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Nouvelle d’été : Un candide à Nouakchott (partie 3/3)


Culture
Dimanche 12 Août 2012 - 14:51

Youssouf Taplé continue ses pérégrinations dans Nouakchott, et perd de plus en plus ses illusions d'une terre promise de la poésie.


Nouvelle d’été : Un candide à Nouakchott (partie 3/3)
"Plante cette graine. Arroses-la, prends en soin. Laisse le soleil l'abreuver des bienfaits de ses rayons. Et pourtant, même ainsi tu n'es pas assuré qu'elle pousse convenablement. D'autres forces aussi sont à l'œuvre."

Mes premiers jours en Mauritanie me rappelaient ces paroles de ma grand-mère à la suite d’un cadeau de graines de maïs.

Voilà une superbe graine, multicolore qui avait été plantée il y a un demi-siècle, arrosée de pluies d'abnégation, ensoleillé d'ardents rayons jaillissants des eaux et du sol, mais les "autres forces" étaient si puissantes, si pures dans leurs ténébreux étincellements!

L’un de ces étincellements dirigeait la prière en ce jour saint du vendredi, à la mosquée saoudienne de Nouakchott. Celle-ci était blanche de boubous immaculés. L'imam allait commencer son "khoutb"*. Le recueillement était intensément palpable. Les fronts luisants de ferveur, les articulations parées à rendre louanges à l'Un.

- Mes frères, commença la voix miauleuse, campée solidement sur un bâton. Je veux vous parler aujourd’hui de la chefferie dans l’Islam. Le chef doit être suivi et respecté. Celui qui ne suit pas le chef n’est pas un bon musulman ! tonne vers la fin d’une trop longue tirage pour être rapportée ici, la barbiche acérée de l’imam (j’avais vraiment l’impression que c’était sa barbiche qui parlait)…

Je comprenais à présent pourquoi le Saint Coran recommande de rechercher le savoir «jusqu’en Chine».

La plupart des chefs de mosquées ou religieux, tout occupés à craindre les pouvoirs temporels, déformaient de plus en plus cette idée forte dans le Coran du respect du chef «légitime» (on oubliait souvent cet épithète) et «juste».

La prière effectuée, je quittais cette parenthèse sans poésie (la faute à la barbichette acérée).

Je retournai à l’auberge auprès de mon 101ème poète. Sa bouche fine semblait perpétuellement prête à divulguer un secret enfoui dans les recoins oubliés de la mémoire humaine. Je le trouvai riant aux éclats à la lecture du recueil d’idioties du sage idiot Nasr Eddin.

- Ha mon ami ! Il me tuera ce gredin d’Eddin ! On aurait bien eu besoin d’insolents comme lui de nos jours, pour botter les culs de nos imams hypocrites disait-il en riant, en me présentant le livre.
- Il avait le sens de la leçon ; on ne peut pas le nier, ajoutai-je, souriant.
- Un peu oui mon ami ! Comment des gens qui prétendent à se rapprocher d’Allah, peuvent-ils faire preuve de si peu de tolérance, de tant d’hypocrisie ? Cette question était d’actualité à son époque ; elle l’est encore aujourd’hui.

- Bah… entamai-je, me ravisant, en repensant à mon imam à la barbichette de tout à l’heure. La foi, quelle qu’en soit la religion, est beaucoup plus, pour beaucoup d’entre nous, un faire-valoir social, qu’un acte de crainte et d’amour révérenciels au Créateur, murmurai-je presque pour moi-même.

Si les imams, comme leurs ouailles, craignaient Dieu, ils choisiraient un discours de vérité à chaque fois que l’histoire leur impose. En Mauritanie, apparemment ça n’a jamais été le cas. Les imams «officiels» sont des extensions religieuses du pouvoir politique. Samba Bâ m’a longuement évoqué l’histoire de ces militaires noirs, mauritaniens, humiliés, trainés dans le désert du nord-mauritanien, torturés, pendus.

Comme d’autres tortionnaires racistes avant ceux-là, la première chose à laquelle ils s’étaient attelés : La déshumanisation, et même ici, la «démusulmanisation» des personnes torturées, traitées de «cafards» et de «sales juifs» avant l’extrême onction. Il fallait bien se donner un lâche courage pour ôter ainsi la vie, en se mentant à soi-même, pire : en mentant à sa foi prétendue.

En oubliant la suprême admonition du Prophète Mohamed aux fils d’Adam : «Tu es l’esclave de Dieu uniquement, et jamais l’esclave d’autres esclaves».

L’après-midi avancé, je décidai d’aller voir enfin la plage de Nouakchott, où j’espérais enfin, peut-être, retrouver un peu de l’élan poétique qui m’avait transporté les deux premiers jours de mon arrivée. Mais même là, la maturité du voyage avait fait son œuvre : mes yeux s’étaient assombris. Et je ne trouvais aucun onirisme, aucune métaphore à conjuguer aux scènes que je découvrais qui auraient pu se passer n’importe où ailleurs dans le monde. Des jeunes entre voitures, et regards en faïence.

J’en étais à me demander quelle poésie j’avais pu percevoir dans cette partie du monde qui semblait s’être oubliée elle-même, et qui semblait avoir déraillé du cours ferraillé de l’histoire.

La vague ocre poétique que je percevais de manière diffuse à mon arrivée, s’était estompée, même dissipée. Tout me paraissait si gris à présente, en ces dunes jaunes ! Ce n’était pas tant les dunes et l’environnement mêmes. Non, les âmes étaient grises. Sans poésie. Sans cette flammèche heureuse de l’étonnement perpétuel.

La mondialisation s’étant bien déroulée, le monde est aujourd’hui partout peuplé de cyniques.


*Khoutb : Sermon de l’imam, le vendredi avant la prière
Mamoudou Kane


              

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