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Présentation de la traduction en langue française du livre « LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU »


Culture
Dimanche 22 Novembre 2015 - 21:10

Au mois de juin 2015, est paru le livre « Le Grand Récit de la guerre interne au Pérou », (Paris,
L’Harmattan, Collection Amériques latines), que j’ai eu l’honneur de traduire du castillan en français
(543 pages, éditions 2004 et 2008).


Il s’agit de la version résumée du Rapport Final de la Commission de la Vérité et de la Réconciliation (9 volumes, 12 annexes, plus de 5000 pages), qui était présidée par le Dr Salomón Lerner Febres, philosophe, recteur émérite de l’Université Catholique du Pérou, et président de l’IDEHPUCP.

J’aimerais présenter ici brièvement ce livre qui, d’une part, rapporte des faits très peu connus en
Amérique latine, et dans le reste du monde ; et, d’autre part, rend compte d’une guerre interne de vingt
ans (1980-2000), provoquée par un groupe terroriste, le Parti communiste du Pérou-Sentier Lumineux
(PCP-SL), dirigé par Abimael Guzmán, contre l’État et contre la société.

L’idéologie communiste, dans sa version maoïste, servit à proposer une « révolution » qui devait mener, par la voie violente, à l’instauration d’une société égalitaire, parfaite, sans classes sociales et sans croyances religieuses.

Cependant, le Pérou, mon pays d’origine, a eu la chance historique d’avoir pu constituer une
commission de vérité au lendemain de l’effondrement du régime dictatorial du président Alberto
Fujimori (élu en 1990), en novembre 2000. Cette commission a été créée par le Parlement avec le
mandat d’enquêter sur les faits de violence et sur les responsables (subversifs, agents de l’État,
militaires, civils) entre mai 1980 et novembre 2000.

La CVR du Pérou a réalisée une enquête nationale d’envergure et son rapport représente la somme de connaissances la plus achevée sur toute la période de la guerre, mais aussi sur les facteurs historiques qui ont mené au conflit, et sur les recommandations adressées à l’État péruvien pour se restructurer en profondeur pour le plus grand bénéfice du peuple péruvien (plus de 30 millions), dans toute sa diversité culturelle et ethnique.

Si beaucoup reste à faire, une partie de recommandations de la CVR est en cours d’exécution, dont le Programme des réparations économiques et symboliques aux victimes de la guerre interne et à leurs proches. 

L’expérience péruvienne peut être mise en relation avec les expériences d’autres pays qui ont été
confrontés à des périodes de violence politique, comme la Mauritanie dans les années 1989-1992,

mais aussi après 2000, lorsque des groupes terroristes ont commencé leurs actions de mort dans le
pays, contre les civils et les forces de l’ordre. Plus largement, les actions du PCP-SL sont comparables,
dans leurs modalités de recrutement et d’actions, aux groupes terroristes qui ont agi en Algérie et qui
sèment la terreur de nos jours en Syrie, en Irak et en Europe.

De fait, au delà des différences linguistiques et culturelles, la violence terroriste est semblable au sein des sociétés humaines. Le cas péruvien devrait ainsi servir de référence aux études sur la violence contemporaine, notamment pour permettre de ne pas répéter des erreurs pour contrôler les groupes insurgés, et pour mieux les éradiquer, tout en menant des actions de développement durable dans les pays concernés.

C’est aussi pour ces raisons que j’ai tenu à réaliser la traduction en langue française du Grand Récit, qui permettra de mieux faire connaître notre expérience au-delà de l’Amérique latine.

Je présente ici une synthèse de la guerre, les actions de la CVR, une note sur la traduction, et enfin la
préface au livre signée par le Dr Salomón Lerner Febres, qui rend compte des faits de manière
exemplaire.

