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Palestine: Réfugiés de père en fils


International
Dimanche 7 Septembre 2014 - 11:00

Les Palestiniens de la troisième génération, dont les grands-parents avaient trouvé asile en 1948 dans les pays limitrophes, sont condamnés à garder le statut de “résidents temporaires”.


Palestine: Réfugiés de père en fils
 
Mon père, né en 1913, a quitté la Palestine en 1948 lors de la Nakba [la “catastrophe”, mot que les Arabes utilisent pour évoquer la création de l’Etat d’Israël]. Il avait alors 35 ans et avait déjà cinq enfants. Plus tard, dans les camps de réfugiés, il en a eu quatre autres, moi je suis le petit dernier.
 
Grand, jouissant d’une force herculéenne, mon père est resté en grande forme jusqu’à sa mort, en 2003, à 90 ans. Aussi loin que je me souvienne, il disait toujours : “Je les connais, les Juifs. Ce sont des lâches. J’aurais le dessus si je devais me battre contre l’un d’eux.” Il ne savait pas, ou ne voulait pas savoir, que le conflit à propos de la terre de Palestine n’était pas une bagarre entre deux jeunes de village. Enfant, je réflé- chissais beaucoup à ses mots. Arrivé à l’adolescence, je lui ai demandé : “S’ils sont lâches et qu’ils nous ont fait ce qu’ils nous ont fait, où en serions-nous s’ils étaient courageux ?” Mon pauvre père est resté bouche bée.
L’humiliation. Pour supporter la dure vie de réfugié, mon père avait besoin de pouvoir évacuer par des réponses simplistes la question de la défaite qui avait anéanti la société palestinienne. Ces “lâches juifs” ont créé des problèmes à mon père, à moi-même et à mes enfants. Ils ont fait de nous des réfugiés de père en fils, année après année, depuis des décennies. Pendant toutes ces années de vie de réfugiée, ma mère reprochait à mon père d’avoir quitté la Palestine. Elle lui disait : “Si tu m’avais écoutée, nous serions restés dans notre village et nous vivrions aujourd’hui parmi les Juifs mieux que nous ne vivons parmi les Arabes.” Mon père, tête bais- sée, se terrait alors dans le silence. (Il faudrait écrire une autre histoire de la Nakba, qui s’appuierait sur le récit des femmes. J’imagine qu’elle serait plus importante et plus objective que celle des hommes.)
 
Ma mère n’a jamais digéré le fait de devoir demander de l’aide humanitaire en faisant la queue devant l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche- Orient [UNRWA]. C’était le comble de l’humiliation pour elle, dont la famille avait vécu dans un relatif confort, d’être soudainement contrainte d’aller quémander de la toile de tente pour mettre ses enfants à l’abri.
 
Pendant son odyssée, elle a été transférée d’un endroit à un autre, vivant dans des abris collectifs où il n’y avait parfois qu’un simple bout de tissu pour être séparé des autres, jusqu’à finalement se voir attribuer un bout de terre sur lequel elle avait le droit de vivre mais qu’elle ne pouvait posséder.
 
Alors que beaucoup de Palestiniens ressentaient la présence de l’UNRWA comme une source d’humiliations, celle- ci a été pour eux une véritable mère. Dans leurs pays d’accueil, les Palestiniens ont mené une vie à part, marquée par le sentiment d’être étrangers. Et pourtant ils y sont nés et y ont passé toute leur vie. C’est qu’on ne leur permet pas de s’en dire ressortissants, sous prétexte bien sûr de préserver leur droit au retour en Palestine, mais aussi de sauvegarder l’identité du pays d’accueil.
 
En quoi étais-je palestinien alors que j’étais né hors de Palestine, dans un camp de réfugiés où les Syriens ont fini par être plus nombreux que nous ? Je ne l’ai compris qu’en voyant comment le destin de mes enfants était de devenir à leur tour palestiniens. Un réfugié palestinien doit toujours se définir par rapport à ce qu’il n’est pas. Quand ses enfants commencent à lui poser des questions sur leurs origines, il s’embarque dans de longues explications sur la lutte avec Israël qui l’a arraché à sa terre, l’a jeté en exil et lui a interdit le retour. Tout cela parce qu’il ne trouve pas de réponse simple à cette question simple que lui posent ses enfants : pourquoi donc ne pouvons-nous pas aller sur le lieu de nos origines ?
Quand mon fils, né en 1991, a eu 14 ans, nous avons fait la demande d’une carte d’identité pour lui. En réalité, il s’agit d’une “carte de résidence temporaire pour Palestinien”. Il y a une case à remplir avec la date du départ de Palestine. Quand j’ai demandé ce que cela signifiait, le fonctionnaire a dit qu’il fallait mettre 1948. Je pensais qu’il plaisantait, mais il avait l’air sérieux. J’ai donc rempli le formulaire en indiquant que mon fils, né en 1991, était un réfugié de 1948, même si 1948 se situe quarante-trois ans avant sa naissance.
 
La vie de réfugié est faite de ce genre de paradoxes. Il porte sur lui les clés de sa maison en Palestine et, quand il est contraint de partir à nouveau, il emporte aussi la clé de son camp de réfugiés. Cela dit, cette vie n’est plus l’apanage des Palestiniens. Il y a désormais aussi des centaines de milliers de Syriens qui portent les clés de leur maison sur eux, en plus de centaines de milliers d’Ira- kiens. Imaginez donc toutes les histoires de douleur qu’ils pourraient raconter.

Samir Al-Zibn
Al-Mustaqbal Beyrouth
Publié le 17 août
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