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OTAN en emporte le vent


International
Mercredi 3 Septembre 2014 - 11:20

La rubrique Recadrage est une revue de presse critique des médias occidentaux sur la Russie, dont l’auteur est Matthieu Buge, un Français qui vit à Moscou.


OTAN en emporte le vent
Depuis un peu plus d’un mois, la Russie et l’Ukraine se sont retrouvées noyées parmi une multitude d’articles de presse : épidémie du virus Ebola, opération israélienne à Gaza et émergence soudaine de la nouvelle grande menace terroriste islamiste, l’EIL. On sait la nécessité pour les médias de fournir au lecteur des informations toujours plus fraîches, plus variées, plus sensationnelles. Et l’Ukraine commençait à fatiguer tout le monde – à moins que ça ne soit la stricte faute des journalistes avec leur usage des termes « escalade » et « désescalade » frisant l’écholalie hystérique (1).

Mais lesdits journalistes, qui préparent leur rentrée, n’ont apparemment pas oublié ces termes dans leurs cartables. On constatera d’abord que les sinistres événements au Moyen-Orient intervenaient aussi à point nommé pour éviter un sujet qui fâche. En effet, après avoir accusé la Russie d’être indirectement à l’origine du crash du vol MH17 au-dessus de l’Ukraine, puis s’être décidée à blâmer des « séparatistes » qui auraient abattu l’avion « par erreur » (2), la presse est passée au silence le plus total quant à la question de la responsabilité de ce drame. Une maigre dépêche AFP, par-ci par-là, en fait état (3).

Nous l’avions déjà souligné dans ces pages (4) : la responsabilité des Ukrainiens eux-mêmes était déjà évoquée par le journaliste d’investigation Robert Parry. Le silence occidental, alors que Moscou est seule à continuer de demander des éclaircissements, est éloquent. Il est manifestement hors de question de rouvrir le sujet : l’Occident et ses alliés ne peuvent en aucun cas être à l’origine d’une telle bavure. Et comme on ne pouvait plus attaquer Poutine sur cette question, il fallait trouver d’autres sujets – et vite. Le dénigrement de la Russie dont les médias occidentaux se font le relais actif n’a pas bénéficié de la trêve estivale – loin de là. Ainsi, le 27 juillet, on rêvait du « clan Poutine » en train de vaciller( 5) sous le coup des sanctions occidentales. Le 28, La Haye condamnait Moscou dans l’affaire Ioukos (6).

Le 29, Barack Obama sortait de nulle part un nouveau dossier : la violation par la Russie du traité de désarmement de 1987 (7)… Et le 31, on se plaisait à observer – ou fantasmer, c’est selon – une Europe « forte » et qui « existe » en se fâchant face à l’impérialisme de Poutine (8). Le schéma est limpide : le gouvernement russe fonctionne comme une mafia, prenant de force les richesses de ses opposants potentiels, bafouant les marchés passés avec ses partenaires et, de surcroît, lorgnant sur des ressources au-delà de ses frontières. N’en jetez plus. Évidemment, la presse occidentale ne se risquera pas à relever que ce schéma s’appliquerait tout aussi parfaitement aux États-Unis.

Et on peut toujours rêver d’éditos où l’on se délecterait de voir l’Europe « exister » en se fâchant face à Israël qui faisait de Gaza un terrain vague quand Porochenko pilonnait Donetsk. Mais c’est sans doute lorsqu’ont été relayées sans le moindre esprit critique les protestations occidentales contre l’embargo russe sur les produits alimentaires des pays imposant des sanctions économiques à la Russie (9) que l’hypocrisie a atteint son paroxysme. Il faut, nous dit-on, voir dans cette mesure une « décision politique » intolérable – alors qu’il ne s’agit que d’une réponse du berger à la bergère.

Désormais, les médias s’emploient à user d’une rhétorique rappelant 1936, Munich, et la capitulation des démocraties occidentales face à Hitler. Ainsi, lorsque Poutine a rappelé l’unité des peuples russe et ukrainien, le parallèle avec l’Anschluss [dénomination traditionnelle de l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938, ndlr] ne fut que trop aisé à attraper au vol (10), et il s’en faut de peu pour que l’on parle bientôt des pays Baltes comme on parlait des Sudètes dans les années 1930.

Le 28 août, on a vu l’OTAN sortir des « preuves » de la présence massive de blindés russes en Ukraine (11). On ne peut nier que le gouvernement russe est à la manœuvre d’une manière ou d’une autre dans l’Est ukrainien – ses intérêts y sont autrement vitaux que ceux des Occidentaux. Mais il est amusant de constater que ces « preuves » de l’Alliance sont aussi fiables que celles, en 2003, de la présence d’armes de destructions massives en Irak. Le matraquage médiatique simpliste destiné à faire de Poutine un dictateur impérialiste en puissance, un « nostalgique de l’Union Soviétique » et un « ancien KGBiste » a fait ses preuves.

