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Otages français Niger : Rivalités entre négociateurs


Lu sur le web
Mercredi 9 Novembre 2011 - 10:44

Depuis que les familles se sont fait entendre, Paris Match a enquêté sur les pourparlers avec les ravisseurs. Entre voix officielle et voies parallèles, le message est brouillé.


Otages français Niger : Rivalités entre négociateurs
out commence en septembre 2010 à Arlit, le lendemain du rapt des sept employés des deux grands groupes français, Areva et Satom (filiale du groupe Vinci) par le commando de l’émir Abou Zeid, membre d’Aqmi (Al-Qaïda au Maghreb islamique). Chez Areva, c’est la stupeur. A l’Elysée et au Quai d’Orsay, la colère. Chacun accuse l’autre de négligences. Alors que les avions de reconnaissance français cherchent les 4 x 4 des ravisseurs, un homme, à Paris, est averti de leur passage dans le massif de l’Adrar des Iforas, le repaire du groupe d’Abou Zeid au Mali. Ce Français, que nous appellerons « le directeur », est un des dirigeants d’Air France. Depuis les années 80, il connaît tous les arcanes de l’Afrique, surtout celle de l’Ouest. A l’époque, il était un proche de Thomas Sankara, le jeune leader tiers-mondiste qui transforma la Haute-Volta en Burkina Faso, le « Pays des hommes intègres ». Au ­Comité catholique contre la faim, dans la compagnie aérienne Point Afrique ou auprès d’Edgard Pisani, conseiller de Mitterrand, il a connu de nombreux Africains qui aujourd’hui occupent des postes clés. A son arrivée à la direction d’Air France, Jean-Cyril Spinetta fait appel à cet homme discret, au carnet d’adresses bien rempli, pour régler les problèmes de sa compagnie en Afrique. Dès la prise d’otages, grâce à ses amis touareg maliens, le directeur « sait tout ». Il en informe son patron qui est aussi le président du conseil de surveillance d’Areva. Jean-Cyril Spinetta avertit Anne Lauvergeon, la dirigeante du groupe, et Claude Guéant. Le secrétaire général de l’Elysée encourage le spécialiste Afrique d’Air France à continuer à travailler à la libération des otages.
 
A Bamako, le directeur est reçu par le président du Mali, « ATT », Amadou Toumani Touré, qu’il côtoie depuis ­longtemps. Sur le terrain, le directeur peut s’appuyer sur les anciens chefs de la rébellion touareg de 1990 et de 2006. Ils sont ­rentrés dans le rang mais restent très proches du mouvement Tamasheq dans la région de Kidal, la principale cité de la zone contrôlée par l’Aqmi. A Bamako, « ATT » suit les négociations en amont. Tout comme Blaise Campaoré. Le président du ­Burkina utilise son homme de confiance mauritanien, Moustapha Chafi. C’est lui qui a déjà négocié la libération d’otages canadiens et espagnols détenus par un autre émir de l’Aqmi, Mokhtar Belmokhtar, un trafiquant du désert devenu islamiste. Chafi a effectué une dizaine de séjours dans le repaire de Belmokhtar. Le directeur d’Air France le rencontre pour l’entretenir d’Al-Qaïda. Et Jean-Cyril Spinetta est reçu par les présidents du Mali et du Burkina. Les intermédiaires touareg sont formels. Abou Zeid estime que la prise de deux otages africains est contre-productive pour l’image du mouvement sur le continent noir, et il ne sait pas quoi faire de Françoise Larribe. Dans son esprit, une femme ne compte pas. Ces trois-là étant « gratuits », seul Daniel, l’époux de Mme Larribe, a un prix. Il n’est pas encore dissocié du premier groupe sur le point d’être libéré.

Un autre Français est entré dans la ­négociation avec « de gros moyens »