La guerre interne au Pérou : quelques chiffres

• Le nombre de morts est estimé à 69 280 personnes
• Le Parti communiste du Pérou-Sentier Lumineux est responsable de 54% des morts,
• Les forces armées de 30% (dont 6% par la Police),
• Les milices civiles et les paramilitaires de 15% et le MRTA de 1%
• 75% des victimes étaient originaire des régions rurales d’Ayacucho, Apurímac, Huancavelica
et Junín

• plus de 15 000 personnes sont disparues
• Un million de personnes ont été déplacées au cours de la guerre
• En 2003, on identifia plus de 4 000 fosses communes et actuellement on estime le nombre à
plus de 6 400, dont seulement 2 500 ont été fouillés

• En 2006, le Conseil des réparations civiles fut institué et continue ses actions de nos jours
• Les principaux responsables des crimes contre l’humanité (Abimael Guzmán, le chef du SL ;
A. Fujimori ; le chef du Mouvement révolutionnaire Túpac Amaru, (MRTA) Polay Campos ; le
général Hermoza Ríos) purgent de lourdes peines de prison.

Le contexte de la guerre interne et les spécificités péruviennes

Les violences internes en Amérique latine sont le résultat direct de la révolution cubaine (1958) et de
la guerre froide. On peut distinguer 4 types de violence politiques :

a- Régimes de dictature militaire (Paraguay, Brésil, Bolivie, Uruguay, Chili et Argentine)
b- Les guerres civiles en Amérique centrale (El Salvador, Guatemala)
c- La guerre révolutionnaire au Nicaragua
d- La situation de guerre civile, régime autoritaire et de trafic de drogue en Colombie,
Pérou.

Le cas péruvien se situe dans le contexte de pays avec un contrôle militaire important, avec une
démocratie faible, un système institutionnel corrompu par le trafic de drogue, et une majorité de la
population peu intégrée á la modernité, avec un niveau éducatif très bas. L’expérience péruvienne de
la guerre interne des années 1980-2000 se rapproche de la situation de violence endémique qui souffre
la Colombie depuis plus de 60 ans, et qui n’est pas encore réglé de nos jours.

Dans les deux pays, la violence aveugle des groupes insurgés contre l’État au nom d’un prétendu grand changement social, une « révolution », s’est muée en terrorisme développé en alliance avec les barons de la drogue et les trafiquants d’armes.

Si l’idéologie de la « révolution » et l’instauration du régime communiste, dans sa version maoïste, ont été instrumentalisées pour recruter des milliers de jeunes, garçons et filles, et pour exécuter des actes barbares contre les civils et les militaires, l’idéologie a laissé la place rapidement à la terreur et à la violence nihiliste.

Il fallait tuer et en faisant souffrir le plus possible les victimes. On observe les ressemblances de ce cheminement avec les actions de l’État Islamique contemporain. En dernière analyse, comme je le montrerai dans un article ultérieur, la violence post-moderne, nihiliste et barbare, qui prétend instaurer des « paradis » terrestres (communistes, islamistes), est le signe le plus remarquable des temps contemporains.

La répression étatique à la subversion du Sentier Lumineux, et du petit groupe MRTA, fut terrible et
disproportionnée. En 1980, le gouvernement civil attribua les pleins pouvoirs aux militaires dans une
large région déclarée en état d’urgence, c’est-à-dire sans aucune garantie constitutionnelle ; ce pendant
18 ans, entre décembre 1982 et novembre 2000.

Les militaires menèrent une stratégie de terre brûlée, accusant de « terrorisme » tous les paysans des régions situées au cœur du conflit (Ayacucho Junín, Huancavelica, Apurímac). Ils installèrent des prisons dans les casernes, où les accusés de terrorisme étaient soumis aux tortures et souvent aux exécutions. Des nombreux officiers et soldats ont été jugés pour leurs crimes, tant au sein de la justice civile que la justice militaire. Les procès continuent.

Les phases de la guerre péruvienne

La guerre s’est développée en deux grandes phases, de 1980 à 1989 et de cette date à 2000.
• 1980-1982 : L’État envoi les forces de Police affronter ce qui était perçu comme une « rébellion
mineure ». Les policiers furent la principale cible des terroristes.

