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" Pourquoi maîtres et esclaves soninkés ne peuvent-ils toujours pas reposer dans le même cimetière ? " par Amal Daddah, docteur en sociologie


Actu Mauritanie
Mercredi 16 Mai 2012 - 14:57

Mauritanie, les héritiers de l’esclavage : la longue marche des haratines...


" Pourquoi maîtres et esclaves soninkés ne peuvent-ils toujours pas reposer dans le même cimetière ? " par Amal Daddah, docteur en sociologie
RÉGULIÈREMENT évoquée dans la presse internationale, la question de l’esclavage
en Mauritanie émeut et choque. On oublie souvent que l’ensemble des communautés
ethniques du pays ont traditionnellement entretenu en leur sein des systèmes de
production de type esclavagiste. L’image - couramment retenue en Occident - de «
Blancs » asservissant cruellement de pauvres « Noirs » y perd de sa netteté...

Pourquoi maîtres et esclaves soninkés ne peuvent-ils toujours pas reposer dans
le même cimetière ? Pourquoi les esclaves halpularens bénéficient-ils d’un accès
si réduit à la terre, principale source d’émancipation économique au sein de
cette communauté ? Pourquoi dans l’une ou l’autre de ces deux ethnies,
principales composantes de la minorité afro-mauritanienne, serait-il encore
aujourd’hui jugé scandaleux, indécent, qu’un homme d’origine servile prétende
épouser une femme n’appartenant pas à sa caste ?

La véritable spécificité de l’ordre arabo-berbère ou maure en Mauritanie relève
non pas des pratiques esclavagistes qui y ont été de mise - ou qui le sont
encore, pour certaines (1) -, mais du degré dans l’échelle d’une pratique
générale (2), comme on le constate à propos de la communauté haratine, vaste
population des esclaves maures « libérés » et de leur descendance.

Ni le communiqué officiel du Comité militaire de salut national abolissant pour
la troisième fois, en 1980, l’esclavage en Mauritanie (3), ni l’accès depuis
1984 d’acteurs de souche haratine à des postes gouvernementaux n’ont modifié en
profondeur le sort de cette communauté, qui constitue plus de la moitié de la
population mauritanienne de souche maure - soit 30 % à 35 % au moins de la
population nationale totale.

En milieu rural comme dans les grands centres urbains du pays (où, du fait de la
sécheresse, les haratines se sont massivement joints, au cours des deux
dernières décennies, au flux de l’exode rural), ce groupe constitue un segment
de la société traditionnelle - une caste, dans le système de stratification
maure - dont la situation s’apparente à celle d’une classe sociale située au bas
de l’échelle socio-économique moderne : du système traditionnel au système
moderne, les citoyens haratines sont restés pauvres parmi les pauvres.

L’esprit de la réforme foncière de 1983 - potentiellement une formidable mesure
d’appoint à l’émancipation haratine - a souffert du poids des réseaux du
clientélisme d’Etat, dominés par les notabilités tribales et, plus récemment,
par des lobbies d’affaires. Dans la basse et moyenne vallée du fleuve Sénégal en
particulier, le développement de l’agriculture irriguée s’est traduit par la
croissance d’une riziculture opérée sur de moyennes et grandes exploitations,
tenues par des hommes d’affaires maures venus des villes. Cette riziculture
supplante peu à peu les petites unités de production traditionnelle (cultures
pluviales et de décrue), cependant que les populations autochtones, endettées,
perdues dans le dédale administratif des procédures d’attribution de concession
ou de demande d’appui, se retrouvent souvent à occuper des postes d’ouvriers
agricoles au service des nouveaux exploitants. Certes, cette faible sécurisation
foncière des petits exploitants fragilise l’ensemble de la
population rurale mauritanienne, sans distinction de caste ni d’ethnie. Mais
les difficultés encore plus grandes de la communauté haratine, handicapée par un
moindre accès à la scolarisation de base et le manque de ressources, doivent
être prises en compte dans l’effort de planification et de gestion du
développement. Dans la région du Gorgol, par exemple (4), les haratines n’ont
d’autre choix que de s’en remettre aux notabilités traditionnelles, renforçant
d’autant leur dépendance vis- à-vis de l’ancien maître et, plus généralement,
vis-à-vis du segment tribal d’origine.
Réseaux d’allégeance
LES haratines poussés vers les villes sont devenus omniprésents dans le secteur
informel, qui a connu une explosion à partir des années 80. Après avoir été dans
un premier temps voués à servir de main-d’oeuvre non qualifiée ou de « personnel
de maison », ils sont aujourd’hui devenus également très présents dans les
petits métiers : bouchers, blanchisseurs, charretiers, chauffeurs de bus ou de
taxis, vendeuses de légumes, etc. Mais les entrepreneurs haratines ayant réussi
à se hausser à un certain niveau de chiffre d’affaires se comptent sur les
doigts d’une main... A Nouakchott, la vaste majorité des membres de cette
communauté restent concentrés dans la kebba (le bidonville, littéralement «
dépotoir »). Et si la grande pauvreté n’est l’apanage exclusif d’aucun groupe
dans ce pays, un haratine sera moins armé pour tenter de modifier cette
situation.