Le « tarif » coïncide avec les souhaits d’« ATT », qui insiste pour qu’on ne sorte pas de la « jurisprudence Chafi » : deux Espagnols pour 2,5 millions d’euros chacun. Le président malien est prêt à ­apporter un appui logistique en fournissant véhicules tout-­terrain, guides et chauffeurs, mais laisse aux Français le soin de régler leurs affaires par l’intermédiaire des Touareg qui, évidemment, lui rendent compte. Pour les quatre, la négociation paraît bouclée, jusqu’à ce que l’émissaire français sente comme une gêne chez ses interlocuteurs touareg. Un député du Nord, en particulier, très bien introduit, lui confie qu’un autre Français, se présentant comme un « ingénieur », est entré dans la ­négociation avec « de gros moyens » et, selon lui, la bénédiction de Paris. C’est « ATT » lui-même qui annonce au ­directeur que « l’ingénieur » est en fait un agent des services français. « Dans ce cas-là, on se retire. Ce genre de travail n’est pas notre métier. Laissons faire les professionnels de la République », annonce Spinetta à son collaborateur. A Bamako, le directeur fait dire à « l’ingénieur » qu’il est prêt à le rencontrer pour lui communiquer des informations. Sans succès. Il comprend qu’il doit s’arrêter. Commence alors une série de mésaventures dans la vie de l’agent d’Air France.
Fin 2010, il est bizarrement interrogé à Paris à propos de paquets de drogue découverts dans un avion en provenance de Bamako. Un interrogatoire qui semble organisé pour l’impressionner. A Bamako, le véritable pedigree de « l’ingénieur » est rapidement connu. En octobre, « La lettre du continent », un bulletin très bien informé sur les réseaux africains, mentionnera l’existence de « l’ingénieur » sous le titre : « Les discrets émissaires auprès d’Aqmi. » Grâce à une société locale, « l’ingénieur » protège les chantiers de travaux publics de Satom, une filiale du groupe Vinci. Ancien élève de l’école d’officiers de Coëtquidan, il a servi la DGSE. Il aurait été envoyé en mission pendant la rébellion karen, en Birmanie, puis au Kosovo. Lieutenant-colonel sous l’uniforme de l’armée tchadienne, il fait preuve de courage à N’Djamena. Il est officiellement chargé de l’encadrement des hommes de la sécurité présidentielle. En fait, il conseille le président Idriss Déby, avec qui il noue des liens de confiance. Début février 2008, l’officier français est aux côtés du président tchadien dans le palais ­encerclé par les rebelles.
A l’Elysée, Nicolas Sarkozy se marie avec Carla Bruni, mais il suit la situation heure par heure. Il aurait même pris le temps de lui parler au téléphone alors qu’il est dans la nasse avec d’autres militaires du 1er RPima. Mais son exfiltration se passe mal. Et ses relations avec l’attaché de ­Défense et l’ambassadeur de France vont ­devenir exécrables. Pire : son nom est cité par l’opposition dans la disparition d’un intellectuel qui aurait été en contact avec la rébellion, et il ­apparaît encore en mars 2010 dans un rapport d’audition de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Depuis, il a, du moins officiellement, quitté la DGSE. L’officier s’est ­reconverti dans le privé. On le voit en Côte d’Ivoire et en ­République centrafricaine auprès du président Bozizé, mais surtout au Sahel, sa terre de prédilection.

Le montant de la rançon pour trois otages dépasse largement ce qui avait été prévu

C’est lui qui aurait proposé aux autorités françaises un plan d’action pour libérer les otages. La proposition, en tout cas, semble avoir été acceptée. Est-ce que Paris, après avoir mené deux opérations commandos contre Al-Qaïda au Mali, ne veut pas apparaître dans une négociation de remise de rançon réglée par deux grands groupes industriels français ? Ou bien s’est-on souvenu en haut lieu du courage de l’officier à N’Djamena ? Fort d’un soutien plus ou moins avéré, « l’ingénieur » arbore désormais plusieurs casquettes. Au Niger, il offre à Areva, avec plusieurs associés, de sécuriser grâce à des supplétifs touareg le site d’Imouraren, la future plus grande mine d’uranium d’Afrique… déjà gardée par l’armée nigérienne et une société française.
D’un autre côté, il poursuit ses négociations au Mali, sous l’œil très attentif d’« ATT ». En janvier dernier, le président malien apprend que les sommes proposées à l’Aqmi sont cinq fois plus élevées que celles qu’il a autorisées. Pire : il ­découvre que son directeur des services de renseignement, Mamy Coulibaly, est partie prenante. Convoqué, celui-ci confirme à son président que le montant de la rançon dépasse pour trois otages largement ce qui avait été prévu pour quatre. L’émissaire d’Air France et les Maliens doutent que tout cet ­argent soit arrivé jusqu’au fin fond du désert. Une partie est larguée par avion, le reste, acheminé par voie terrestre. Les deux otages africains et Mme Larribe sont libérés le 24 février. Peu après, des médiateurs maliens annoncent que l’Aqmi ­demande 90 millions d’euros pour libérer les quatre derniers otages. Une somme extravagante ! Personne ne peut affirmer ce qui reviendra réellement aux preneurs d’otages.
Pour le ­directeur d’Air France, les ennuis continuent. Il vit sous protection après s’être aperçu qu’il était suivi et photographié dans tous ses déplacements. Au cours de l’été, il porte plainte contre X au tribunal de Bobigny. Juste avant, il a raconté son histoire à son interlocuteur habituel, un diplomate à la cellule Afrique de la présidence de la République. Suite à cet entretien, il est appelé par un général de la DGSE au siège du boulevard Mortier. « Comment se fait-il que vous n’ayez jamais pris contact avec nous ? » lui demande l’officier. « Comment se fait-il que vous ne soyez pas au courant de ce qu’il m’arrive ? » rétorque le civil. Dans la conversation, il comprend qu’on le soupçonne de mettre des bâtons dans les roues à « l’ingénieur » dans le but d’obtenir une part de la rançon ! Afin d’apaiser le différend, l’officier organise un déjeuner dans un restaurant de la place de la République. L’ambiance est glaciale. « Est-ce vrai que vous êtes prêt à attenter à la sécurité de ce monsieur ? » demande le général. « Si c’était le cas, il ne serait pas là pour en parler », répond sèchement « l’ingénieur ».