— Décembre 1982 : Le gouvernement de Belaunde envoi les forces armées á Ayacucho.
— 1982-1984 : polarisation des paysans entre Péruviens et Terroristes, grandes violences de masses
• 1989-1992 : second pic de violence, expansion de la guerre à la selva centrale (Junín, Huánuco)
— 1985-1995 : installation des camps communistes du PCP-SL dans la selva centrale [6,000 Indiens
Ashaninka morts, 10,000 déplacés, 5,000 captifs]

— 1992-2000 : phase finale de la guerre, capture des dirigeants, grande corruption de l’État sous le
régime de Fujimori qui gouverne avec les militaires après son coup d’État d’avril 1992.
• Novembre 2000 : Fujimori se refugie au Japon, le Parlement le déchoit de la présidence et s’installa
le gouvernement de transition de Valentín Paniagua, président du Parlement.

Le soutien initial au PCP-SL fut rapidement remplacé dans les Andes par la résistance civile, qui
s’organise bien avant que le gouvernement de García décida d’armer les paysans (1985) et leur donner
une formation militaire pour l’auto-défense.

Les militaires ont déployé une stratégie de terre brulée jusqu’en 1989, lorsque la hiérarchie décide de
privilégier le rapprochement aux populations. Le déclin de la guerre a été le résultat de la décision des
milices civiles armées [Rondas campesinas y nativas] de lutter les armes à la main pour faire
disparaître les senderistes. Le processus a été similaire avec les subversifs du MRTA.

— La guerre continue dans le VRAEM

Après le processus de retour a la paix civile dans le pays, les groupes senderistes qui agissaient dans la
selva centrale en alliance avec les cartels de la drogue, ont continué leurs activités. Depuis 2008, la
région des Vallées des fleuves Apurimac, Ene et Mantaro [VRAEM] est sous contrôle de l’armée et l’on
libère régulièrement des populations natives qui avaient été installés dans des camps communistes et
de formation militaire pour des enfants-soldats.

La longue période de violence politique au Pérou a laissé des séquelles encore très fortement
ressenties par les populations rurales, notamment celles qui ont souffert de ce que j’ai nommé une
véritable guerre civile. Pourtant, et malgré le succès politique et national de l’installation d’une
Commission de vérité et réconciliation, les gouvernements qui se sont succédés après 2000 ne se
montrent pas à la hauteur des attentes du peuple péruvien.

En effet, même s’ils ont accordé des fonds aux réparations économiques et que les droits humains restent affirmés dans les discours officiels, les réformes de l’État n’ont pas été entamées, et on n’a pas encore réalisé aucune campagne nationale pour diffuser les acquis de la CVR, dont le contenu du Rapport final et sa version résumée, le Hatun Willakuy en langue quechua [la première minorité ethnique du pays].

Note sur la traduction 

Le travail de traduction et d’édition du texte Hatun Willakuy a été réalisé en tentant de respecter au mieux le contenu et la forme de l’édition originale en castillan. Sur le plan de la forme, la subdivision en chapitre, sous-chapitres, ainsi que les paragraphes sont restés les mêmes que dans le texte original. Pour ce qui est du contenu, nous nous sommes efforcés de rendre le sens et la sémantique générale du texte en l’adaptant au discours français. La table des matières est aussi plus détaillée que dans la version originale.

Dans cette édition française nous avons inclus 66 photos qui illustrent de manière remarquable, mais
sans doute brutale, cette période de violence. Elles ont été choisies à partir de l’exposition
photographique « Yuyanapaq. Para recordar » [Pour se souvenir, environ 1 700 photos].
Je remercie chaleureusement les photographes qui ont accepté de céder gracieusement certains de
leurs travaux pour cette édition : Alejandro Balaguer, Ernesto Jiménez, Mónica Newton et Nelly
Plaza.

Je remercie également le soutien permanent de Salomón Lerner Febres, de Félix Reátegui, et d’Orieta
Pérez Barreto.

La première correction éditoriale a été réalisée par Christophe de Beauvais, la seconde par Dominique
Fournier (Musée d’histoire naturelle), et la troisième par Joëlle Chassin, directrice de la collection
Recherches et Documents aux Amériques latines de L’Harmattan, qui a accepté gentiment de publier
cet ouvrage ; qu’ils soient tous les deux remerciés chaleureusement.