Sous le régime du Parti du peuple mauritanien (PPM), le président Moktar Ould
Daddah estimait justifiée la mise au placard « provisoire » du dossier de
l’esclavage. Il aurait ainsi affirmé en 1978, trois mois avant son renversement
par les militaires, à un dirigeant du Mouvement de libération et d’émancipation
des haratines (plus connu sous le nom d’El Hor - l’Homme libre) : « Le problème
de l’esclavage en Mauritanie peut être résolu de deux manières : soit par une
révolution sanglante, ce dont le pays n’a pas les moyens, soit par une évolution
lente de la société grâce au développement économique, et cela est en train de
se réaliser. La preuve en est que les propriétaires d’esclaves, qui disaient
"nos esclaves", depuis quelques années sont gênés et cherchent des périphrases
pour s’exprimer. En tout état de cause, nous ne pouvons pas affronter les
féodaux sur ce terrain à l’heure où le pays est en danger [référence à la guerre
du Sahara], même si le problème nous préoccupe... (5) »

Dix-sept ans après avoir été promulgué, le texte de loi portant abolition de
l’esclavage en Mauritanie n’a toujours pas été suivi d’un décret d’application.
Une telle lenteur n’est pas sans relation avec l’importance de l’identité
islamique, en tant qu’instrument de légitimation du pouvoir : remettre en
question la légitimité de l’esclavage reviendrait, en quelque sorte, à porter
atteinte aux préceptes de l’islam, religion officielle de l’Etat, partagée par
l’ensemble des Mauritaniens. Cette tension est d’ailleurs fortement illustrée
par la teneur même de la fameuse ordonnance de 1981, dont l’article le plus
étoffé officialise le principe d’un dédommagement des maîtres, mais qui n’engage
« (...) aucune mesure en faveur des affranchis pour en faire des Mauritaniens de
première zone, c’est-à-dire des citoyens soumis aux mêmes obligations et
jouissant des mêmes droits que tous les autres nationaux (6) ».

Au sein de l’opposition, on ne semble pas plus disposé à bousculer le statu quo
: ses dirigeants se sont jusqu’ici gardés de mettre en avant, dans leur
discours, le fait - évident, mais opposé à la tradition dans le pays - que
l’islam déconseille fortement la mise en esclavage de musulmans.

La démocratisation du régime entamée depuis 1991 - ou ce qui en fait office - a
renforcé, à travers des stratégies électoralistes, les réseaux d’allégeance
d’ordre tribal, régional et ethnique. Sur le dossier de l’esclavage, la
principale concession du pouvoir a été de propager auprès de l’opinion publique
une théorie initialement lancée par le Comité national pour l’éradication des
séquelles de l’esclavage en Mauritanie (Cnesem), dont le souci est d’effacer du
langage (et des attentes, notamment en termes d’orientation des programmes
publics) toute notion de particularisme à l’intérieur du pays (7). Il suffirait
donc, pour faire des haratines des citoyens à part entière, de lutter contre la
pauvreté « en général »... L’association SOS-Esclaves s’est efforcée au
contraire de montrer le rôle joué par le carcan psychologique associé au statut
servile : une pression insidieuse et forte, susceptible d’émousser chez
l’esclave ou le descendant d’esclave (quelle que soit son ethnie !) sa
détermination à agir sur son sort. Dans ce cas aussi cependant, on pêche par
manque de clarté : l’amalgame reste total entre la vaste question haratine et
les pratiques résiduelles de l’esclavage ; et quand il s’agit de les dénoncer,
on s’en tient à quelques cas isolés régulièrement utilisés pour édifier les
étrangers.

