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Qu’est-ce qu’une nation ?


Tribunes
Samedi 15 Mars 2014 - 14:44

Par-delà l’Ukraine et la Crimée, ce qui en vérité est en jeu est la définition même de ce qu’est une nation.
Par Guy Sorman.


Qu’est-ce qu’une nation ?
L’annexion de la Crimée par la Russie laisse l’Occident perplexe : par-delà quelques gesticulations en Europe et aux États-Unis, le reste du monde garde le silence. Nulle part ne se manifeste un vrai mouvement de solidarité avec l’État ukrainien contre l’amputation de son territoire. La Crimée ayant été rattachée en 1954 à l’Ukraine par une décision arbitraire de Nikita Khrouchtchev et la plupart de ses habitants étant russes, ne devrait-on pas admettre que le retour de la Crimée en Russie est légitime ? Les dirigeants russes de Russie et de Crimée usent de ces arguments historiques et culturels pour désarmer l’opinion publique en Occident : ils semblent y parvenir avec quelque succès. La défense de la Constitution ukrainienne et du Droit international n’est pas un argument qui soulève l’enthousiasme des foules, pas même dans les nations démocratiques. En Occident, nul ne semble disposé à se battre, ni même à courir le moindre risque économique au nom du Droit international. Ce qui est un grand tort et tient en partie à l’ignorance de notre propre histoire. Ce qui en vérité est en jeu, par-delà l’Ukraine et la Crimée, est la définition même de ce qu’est une nation.

Les nations en notre temps, ne peuvent être définies par des frontières naturelles, la race, l’ethnie, ou la culture : les nations ne sont pas naturelles, elles sont contractuelles. Toutes sont nées dans la violence, par la violence : guerres civiles, guerres étrangères, colonisation, décolonisation, soumission des faibles par les forts, des minorités par la majorité ou l’inverse, destruction des cultures locales, exterminations religieuses, tribales. Jusqu’au moment où les peuples recrus de violence, épuisés par leurs combats, décidèrent de déposer les armes pour délimiter des frontières internationales. Traité de Westphalie en 1648, Traité de Versailles en 1919 et enfin la Charte des Nations unies qui fixe des frontières en principe immuables. De même que ce Droit international vise à remplacer toute guerre par la diplomatie, à l’intérieur des nations, la Constitution est le traité de paix qui permet de vivre ensemble non parce que nous sommes tous de la même race, religion, croyance mais parce que nous sommes différents : le principal objet d’une Constitution est de protéger les minorités contre la violence majoritaire.

Cette alliance du Droit international et de la Constitution constitue le plus grand progrès jamais accompli dans l’humanisation de l’histoire, la défaite majeure de la barbarie. C’est sur cette scène que l’on doit restituer l’annexion de la Crimée. Accepter qu’au nom de leur race, langue ou culture, les Russes de Crimée auraient un droit naturel à « retourner » en Russie détruit la nation contractuelle : l’annexion nie le contrat passé avec les États voisins et elle nie le contrat intérieur qui protégeait les nombreux non russes de Crimée. Comment ne pas rappeler ici l’annexion des Sudètes par Adolf Hitler en 1938, sous le prétexte que cette région de la Tchécoslovaquie était en majorité de race allemande ? Dépassons la Crimée pour constater le regain général de l’argument ethnique, culturel, linguistique dans des nations aussi dispersées que l’Espagne, la Grande-Bretagne, le Canada, la Chine, l’Irak, Israël… Dans toutes ces nations contractuelles, des mouvements indépendantistes invoquent la race, la religion, la culture et l’histoire. Mais comme l’avait justement écrit Michelet pour la France au dix-neuvième siècle, c’est en oubliant l’histoire et pas en la ressassant que l’on parvient à vivre ensemble, tout en restant différent.

Dans toutes ces circonstances où le séparatisme renaît, ce n’est donc pas aux séparatistes qu’il faut donner satisfaction sauf à restaurer la guerre civile comme mode de vie. Ce ne sont pas les nations qu’il convient de réviser mais, si nécessaire, leur Constitution : à réviser pour protéger les minorités et à appliquer pour que cette protection soit incontestable. Dans le pays le plus diversifié au monde, les États-Unis, nul n’envisage de faire sécession parce que la Constitution contraint et protège ; le même constat vaut pour la Suisse. On nous objectera la création récente, par division, du Kosovo, du Timor oriental et du Sud Soudan. Mais au Kosovo, au Timor oriental et au Soudan, en l’absence de Constitution authentique, les populations locales étaient massacrées par des gouvernements d’occupation sans foi ni loi. Ce n’est pas le cas en Crimée, ce n’est évidemment pas le cas en Catalogne, au Pays Basque, en Écosse ou au Québec. Il n’existe donc aucun parallèle possible entre le Kosovo et la Crimée parce que les Russes de Crimée n’ont jamais été menacés d’extermination par les autorités de Kiev.

Que la Crimée soit russe, ukrainienne ou tatare est d’ailleurs une controverse sans objet véritable : mieux vaut se demander si la Crimée restera ou non une nation contractuelle ou s’en retournera au champ de bataille interethnique qu’elle fut ? Comment expliquer cela avec des termes simples ? Discourir sur le Droit, contre les mythes de la race et de l’Histoire, ne fera pas reculer Poutine le barbare, pas plus que cela dissuadera un Xi Jinping de respecter les Tibétains ou un Assad de ne pas massacrer les Sunnites.

Source: ContrePoints
Noorinfo


              

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