Diffusion

• Le livre a été présenté à Paris, le 8 octobre à la Maison de l’Amérique latine, dans le cadre des
Chroniques de Jean-Paul Duviols.

• Puis le 20 octobre, à l’Alliance française de Miraflores (Lima), en présente de l’ambassadeur,
Fabrice Mauriès, du Défenseur du Peuple, César Vega, du Dr Lerner, et enfin de l’éditeur de la version
originale, mon collègue Félix Reátegui.

Alliance française de Lima [de gauche à droite : F. Reátegui, E. Vega, F. Mauriès, M. Villasante et S. Lerner]
• Une autre présentation a eu lieu le 3 novembre à l’Espace L’Harmattan de Paris, organisée par le
Centre culturel péruvien.

• Et enfin, le 5 novembre, j’ai présenté un séminaire sur le livre et sur la violence politique au Pérou
dans le cadre du séminaire d’Yvon Le Bot à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.

*
« LE GRAND RÉCIT DE LA GUERRE INTERNE AU PÉROU »
PRÉFACE À L’ÉDITION ORIGINALE (2004)
Par Salomón Lerner Febres

 
L’histoire du Pérou a connu plus d’une période difficile, pénible et de réel accablement. Mais, sans nul
doute, aucune n’est si fortement marquée du sceau de la honte et du déshonneur que ce fragment
d’histoire que nous devons raconter dans ces pages. Les deux dernières décennies du XXe
 siècle constituent – nous devons le dire sans détour –, une marque d’horreur et d’infamie pour l’État et la société péruvienne tout entière.

Le gouvernement de transition péruvien [Valentín Paniagua] nous a demandé de rechercher et de
rendre publique la vérité sur les vingt années de violence politique qui ont débuté au Pérou en 19801
.
Au bout de deux années de travail, des données à la fois accablantes et insuffisantes nous permettent
d’exposer cette vérité : la Commission de la vérité et de la réconciliation (CVR) a pu conclure que le
nombre le plus probable de victimes au cours de ces deux décennies est supérieur à 69 000 morts ou
disparus, des mains des organisations subversives comme de celles des agents de l’État péruvien.

On a dû récupérer et coucher par écrit, les uns après les autres, année par année, les noms des
Péruviens qui furent et qui ne sont plus. Ce nombre est trop gigantesque pour que notre pays accepte
que l’on continue à parler d’erreurs et d’excès pour qualifier l’action de ceux qui participèrent
directement à ces crimes. Le nombre des victimes résonne trop fortement pour que certaines autorités
ou certains citoyens puissent, à leur décharge, alléguer de leur simple ignorance.

Ce Rapport expose donc un double scandale : d’un côté celui des assassinats, des disparitions et des tortures massives, et de l’autre celui de l’apathie, de l’absurdité et de l’indifférence de ceux qui auraient pu empêcher cette catastrophe humaine et humanitaire et qui ne le firent pas.

Nous avons dit que le nombre des victimes était tout aussi accablant qu’insuffisant. C’est vrai. En
effet, ce nombre lui-même ne rend pas compte des inégalités, des responsabilités, des méthodes et de
l’horreur vécue par la population péruvienne. Il nous informe également très peu sur la souffrance qui
s’abattit sur les victimes pour ne plus les lâcher.

Dans ce Rapport final, nous avons accompli la tâche qu’on nous demandait avec un choix revendiqué : exposer publiquement la tragédie vécue par notre pays comme l’œuvre d’êtres humains, endurée par d’autres êtres humains.

D’autres chiffres à présent. Trois victimes sur quatre étaient des paysans de langue maternelle quechua
[langue andine]. Il s’agit, comme le savent bien les Péruviens, d’une partie de la population
historiquement ignorée à la fois par l’État et par la société urbaine, la seule à profiter véritablement des
bénéfices de notre communauté. La CVR n’a pas trouvé de preuves pour certifier, comme certains l’ont
fait, qu’il s’agissait d’un conflit ethnique.