Le sort des otages risque d’être lié à la situation au ­Sahel, qui ne fait que se compliquer depuis la chute de ­Kadhafi

L’officier donne l’impression d’être impuissant devant des protagonistes qui, ­visiblement, bénéficient d’appuis importants. « Je connais Abou Zeid. On se comprend parce qu’on parle le même langage. Aussi Air France et Areva ont intérêt à travailler avec moi », lâche « l’ingénieur » avant de partir. Comme rien ne bouge au tribunal de Bobigny, le directeur se constitue partie civile en septembre. Depuis, ses ennuis ont recommencé, sans qu’il sache s’ils sont fortuits ou délibérés. Le 3 octobre, vers 21 heures, un véhicule le percute de plein fouet alors qu’il ­rentre de Roissy au volant de sa Nissan. Le conducteur est un Guinéen qui parle à peine français, sa compagne, une auxiliaire de police qui l’assiste opportunément pour le constat. Quelques jours plus tard un incendie ravage sa maison de ­campagne dans le Sud-Ouest. Puis c’est le bouchon de la ­vidange du liquide de refroidissement de sa vieille voiture qui, dévissé, entraîne l’arrêt du moteur.
Depuis quatorze mois, des familles espèrent la libération des otages. Mais leur sort risque d’être lié à la situation au ­Sahel, qui ne fait que se compliquer depuis la chute de ­Kadhafi. L’Aqmi n’est pas seule à avoir récupéré des armes. Des milliers de combattants touareg sont rentrés de Libye ­suréquipés. A tel point que l’armée malienne renforce ses garnisons au Sahara par crainte d’une nouvelle rébellion. Ainsi, pour Niamey, la priorité n’est plus seulement l’Aqmi. Le Niger et le Burkina espèrent entamer des négociations avec les groupes islamistes. Le 29 juillet dernier, un haut responsable touareg d’Areva est envoyé en mission par le nouveau gouvernement nigérien chez l’émir Belmokhtar, responsable du rapt, en janvier dernier, de deux jeunes Français à ­Niamey, tués au cours d’une opération française.
Après avoir effectué trois voyages dans l’Adrar des Iforas pour rencontrer les groupes de l’Aqmi qui détiennent les otages, l’émissaire touareg se rend, cette fois, à 70 kilomètres de Tombouctou, où il a trouvé l’émir assis tranquillement au pied d’un arbre, entouré d’une vingtaine de combattants. Quand l’émissaire annonce que « le Niger et le Burkina Faso souhaiteraient que l’Aqmi n’utilise plus leurs ­territoires pour commettre des enlèvements d’Occidentaux », Belmokhtar répond que la discussion est possible. Une fois les trois autres chefs de l’Aqmi informés, il proposera une date pour rencontrer une délégation d’officiels. Mais où le propos de l’émir devient plus délicat, c’est quand il informe l’émissaire nigérien « des démarches effectuées par un Français [il cite le nom de “l’ingénieur”] qui est dans le circuit des négociations pour la libération des otages ». L’émissaire note : « Ce Français a créé une société de sécurité au Mali, il propose aux gens d’Aqmi de travailler avec lui ! Il propose aussi d’être leur intermédiaire pour leur trouver de l’argent… »
P Forestier / Paris Match


              

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