Saint-Malo, le sable humide aux pieds, le vent qui fouette le visage. Méline, silhouette fragile aux cheveux noirs s'avance dans le soleil. Elle sourit, fait bravo. Rien ne la distingue d'un autre enfant, à l'exception de ses mains, repliées vers elle. Et ce visage, légèrement plus allongé. Elle a 7 ans et c'est la première fois qu'elle marche.
 
Méline est lourdement handicapée depuis sa naissance, la partie gauche de son cerveau est atrophiée. Elle va mourir à 8 ans, le 22 août 2010, étranglée par sa mère. Cette dernière a été condamnée, mardi 15 septembre, à cinq ans de prison avec sursis.
 
Laurence, catholique pratiquante de 49 ans, avait vu dans les premiers pas de sa fille sur cette plage un "miracle". Portée par cette promesse, cette femme célibataire, parisienne et sans emploi, décide courant 2009 de répondre à l'appel du grand air et de plaquer sa vie urbaine, millimétrée autour des soins de Méline. Cette décision va marquer le tournant tragique d'une vie déjà malmenée par le sort.
 
"Elle mettait beaucoup d'espoir dans la marche"
 
Laurence, née d'un père plombier d'origine algérienne et d'une mère couturière native du 14e arrondissement de Paris, a eu une enfance "heureuse". Fille unique choyée par des parents protecteurs, elle mène une scolarité brillante.
 
Alors qu'elle se prépare à intégrer Sciences-Po, Laurence change de cap pour les Etats-Unis, où elle passe quatre ans comme fille au pair. Le retour en France tourne mal. Devenue conseillère financière, elle croise la route d'un homme violent et tombe enceinte au cours d'un "rapport forcé". Méline naît en 2002 et son grave handicap se révèle au bout de quinze jours.
 
A la barre, Céline Herrou, la directrice de l'Apate, une association qui prend en charge l'accueil d'enfants valides et handicapés à Paris, explique avec précaution : "Cette maman avait beaucoup de mal à concevoir le handicap de sa fille. Elle pensait qu'elle allait se normaliser en grandissant. Mais cette enfant s'est dégradée, au point qu'une maladie neurologique dégénérative a été envisagée."
 
Elle mettait beaucoup d'espoir dans la marche parce que c'était comme si cela ne se voyait plus.
 
Cécile Herrou, directrice de l'Apate  Cour d'assises de Rennes
 
"Man-man"
 
Une fois installée au printemps 2010 à Saint-Malo avec sa fille et sa mère, Simone, Laurence espère. Mais la maison, le bon air, la gentillesse des gens n'y font rien. Le miracle de la plage ne se reproduit pas. Une "déception désastreuse", selon Cécile Herrou, qui insiste sur le poids très lourd du regard des autres pour les parents d'enfants handicapés.
 
Méline, 8 ans, ne parle pas non plus, elle gémit. Aucun mot ne sort de sa bouche, si ce n'est ce "man-man" que Laurence assure avoir entendu une fois, "le plus beau cadeau de sa vie". La fillette porte des couches et un corset, "une armure".

Depuis qu'elle n'est plus dans un lit à barreaux, Laurence dort avec elle toutes les nuits, de peur qu'elle ne tombe. "Elle avait besoin de manière constante que je sois à ses côtés pour lui donner à manger, à boire, pour aller aux toilettes", résume l'accusée de sa voix grave et posée.
 
Le handicap, ce n'est pas une fois de temps en temps, c'est sept jours sur sept, 24 heures sur 24.
 
"Le grand voyage"
 
Une succession d'événements vont venir convaincre cette femme charpentée, au profil aquilin et aux cheveux roux crépus, que l'horizon est définitivement bouché. Travaux interminables dans la maison, soucis financiers – la CAF lui réclame 22 000 euros perçus en trop au titre de l'allocation versée pour sa fille –, chute de Méline dans la cour, qui fait suspecter une fracture du rocher, réflexions douloureuses d'une infirmière, qui trouve l'enfant trop lourde à porter...
 