Cependant, nous disposons d’éléments pour affirmer que les deux dernières décennies du XXe siècle au Pérou, marquées par la destruction et par la mort, n’auraient pas été possibles sans le profond mépris qui englobe cette population, la plus pauvre du pays. Ce mépris était présent aussi bien chez les membres du Parti communiste du Pérou, Sentier Lumineux (PCP-SL), que chez les agents de l’État ; il perdure, par ailleurs, à chaque moment de la vie quotidienne des Péruviens.

Dix-sept mille témoignages apportés volontairement à la CVR nous ont permis de reconstruire, ne
serait-ce qu’en l’esquissant, l’histoire de ces victimes. Il est accablant de trouver dans ces
témoignages, encore et encore, les insultes raciales, les agressions verbales, comme un abominable
refrain précédant la torture, la violence sexuelle, la séquestration du fils ou de la fille, les coups de feu
à bout portant des membres des forces armées ou de la police.

Il est également révoltant d’entendre les  dirigeants des organisations subversives fournir des explications stratégiques justifiant, à tel moment de la guerre, l’anéantissement de telle ou telle communauté paysanne.

---------
( 1  [La Commission de la vérité fut créée par le gouvernement de transition de Valentín Paniagua, le 4 juin 2001 (Décret suprême n°065-2001- PCM). Elle fut ratifiée par le gouvernement d’Alejandro Toledo (Décret suprême n°101-2001-PCM, sous la dénomination « Commission de la vérité et de la réconciliation ». NDT].

--------------


On a beaucoup écrit sur la discrimination culturelle, sociale et économique qui persiste au sein de la
société péruvienne. Peu a été fait cependant par les autorités de l’État ou par les citoyens ordinaires
pour combattre ce stigmate de notre communauté.

Ce Rapport montre au Pérou et au monde entier qu’il est impossible de vivre en méprisant une partie de sa propre population car cette maladie conduit concrètement à des ravages et à des destructions. Dès aujourd’hui, les milliers de morts et de disparus dont le souvenir jalonne ces pages sont là pour nous le rappeler.

Personne ne doit s’abriter derrière les défauts de notre société ni derrière les difficultés de notre
histoire pour échapper à ses propres responsabilités. Il est certain – et ceci constitue l’une des leçons
majeures de ce rapport – qu’il existe une culpabilité générale : l’omission, qui nous concerne tous et
qui s’est traduite par un laisser-faire, sans rien demander, durant les années de violence. Nous sommes
les premiers à le signaler de cette manière.

Mais il n’en reste pas moins que nous avons à affronter des responsabilités réelles qui existent bel et bien. Et que le Pérou, comme d’autres sociétés qui ont vécu une expérience similaire, ne peut pas autoriser l’impunité. Cette impunité est incompatible avec la dignité de toute nation démocratique.

La CVR a retrouvé de nombreux responsables de crimes et de violations des droits de l’homme, dont
elle a fait état publiquement par des canaux appropriés, tout en respectant les exigences et les
restrictions de la loi péruvienne sur l’imputation d’un délit. La CVR exige, et incite la société
péruvienne à exiger que la justice pénale agisse immédiatement, sans esprit de vengeance, mais avec
énergie et sans hésitation.

Cependant, ce récit va plus loin que l’identification des responsabilités individuelles. Nous avons
découvert que les crimes commis à l’encontre de la population péruvienne ne furent malheureusement
pas le fait de sujets pervers, agissant en dehors des normes de leurs propres organisations.

Nos recherches de terrain, ainsi que les témoignages et une analyse documentaire détaillée, nous
conduisent à dénoncer la perpétration massive de crimes coordonnés ou planifiés par les organisations
ou les institutions qui sont intervenues directement dans le conflit politique.

Dans les pages qui suivent nous montrerons de quelle manière l’anéantissement de collectivités ou la
destruction de certains villages étaient prévus dans la stratégie du PCP-SL.