Et la presse peut dès lors enfoncer allègrement les portes ouvertes de l’analyse biaisée en oubliant que c’est l’OTAN qui s’est étendue à l’Est durant les années 1990 (12), à un moment où la Russie était tout sauf une grande puissance, et que l’Ukraine n’a jamais fait partie ni de l’Union Européenne, ni de l’OTAN. Étant entendu que la Russie ne peut rien faire de bon et que l’Occident a le monopole de la charité, même l’éventualité d’un convoi humanitaire russe dans l’Est ukrainien est considéré comme une menace (13). Kiev et Washington, après l’annonce de ce convoi par le Kremlin, se sont empressés de crier à l’illégalité et à la violation de l’intégrité du territoire.

On aura vraiment tout vu/lu. Les médias occidentaux sont-ils si partiaux pour considérer qu’un convoi humanitaire russe est nécessairement suspicieux, ou sont-ils si naïfs qu’ils croient sincèrement que tous les convois humanitaires occidentaux ne sont que de bonnes œuvres ? La presse a annoncé récemment la livraison d’armes par l’Occident aux insurgés syriens (14). On imagine sans peine la réaction des mêmes médias si le Kremlin disait ouvertement avoir livré des armes aux insurgés ukrainiens ! Mais c’est que la différence est immense aux yeux des médias occidentaux : Hollande livre des armes à la « rébellion démocratique syrienne », quand les « séparatistes » pro-russes sont soutenus par Poutine le « dictateur ».

On est de nouveau confronté à l’aveuglement de masses qui, dès qu’on leur brandit l’étendard immaculé de la « démocratie », abandonnent tout recul critique. Une illusion démocratique bien utile, d’ailleurs, pour taire les enjeux réels, côté occidental, de l’affaire ukrainienne. Car les agissements mafieux qui se trament à Kiev, de la nomination du fils du vice-président américain Joe Biden au conseil d’administration de Burisma, une des plus grande compagnies gazières ukrainiennes (15), à la manœuvre du Premier ministre Iatseniouk pour vendre à des intérêts privés étrangers (lire occidentaux) le pipeline ukrainien (16) suffiraient à quiconque d’un peu sensé pour le comprendre : il n’y a absolument rien de démocratique et d’idéaliste dans cette histoire. Mieux vaut donc ne pas insister sur ces points.

La panoplie médiatique n’aurait pas été complète sans la complainte d’une personnalité du monde des arts et des lettres. Fin juillet, lemonde.fr publiait un billet de Svetlana Aleksievitch, remarquée pour son excellent ouvrage La fin de l’homme rouge, où elle fustigeait une Russie « de moins en moins démocrate » (17). L’article laisse pantois : décrivant de manière surréaliste un processus de destruction des prétendus « acquis démocratiques » de l’ère Eltsine, il prouve surtout que même les élites intellectuelles ont tout oublié, et qu’il serait de bonne pédagogie de rendre obligatoire la lecture de La stratégie du choc, de Naomi Klein (18).

Le chaos économique de l’époque, provoqué par l’école de Chicago, et la tartuferie politique de Eltsine – « Boris Premier », comme il aimait à s’auto-surnommer – n’ont jamais servi le moindre idéal démocratique tel qu’on l’envisage à l’Ouest. Toutefois, les élites occidentales, voyant en Eltsine un dirigeant accommodant pour leurs intérêts propres, n’hésitèrent ni à saluer la « victoire de la démocratie » lors de sa réélection trafiquée de 1996, ni à réitérer leurs applaudissements lorsqu’un Poutine, sorti de nulle part, fut « élu » pour la première fois.

C’est qu’on croyait alors que Poutine suivrait la même ligne que son prédécesseur, à savoir celle dictée par l’Occident. Mais dès que sa popularité en Russie est devenue réelle et que sa politique, dans le même temps, se mit à aller à l’encontre des intérêts des grandes entreprises occidentales, l’heure du retour au russian bashing a sonné. Les leaders occidentaux peuvent désormais brandir la menace d’une guerre ouverte avec Moscou (19) : le public est convaincu que c’est la Russie qui plonge le monde dans le chaos… Et l’Occident, avec l’aide du FMI, peut tranquillement, pendant ce temps, infliger sa stratégie du choc à l’Ukraine (20).

Source:Reseauinternational
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