C'en est trop pour Laurence. "Je ne voyais plus l'avenir, j'étais seule." La perspective de confier sa fille à un institut médico-éducatif (IME) lui fait pourtant horreur. Tout comme cette opération inévitable de sa scoliose envahissante, qui lui comprime la cage thoracique.
 
Devant la cour, elle refait le dialogue intérieur qui s'est noué en elle : "Tu ne peux plus rien faire pour Méline. Ce sera de pire en pire, je ne veux pas de cette rentrée scolaire, de cette opération, on va partir toutes les deux ensemble, je ne sais pas comment, je ne peux plus rien faire, je ne contrôle plus rien."

Elle redresse la tête vers les jurés : "J'ai appelé ça 'le grand voyage', j'ai dit à ma fille, qui me regardait avec ses grands yeux, 'Tu vas faire le grand voyage avec maman'." C'était un 15 août, jour de l'assomption de la Vierge Marie.
 
"Très calme dans la maison"
 
Elle décide de passer à l'acte à une autre date symbolique : le 22 août, deux jours avant le début de la prise en charge de sa fille dans l'IME et le jour de l'anniversaire de sa mère chérie, Simone.
 
 Ce dimanche-là, le trio ne déroge pas à ses nouvelles habitudes. Après la messe, un passage à la pâtisserie pour acheter des gâteaux, puis le retour à la maison pour prendre le repas, exceptionnellement agrémenté de champagne. S'ensuit la promenade sur la plage ensoleillée avec Méline.

L'après-midi, Laurence reste à la maison pour trier des papiers. "Elle était très bien, elle était calme et Méline aussi. Quand Méline était calme, tout le monde était calme", raconte Simone, petite octogénaire élégante à lunettes, bien campée à la barre.
 
"Le soir, ma fille n'avait pas faim et m'a dit qu'elle montait se coucher avec Méline. Elle m'a suggéré d'aller faire ma balade sur la digue, se souvient Simone. Je suis rentrée vers 22h30-23 heures, il commençait à pleuvoir, c'était très calme dans la maison. Je suis montée dans ma chambre. Là, j'ai trouvé sur mon lit une enveloppe kraft avec une boucle d'oreille dessus. J'ai cherché la deuxième boucle et puis je me suis dit 'Je lirai ça demain' et je me suis couchée."
 
"Cette écharpe, je l'ai tirée"
 
Laurence, dos au public dans sa grande veste de tweed, poursuit le récit d'une traite, ponctué par de longs sanglots. "J'avais donné un demi-Lexomil et du Doliprane à Méline, je pensais que ça lui permettrait de dormir plus rapidement et qu'elle n'aurait pas mal.
 
J'avais pensé à l'écharpe dans la journée parce que je ne voulais pas toucher le corps de mon enfant, lui faire de mal." Soudain, la chambre se dessine au milieu de la salle d'audience. La cour, glacée, voit Laurence y entrer, éteindre la lumière, soulever la tête de l'enfant endormie, retirer l'oreiller, passer l'écharpe autour de son cou.
 
"J'ai posé l'oreiller sur sa tête, je l'ai juste posé. Je me suis assise à ses côtés et, cette écharpe, qui était très longue, je l'ai tirée et j'ai dit 'C'est maman qui t'aime, c'est maman, ma chérie', et 'Seigneur, prenez mon enfant' et je lui ai chanté une petite chanson et je suis restée comme ça.
 
Au bout d'un moment, je me suis dit que ça devait être fini." Laurence rallume la lumière, retire l'écharpe, touche le pouls de Méline, vérifie si elle respire. Elle essuie avec un coton une goutte de sang qui a coulé de sa narine.
 
Elle avait l'air apaisé, c'était un petit ange.
 
"Je me suis ratée"
 
Elle se dépêche alors de la changer – "parce que ça a toujours été ma princesse, ma beauté, elle n'allait pas partir comme ça avec son pyjama et son corset" – et lui met une jolie petite robe, une barrette dans les cheveux, et un doudou sous chaque bras. Laurence tente alors de mettre la seconde partie de son plan à exécution : se suicider. "J'ai pris un tube de Lexomil, je me suis couchée, je ne sais plus si je me suis ouvert les veines avec le couteau, je pense que je suis partie, j'ai perdu connaissance."
 
