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Portraits : Ces militantes qui dérangent en Mauritanie


Société
Mardi 29 Décembre 2015 - 19:17

Aminetou, Mekfoula, Mey, trois femmes, trois générations différentes. Elles mènent le même combat : la liberté d’expression, le droit de vivre libre, l’égalité, l’émancipation. Elles ont reçu, toutes les trois, les mêmes menaces, les mêmes insultes, les mêmes brimades et subissent les mêmes pressions familiales, sociales. Mais, elles continuent à résister …


Minetou Mint Ely, devenue Aminetou Mint Mokhtar, présidente de l'AFCF au milieu d'enfants deshérités
Minetou Mint Ely, devenue Aminetou Mint Mokhtar, présidente de l'AFCF au milieu d'enfants deshérités
Minetou Mint Ely, devenue Aminetou Mint Mokhtar en achetant un faux passeport pour fuir la Mauritanie des années de braise (1989-1990[i] ), paie depuis son adolescence le prix fort pour sa rébellion contre les systèmes politiques et tribaux en Mauritanie.
 
« Oui, je dérange depuis toujours, car j’ai osé dire non à ma famille, d’abord, puis au système. » explique Aminetou. «Mes parents possédaient des esclaves et j’étais contre cela, ils m’ont donné en mariage à un ami de mon père alors que j’avais à peine 13 ans, je me suis rebellée. Puis, je suis entrée en politique, dans le mouvement des kadihines[ii], pour finir en prison et subir la torture. »
 
Quarante ans plus tard, Aminetou est la présidente d’une ONG de défense des droits de la femme. Elle défend les femmes victimes de toutes les formes de violences, d’esclavage, mais aussi les hommes victimes d’injustice, y compris ceux qui veulent sa tête.

 «J’ai fait l’objet d’une fatwa religieuse d’un fanatique qui a demandé aux bons croyants de me couper la tête après m’avoir crevé les yeux, car j’étais une mécréante. Et pourtant, lorsque les amis salafistes de mon bourreau, ont été victimes d’abus de la part de la police et de vices de procédures, j’ai dénoncé de tels actes et j’ai demandé justice pour eux » affirme cette militante, candidate au prix Nobel de la paix 2015.
 
« Mais demander un procès juste et équitable pour un jeune homme accusé d’apostasie et condamné à mort après son repentir, était suffisant, pour ce soi-disant mufti[iii], pour m’envoyer à la potence. » conclut Aminetou avec amertume.
 
Aminetou a, en effet, demandé un procès juste et équitable pour Mohamed Cheikh Ould Mkhaitir, condamné à mort par la Cour Criminelle de Nouadhibou, la 2ème ville de Mauritanie, située à l’extrême-nord du pays.
 
Mais Aminetou Mint Mokhtar n’est pas la seule à figurer sur cette liste de femmes que certains veulent éliminer ; Makfoula Mint Brahim, une biologiste, militante pour la liberté d’expression des femmes, y figure également.
 
Makfoula raconte : « J’ai osé interpeller les religieux, j’ai osé les contredire, j’ai osé donner ma vision de l’islam. Et cela est tout simplement blasphématoire dans notre société, une société qui ne donne pas la parole à la femme, qui ne lui donne même pas une chaise dans l’espace public. »
 
Elle se souvient : «La goutte, qui a fait déborder mon vase trop plein de toute cette injustice vécue ou entendue, a été le jour où j’ai décidé de vivre seule avec mon fils de 10 ans, après mon 3ème divorce. J’avais ma maison, mon travail, ma voiture et je voulais vivre ma vie, comme je l’entendais ».

Ma famille a voulu que je regagne le domicile familial, comme le veut la tradition. Elle a essayé de m’en empêcher. « Dans notre société, la famille décide tout pour la femme : ses études, ses voyages, ses loisirs, ses fréquentations. Le seul droit qu’elle a, c’est le choix du menu de la cuisine, etc.» explique Makfoula.
 
« On nous donne l’impression d’être des reines. Or, nous sommes des esclaves ! Nous devons nous taire : taire nos souffrances, si nous sommes maltraitées ; taire notre tristesse, si nous sommes malheureuses ; taire nos besoins, nos désirs.

Et la religion est l’outil le plus utilisé pour nous dissuader ; les us et les coutumes pour nous brimer, nous asservir, nous avilir. Alors, j’ai décidé de me battre pour moi, et pour les femmes de mon pays », précise-t-elle.
 
