Connectez-vous S'inscrire
Noorinfo

Paul Krugman : "L'économie est le vrai scandale français"


Lu sur le web
Dimanche 19 Janvier 2014 - 10:37

Pour l'économiste Paul Krugman, ce qui est vraiment choquant aujourd'hui en France, c'est d'entendre François Hollande souscrire aux vieilles doctrines économiques de droite. - Une soumission qui vire à la faillite intellectuelle.


Conférence de presse de François Hollande à l'Elysée le 14 janvier 2014 (Photo AFP/Philippe Wojazer)
Conférence de presse de François Hollande à l'Elysée le 14 janvier 2014 (Photo AFP/Philippe Wojazer)
François Hollande a cessé de m'intéresser dès que j'ai compris qu'il n'allait pas rompre avec l'orthodoxie destructrice de l'Europe et son parti pris d'austérité. Mais maintenant, il a fait quelque chose de vraiment scandaleux.
 
Je ne parle pas de l'aventure qu'il aurait avec une actrice, ce qui, même si c'est vrai, n'est ni étonnant (on est en France, quand même) ni choquant. Non, ce qui me choque, c'est qu'il souscrive désormais aux doctrines économiques de droite, pourtant discréditées. Ce qui vient nous rappeler que les difficultés économiques persistantes de l'Europe ne peuvent pas être seulement attribuées aux mauvaises idées de la droite. Certes, des conservateurs insensibles et malavisés ont appliqué leur politique, mais ils ont bénéficié de la complicité de politiciens mous et confus d'une gauche modérée.
 
Le marasme persiste
 
A l'heure actuelle, l'Europe semble s'arracher à sa récession à double creux et retrouver un peu de croissance. Mais cette légère reprise fait suite à des années de résultats désastreux. Jugez-en : en 1936, sept ans après le début de la Grande Dépression, une bonne partie de l'Europe connaissait une forte croissance, les PIB par habitant atteignant de nouveaux sommets. Par comparaison, le PIB réel par habitant en Europe reste aujourd'hui très en dessous de son maximum de 2007 - au mieux, il s'accroît légèrement.
 
Pour s'en sortir encore plus mal que pendant les années 30, il faut vraiment en avoir envie, me direz-vous. Comment les Européens ont-ils réalisé ce tour de force ? Eh ! bien, dans les années 30, la plupart des pays européens ont fini par renoncer à l'orthodoxie économique. Ils se sont affranchi de l'étalon-or, ils ont cessé d'équilibrer leurs budgets, et certains d'entre eux ont commencé à réarmer considérablement, ce qui a eu au moins pour avantage de relancer l'économie. D'où une forte reprise à partir de 1933.
 
L'Europe d'aujourd'hui est devenue bien plus vivable, tant moralement et politiquement qu'humainement. L'attachement commun à la démocratie a amené une paix durable ; les systèmes de protection sociale ont compensé les effets douloureux du chômage ; une action coordonnée a écarté la menace d'un effondrement financier. Mais en réussissant à éviter la catastrophe, l'Europe a, en contre-partie, permis aux gouvernements de s'accrocher à des politiques orthodoxes. Aucun pays n'a quitté l'euro, alors même qu'il constitue un carcan monétaire. Dans la mesure où il n'y a pas lieu de relancer les dépenses militaires, nul n'a rompu avec l'austérité budgétaire. Tout le monde a un comportement sûr, censément responsable - et le marasme persiste.
 
La France n'est pas si mal lotie
 
Dans la sinistrose ambiante, la France n'est pas si mal lotie. Certes, elle reste à la traîne derrière l'Allemagne, qui a été portée par son redoutable secteur de l'exportation. Mais la France fait de meilleurs résultats que la plupart des autres pays européens. Et je ne parle pas seulement des pays frappés par la crise de la dette. La croissance française a dépassé celle de piliers de l'orthodoxie comme la Finlande et les Pays-Bas.
 
Il est vrai que d'après les derniers chiffres la France ne profite pas du léger retour de croissance européen. La plupart des observateurs, notamment le Fonds monétaire international (FMI), attribuent cette récente faiblesse aux mesures d'austérité. Mais François Hollande vient d'annoncer les nouvelles orientations - et l'on sentait percer dans ses propos un peu de désespoir. Car en annonçant son intention de réduire la fiscalité des entreprises et de compenser par des coupes dans les dépenses publiques (sans préciser lesquelles), François Hollande a déclaré : "C'est donc sur l'offre qu'il faut agir", avant d'ajouter "c'est l'offre qui crée la demande".
 
L'offre crée la demande : une faribole
 
Eh bien dites donc. Le voilà qui reprend, presque mot pour mot, cette faribole depuis longtemps discréditée qu'on appelle la loi de Say, ou "loi des débouchés", selon laquelle il ne peut y avoir d'insuffisance globale de la demande, puisque les gens doivent bien dépenser leur revenu quelque part. C'est tout simplement faux, et particulièrement faux, en pratique, en ce début 2014. 
 
Tout montre que la France regorge de ressources productives, de capital humain comme de capitaux financiers, qui restent inexploitées en raison d'une demande insuffisante. Il suffit pour le comprendre de voir avec quelle rapidité dégringole l'inflation. La France comme l'Europe dans son ensemble semblent même s'acheminer dangereusement vers une déflation à la japonaise.
 
Comment faut-il interpréter, dès lors, le fait que M. Hollande ait choisi ce moment, plutôt que tous les autres, pour reprendre à son compte cette théorie discréditée ?
 
Comme je l'ai dit, c'est le signe du piteux état dans lequel se trouve le centre gauche en Europe. Depuis quatre ans, l'Europe est en proie à la fièvre de l'austérité, avec des conséquences désastreuses. Le fait que la timide reprise actuelle soit saluée comme une réussite de cette politique en dit d'ailleurs très long. Etant donné les terribles difficultés suscitées par la politique en question, on aurait pu s'attendre à ce que le centre gauche plaide énergiquement pour un changement de cap. Or partout en Europe, le centre gauche (notamment britannique) a tout au plus émis quelques critiques molles et frileuses, avant, bien souvent, de se soumettre bon gré mal gré.
 
Quand François Hollande est arrivé à la tête de la deuxième économie de la zone euro, nous sommes quelques-uns à avoir espéré qu'il se dresse contre cette tendance. Mais comme les autres, il s'est soumis, soumission qui vire désormais à la faillite intellectuelle. L'Europe n'est pas près de sortir de sa deuxième "grande dépression".
 
Paul Krugman
Pour le New York Times
Lu sur courrier international 
Mamoudou Kane


              

Nouveau commentaire :
Facebook Twitter

Actu Mauritanie | Actualité | Economie | Sport | Culture | Société | Lu sur le web | International | Tribunes | Vu de Mauritanie par MFO | Blogs | videos | A.O.S.A | Communiqué | High-Tech | Politique | Sciences | Insolite | Histoire





Suivez-Nous
Rss
Recherche
Inscription à la newsletter
Les + populaires