De plus, la mise en captivité de populations sans défense, les mauvais traitements systématiques, l’assassinat pour « l’exemple » ou pour susciter la peur et la terreur, furent les traits centraux d’une méthodologie de l’horreur mise en pratique pour servir un seul objectif considéré comme supérieur à la vie humaine : le pouvoir politique.

Le triomphe de la « raison stratégique », la volonté de destruction au-delà de tout droit élémentaire des
personnes, conduisit à la mort des milliers de citoyens péruviens. Nous avons rencontré cette volonté
de destruction aux racines mêmes de la doctrine du PCP-SL, aux fondements de cette organisation
durant la période 1980-2000.

Cette « raison stratégique » se retrouve dans les déclarations des représentants du PCP-SL, et implique une disposition manifeste à administrer la mort, et même la cruauté la plus extrême, comme un « instrument » permettant d’atteindre leurs objectifs.

Par son caractère criminel et totalitaire, au mépris de tout principe humain et humanitaire, le PCP-SL est une organisation qui ne peut avoir sa place dans une nation démocratique et civilisée comme celle que nous-mêmes, Péruviens, voulons construire.

Face à un tel défi, l’État et ses agents avaient le devoir de défendre la population – une mission
centrale – avec les armes de la loi. Par ailleurs, il est clair que l’ordre soutenu et réclamé par les
peuples démocratiques n’est pas celui des camps de concentration, mais celui qui assure le droit à la
vie et à la dignité de tous. Cependant, ceux qui étaient chargés de défendre l’ordre démocratique ne le
comprirent pas ainsi.

Au cours de nos recherches, au regard des normes du droit international qui règlent la vie civilisée des nations, nous sommes arrivés à la conviction qu’en certains lieux et au cours de certaines périodes, les Forces armées péruviennes commirent des actes systématiques ou généralisés de violation des droits de l’homme. Des preuves existent ainsi pour affirmer que les forces armées se rendirent coupables de crimes contre l’Humanité et de pratiques contraires au droit humanitaire international.

En tant que Péruviens nous avons honte de dire tout cela, mais il s’agit de la vérité et nous avons
obligation de la faire connaître. Pendant des années, les forces de l’ordre oublièrent que cet ordre avait
comme but ultime le respect de la personne humaine et elles adoptèrent une stratégie de violation
massive des droits des Péruviens, y compris le droit à la vie.

Exécutions extrajudiciaires, disparitions, tortures, massacres, violences sexuelles à l’encontre des femmes et autres délits condamnables constituent, par leur caractère récurrent et par leur large diffusion, un ensemble structuré de violations des droits de l’homme que l’État péruvien et ses agents doivent reconnaître et réparer.

Tant de morts et de douleurs n’ont pu simplement se multiplier en suivant le fonctionnement aveugle
d’une institution ou d’une organisation. Il fallut en complément la complicité ou du moins
l’acceptation de la part de ceux qui détenaient l’autorité et qui, en conséquence, avaient la possibilité
d’éviter une telle tragédie.

La classe politique gouvernante ou ceux qui eurent quelque pouvoir officiel pendant ces années de guerre se doivent de fournir des explications au Pérou. Nous avons reconstruit l’histoire de cette guerre et nous sommes convaincus qu’elle n’aurait pas atteint ce degré de gravité sans l’indifférence, la passivité ou la simple ineptie de ceux qui occupaient alors les plus hautes fonctions publiques.

Le Rapport souligne ainsi les responsabilités de cette classe politique qui, rappelons-le, n’a pas encore assumé sa culpabilité et sa responsabilité dans la tragédie de leurs compatriotes qu’ils voulaient – et qu’ils veulent peut-être encore – gouverner.

Il est pénible mais exact d’affirmer que ceux qui sollicitèrent les voix des citoyens péruviens pour
avoir l’honneur de diriger notre État et notre démocratie, que ceux qui jurèrent de respecter la
Constitution que les Péruviens s’étaient donnée pour l’exercice de leur liberté politique, ceux-là
mêmes cédèrent aux Forces armées avec trop de facilité les pouvoirs que la Nation leur avait donnés.