Suivie par plus de 11.000 lecteurs, la page facebook de Makfoula enflamme très souvent les débats sur les réseaux sociaux, mais aussi les débats des salons de Nouakchott.
 
Pour ce qui est de Mey Moustapha, elle est devenue une icône des jeunes de sa génération, un peu malgré elle.
 
« Je reçois des insultes quotidiennes et des menaces parce que j’ai écrit sur ma page Facebook que je suis pour la laïcité ; que seule la laïcité peut garantir la liberté pour tous. Les gens confondent facilement la laïcité avec l’athéisme. Je n’ai jamais provoqué personne, mais le choix de mon métier de cinéaste est lui-même considéré comme une provocation par notre société qui est conservatrice » déclare Mey Moustapha.
 
Cette jeune fille d’une vingtaine d’années a choisi d’apprendre les métiers de la photo et du cinéma dès l’âge de 13 ans. Et depuis quatre années, elle réalise des courts métrages, dont son dernier « Ishtar et Isis », un film qui dénonce les pressions psychologiques sur les femmes.
 
« Mon dernier film a été primé au festival Karam de Gaza et d’Amsterdam, mais ici il a été mal interprété » explique la jeune cinéaste. « Certains l’ont même traité de film pornographique. »
 
Elle poursuit : « Lorsque j’ai lancé le casting pour mon prochain film, j’ai reçu 25 filles pour le rôle principal. Elles me confient qu’elles aimeraient tellement travailler dans mon film, mais qu’elles n’osent pas à cause de leurs familles. C’est tellement mal vu pour un garçon déjà de faire du cinéma, à plus forte raison une fille. Et ceci me fait très mal. »
 
Finalement, la jeune fille ne demande pas grand-chose, selon ses propos, juste le droit de faire le métier qu’elle a aimé et choisi et de vivre libre dans un pays qui lui garantit ses droits.
 
Pour véhiculer les messages de ces femmes combattantes, un jeune cinéaste, Chevie Baba, engagé pour l’émancipation des femmes, a jugé utile de finaliser son premier film documentaire sur ce trio : ‘Exception : Trois femmes, trois générations, un seul rêve’.
 
Baba explique ses motifs et ses objectifs : « j’ai entendu parler de Aminetou Mint Mokhtar dans les quartiers périphériques de Nouakchott, comme étant un suppôt de Satan. Cela a piqué ma curiosité et c’est ainsi que je l’ai connu. J’ai découvert une femme courageuse, engagée, productive et généreuse comme celles que j’ai côtoyées pendant mon enfance ; Comme Mekfoula et Mey que j’ai connues à travers leurs publications sur les réseaux sociaux».
 
Avant, dit-il, les femmes mauritaniennes étaient plus émancipées, plus courageuses, mieux dans leur peau. Aujourd’hui, je les trouve tristes, coincées, effacées et cela m’attriste. J’ai donc voulu, à travers mon documentaire, montrer les femmes qui peuplent mon rêve pour mon pays, et aussi j’ai voulu montrer qu’elles sont normales, qu’elles n’ont rien de diabolique, ajoute-t-il.
 
Une étude sociologique anonyme sur l’évolution de la femme dans la Mauritanie moderne révèle quatre générations de femmes :
 
La première est la génération de l'indépendance (1960) qui entame une marche calme et silencieuse vers l'émancipation par l’accès à l'école, l’accès au travail et la responsabilité politique.
 
La seconde, représentée ici par Aminetou, est la génération des grandes sécheresses (années 70) qui, sur fond d'éclatement des structures socio-économiques traditionnelles, a construit, au carrefour des grands courants révolutionnaires de l'époque (révolution culturelle maoïste, mai 68, guévarisme, etc.), une vision de l'émancipation (de toutes et de tous) essentiellement basée sur l'action politique.
 
La troisième, représentée par Mekfoula, est la rencontre d'un tempérament personnel fondamentalement libre et provocateur avec une vision du monde construite sur l'engagement civil tous azimuts, porté par le phénoménal développement des organisations de la société civile.
 
La quatrième, représentée par la jeune réalisatrice, semble vivre un conflit de générations où elle revendique une liberté abstraite.
 
Ces quatre trajectoires essaient de représenter le parcours des femmes mauritaniennes ; des trajectoires plurielles, de femmes combattantes, qui subissent, au quotidien, des formes de dépendance souvent très subtiles car enrobées dans des pratiques d'adulation aliénantes, conclut l’étude.

dunevoices
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