Aucune de ces associations n’a été officiellement reconnue par les pouvoirs
publics, mais M. Mohamed Salem Ould Merzoug, principal porte-parole du Cnesem,
est ministre de l’hydraulique et de l’énergie, cependant que M. Boubacar Ould
Messoud, président de SOS-Esclaves, également membre de la communauté haratine,
a été condamné au début de l’année 1998 à treize mois d’emprisonnement pour...
appartenance à une association non reconnue ! L’accusé, dont la sentence a été
confirmée le 24 mars 1998 par la cour d’appel, a cependant bénéficié le jour
même d’une remise de peine, dans le contexte de la réunion à Paris du groupe
consultatif de la Banque mondiale pour la Mauritanie, et du déplacement du
président américain, M. William Clinton, à l’île de Gorée, au Sénégal, haut lieu
historique de la traite des Noirs...

Ce recul « officiel » sur le dossier de l’esclavage - comme sur celui des
minorités ethniques, tels les Négro-Mauritaniens - ne doit pas dissimuler que
l’identité haratine est en pleine mutation. C’est dans la tente des esclaves, à
travers les chants et les contes véhiculés par ces derniers, que « s’exprime
avec le plus de force une violente critique à l’endroit des maîtres (8) ». Mais
il s’agit d’abord d’ « une résistance à une perversion des rapports "normaux"
maîtres- esclaves, à une exploitation exacerbée, et non à la condition même
d’esclave (9) ».

Le sociologue Abdel Wedoud Ould Cheikh estime qu’il faut cependant « nuancer la
misère morale - la misère physique constitue jusqu’à un certain point un lot
commun "traditionnel" de la société maure, toutes classes confondues - des
esclaves souvent liés à leurs maîtres (...) par des liens sentimentaux complexes
et ambigus, relevant du "syndrome de l’Oncle Tom", un attachement au statut de
servitude qui servira aisément, en ville, à proroger une dépendance d’origine
statutaire et rurale sous forme de rapports clientélaires (10) ».

La grande sécheresse des années 70, bouleversant l’équilibre du système de
production traditionnel, a commencé d’entamer une telle « intégration » du
rapport maître-esclave, et le jeu électoraliste des élites politiques est en
voie de faire le reste. En zone rurale, des formes plus radicales de
distanciation des haratines sont apparues au cours des dix à quinze dernières
années. La multiplication et la radicalisation des conflits fonciers y expriment
une détermination plus forte des membres de cette communauté à faire entendre
leur souci de justice.

Dans les villes de l’intérieur, et jusque dans les petits villages, coexistent
des statuts et des rapports très variables entre haratines et « anciens »
maîtres : rapports traditionnels de dépendance, rapports de salariat, ou
autonomie de production. Mais l’élément nouveau vient surtout des grands centres
urbains, où la dimension plus aiguë d’initiative personnelle a fortement
accentué le processus de désolidarisation du lien tribal originel, ébranlant
plus qu’ailleurs le carcan de la dépendance psychologique. Et comme le cycle
annuel de la migration des haratines reste ponctué d’un retour au terroir, où
ils fournissent la main-d’oeuvre durant la saison des cultures (hivernage), on
peut supposer que s’y trouve régulièrement transplanté quelque chose de la «
culture » haratine urbaine naissante.

L’expression politique d’un tel changement était déjà perceptible lors des
élections municipales de 1990, notamment à travers l’aisance avec laquelle un
fougueux Messaoud Ould Boulkheir, homme politique de souche haratine, parvenait
à attirer des foules à Nouakchott, brisant, l’espace d’un meeting, les barrières
tribales et régionales.

L’ensemble de la classe politique - qui aurait donc plus de flair qu’il n’y
paraît - tient compte de ce nouveau rapport de forces, même si l’on peut
fortement douter que la véritable émancipation puisse suivre les voies souvent
tortueuses du milieu politicien. Car si l’Etat, dans sa dynamique de
distribution de prébendes, accorde désormais « plein statut » aux quelques
heureux représentants haratines, et si la question de la citoyenneté haratine
figure officiellement parmi les grands axes de travail de l’opposition, on se
garde bien de part et d’autre d’intervenir franchement sur le terrain.