Le lendemain matin, vers 9 heures, Simone, de retour de sa promenade matinale, entend un grand bruit dans la chambre. "Là, j'ai vu ma fille comme un spectre, debout, je l'ai assise par terre, elle n'arrêtait pas de me dire 'Maman je me suis ratée.'" Simone va vers le lit et voit Méline. "Je l'ai touchée, elle était toute froide, j'ai pris la couette et je la lui ai mise sur les pieds", pleure-t-elle. "J'ai appelé les pompiers."
 
Quand les secours arrivent, Simone leur crie : "Laissez-les partir !" Savait-elle depuis la veille ce que sa fille projetait de faire ? "Il était écrit en gros sur cette enveloppe kraft 'Maman pardonne-moi' et vous ne l'avez pas ouverte ?" s'étonne l'avocat général, Yann Le Bris.
 
Des faire-part de décès
 
Quand les policiers débarquent à leur tour, Laurence parle de sa maison en boucle. "Il a fallu que je centre la conversation sur l'enfant car elle me parlait de ses problèmes immobiliers", indique un enquêteur, encore choqué, à la cour.
 
Au pied du lit, il trouve l'écharpe, un sac en plastique percé de trois trous, un couteau avec un manche en plastique et la carte handicapée de Méline. "Elle n'a pas réussi à s'étrangler avec l'écharpe alors elle a essayé de s'étouffer avec un sac plastique puis de se couper les veines, mais le sang ne coulait pas", décrit-il doctement.
 
Dans la salle à manger, une enveloppe avec un testament et la carte d'un notaire sont découverts. Dans le petit salon, sur le meuble de l'ordinateur, des faire-part de décès, avec des enveloppes déjà libellées, sont saisis.
 
Les photos de Méline
 
Avant la clôture des débats, la cour a projeté des photos de Méline, dont celle qui a été prise par les policiers sur son lit de mort. On voit l'enfant allongée, ses petites jambes tendues, deux grosses peluches sous chaque bras. Avant, le rétroprojecteur a fait défiler des images de Méline vivante.
 
Bébé à la peau brune, joufflu, dans sa salopette rouge, puis petite fille à lunettes souriante, tantôt à la neige, tantôt sur un poney, tantôt déguisée, coiffée d'un serre-tête Minnie.
 
L'enfant grandit et s'amaigrit. Mais l'enfant est là. "Certains experts parlent de coquille vide, d'enveloppe de peau. On est presque dans une espèce de négation de son existence, elle n'existe plus, elle est recouverte par son handicap", regrette l'avocat général dans son réquisitoire.
 
Parce que nier la culpabilité de la mère reviendrait à "nier l'humanité, l'existence de cette enfant", il a requis cinq ans de prison avec sursis. Les jurés, appelés à faire preuve "d'empathie" pour cette femme victime d'un "épuisement au long cours", après huit ans passés à porter sa fille à bout de bras, l'ont suivi. Et ont retenu l'altération de son discernement au moment des faits.
 
Mais Laurence, qui souhaitait être jugée et risquait la perpétuité, n'a pas supporté d'être condamnée. Et, fait rarissime dans une cour d'assises, a invectivé les jurés.
 
Vous n'avez pas de cœur, vous n'avez pas compris mon geste d'amour.
 
Laurence aux jurés à la Cour d'assises de Rennes
 
"Si demain vous lisez que je me suis suicidée, je vous regarde tous dans les yeux, c'est sur votre conscience", poursuit-elle, menaçante. Puis, devant les journalistes : "Si j'étais morte avec ma fille, on serait venu pleurer sur ma tombe et on n'aurait parlé de rien !" Pendant cette audience, "on" a parlé de sa vie, de celle de Méline et du handicap.

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Laurence lors de son procès pour homicide sur sa fille handicapée de 8 ans, Méline, le 14 septembre 2015. (MAXPPP)
Par Catherine Fournier
 
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