La démocratie à peine victorieuse, ses institutions restèrent ainsi sous tutelle et, parallèlement, on
alimenta l’idée que les principes constitutionnels étaient certes de nobles idéaux politiques, mais qu’ils
étaient inadaptés pour gouverner la population péruvienne. Cette population, méprisée au point d’en
ignorer la clameur, et dont la mémoire fut reléguée à l’habituelle place qu’elle a occupée tout au long
de notre histoire républicaine : l’oubli.
*
Dans un pays comme le nôtre, combattre l’oubli est une forme puissante de faire justice. Nous
sommes convaincus que récupérer la vérité sur notre passé – aussi dure et difficile à accepter que celle
qu’il nous fut demandé d’établir – constitue une manière d’approcher cet idéal de démocratie que les
Péruviens proclament avec tant de véhémence mais que nous pratiquons avec tant d’inconstance.
À l’époque où la CVR fut instituée, le Pérou faisait, une fois encore, une tentative enthousiaste pour
retrouver les chemins de la démocratie perdue.

Cependant, pour doter cet enthousiasme d’un fondement et d’un horizon, il est indispensable de se souvenir que la démocratie ne s’était pas perdue toute seule. Elle fut abandonnée peu à peu par ceux qui ne surent la défendre. Sans un acharnement quotidien dans la manière de l’exercer, une démocratie perd le soutien de ses citoyens et disparaît sans larmes.

Dans le vide moral dans lequel prospèrent les dictatures, les bonnes raisons se perdent et les
conceptions s’inversent, privant les citoyens de toute orientation éthique : l’état d’urgence
exceptionnel devient normalité permanente, les abus massifs deviennent de simples excès, l’innocence
conduit à l’incarcération, la mort, enfin, se confond avec la paix.

Le Pérou se trouve, une fois encore, sur le chemin de la construction d’une démocratie. Le mérite en
échoit à ceux qui osèrent ne pas croire à la vérité officielle d’un régime dictatorial ; à ceux qui
appelèrent la dictature, dictature, la corruption, corruption, le crime, crime.

Ces actes de fermeté morale, repris par les voix de millions de citoyens qui se relevèrent, nous montrent l’efficacité de la vérité. Nous devons aujourd’hui fournir un effort similaire. Si la vérité a servi à mettre à nu le caractère éphémère d’une autocratie, elle est appelée maintenant à faire preuve de sa puissance, afin de purifier notre République.

Cette purification est l’indispensable préalable pour réussir à construire une société réconciliée avec
elle-même, avec la vérité, avec les droits de tous ses citoyens. Une société réconciliée avec ses
potentialités.

Dans ce Rapport final, nous évoquons la honte et le déshonneur. Cependant, des actes de courage et
des gestes de générosité parlent aussi par eux-mêmes, signes d’une dignité intacte, ils nous montrent
que l’être humain reste essentiellement magnanime.

On retrouve là ceux qui ne renoncèrent pas à leur
responsabilité et à la confiance de leurs voisins ; ceux qui s’opposèrent au lâche abandon pour
défendre leurs familles, transformant en armes leurs outils de travail ; ceux qui mirent leur chance de
côté pour aider ceux qui souffraient injustement en prison ; ceux qui furent déracinés mais qui
continuèrent à défendre la vie. Ils sont tous là : au centre de nos mémoires.

Ce grand récit, hatun willakuy [en quechua], constitue un hommage à tous ceux et à toutes celles qui
eurent ces gestes de dignité. Il représente également le mandat des absents et des oubliés, à toute la
Nation. L’histoire racontée ici parle de nous, de ce que nous fûmes et de ce que nous devons cesser
d’être. Cette histoire parle de nos tâches. Cette histoire commence aujourd’hui.

Salomón Lerner Febres
Président de la Commission de la vérité et de la réconciliation
[Discours présenté devant le Parlement du Pérou, à Lima, le 28 août 2003]
Lima, le 28 août 2003
*

(Element PDF) 
Dr Mariella Villasante Cervello
Institut de démocratie et droits humains, Lima (IDEHPUCP)
Rabat, novembre 2015
Noorinfo


              

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