C’est à peine si, en marge de cette logique attentiste et prudente, les
responsables du parti d’opposition Action pour le changement (AC), formation
atypique associant principalement des haratines et des Afro-Mauritaniens,
expriment çà et là des velléités d’action politique plus radicale, en même temps
que leurs hésitations traduisent la crainte (ô combien fondée) de voir leurs
desseins diabolisés par leurs compétiteurs auprès de l’opinion publique maure
dominante...

En attendant, la dynamique de paupérisation exacerbée de la population haratine
se poursuit, et avec elle la possibilité de formes violentes de participation
aux prochaines crises que traversera le pays (11). La communauté haratine,
segment important de la majorité ethnique à laquelle il s’identifie
culturellement, est sans doute a priori plus apte à émerger à l’avant-garde du
processus d’émancipation que des minorités traumatisées par plusieurs années de
répression violente et systématique, auxquelles la nation n’a toujours pas fait
face.

1) Quand des parents se voient séparés de force de leurs enfants, quand ces
derniers n’ont pas accès à leur héritage, ou quand le travail des uns et des
autres n’est pas rémunéré par les maîtres-employeurs...

(2) En milieu maure, l’ingérence moins marquée de l’autorité coloniale, puis
l’option d’y tolérer l’esclavage pour gagner l’appui des notabilités, auront
assuré une plus longue autonomie du mode de vie traditionnel.

(3) L’esclavage a été aboli une première fois par l’administration coloniale au
début du siècle, puis par l’Etat mauritanien indépendant en 1960 (affirmation de
l’égalité des Mauritaniens devant la Constitution), et par un communiqué du
Comité militaire de salut national (CMSN), le 5 juillet 1980 (confirmé par
l’ordonnance no 81-234 du 9 novembre 1981).

(4) La Question foncière en Mauritanie. Terres et pouvoirs dans la région du
Gorgol, L’Harmattan, Paris, 1994.

(5) Cité par Mohamed Lemine Ould Ahmed, « L’abolition de l’esclavage en
Mauritanie », mémoire de maîtrise, université de Dakar, 1983, pp. 5-6.

(6) Mohamed Lemine Ould Ahmed, ibid, p. 7. Prudence et susceptibilité dans le
camp du pouvoir ont été exacerbées, ces dernières années, par des campagnes de
presse de l’extérieur, en particulier celles de journalistes et chercheurs
afro-américains, en quête de sensationnalisme autant qu’empêtrés dans les
repères de leur propre vécu historique... Voir, par exemple, Elinor Burkett, «
God Created me to be a Slave », The New York Times, 12 octobre 1997 ; ou Ken
Ringle, « Activists Say Slavery Exists in N. Africa », The Washington Post, 14
mars 1996, etc.

(7) Cette aversion pour la notion de particularisme est certainement
compréhensible de la part de qui n’a toujours pas assumé le drame de 1989, ni
les violentes purges ethniques de 1990-1991, et s’acharne depuis à ignorer le
sort des réfugiés afro-mauritaniens.

(8) Aline Tauzin, « Le gigot et l’encrier. Maîtres et esclaves en Mauritanie à
travers la littérature orale », Revue du monde musulman et de la Méditerranée,
51 (1), 1989, p. 76.

(9) Aline Tauzin, ibid., p. 87.

(10) Abdel Wedoud Ould Cheikh, « Nomadisme, islam et pouvoir dans la société
maure précoloniale (XIe -XIXe siècles). Essai sur quelques aspects du tribalisme
», thèse de doctorat, Paris-V, 1985, p. 453.

(11) Déjà, on a pu voir comment la question haratine se trouvait singulièrement
compliquée par la présence de cet « autre culturel », le citoyen
afro-mauritanien qui, en particulier dans la vallée du fleuve Sénégal, se pose
en compétiteur économique direct. Qui a pu oublier les pogroms urbains d’avril
1989, où des haratines armés de massues se sont volontairement mis au service de
meneurs maures pour « taper sur du Noir », constituant l’essentiel de la force
de frappe au cours de ces journées de folie meurtrière ?

http://www.monde-diplomatique.fr/1998/11/DADDAH/11266


              

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