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Noorinfo

Nouvelle d’été : Un candide à Nouakchott (partie 2/3)


Culture
Mercredi 1 Août 2012 - 11:02

Youssouf Taplé prend ses marques à Nouakchott assez rapidement, et découvre une aura poétique insoupçonnée, dans chaque rencontre faite, et chaque lieu visité. Deuxième partie de la nouvelle d'été de Noorinfo.


Nouvelle d’été : Un candide à Nouakchott (partie 2/3)
Le marché SOCIM. Un vaste imbroglio de légumineuses, paré de lumineux illuminés. J'eus du mal à trouver le vendeur de gourdins indiqué. Cet instrument me semblait dorénavant nécessaire pour continuer dans ma quête poétique.

J'aperçus le colosse qu'on m'indiquât au cœur du marché. Un certain Makhou; un cyclope à deux yeux. J'imaginais aisément la fureur (douloureuse pour les os et les muscles vers lesquels celle-ci pouvait se diriger) d'un tel être que l'on couperait dans son élan poétique!

- Assalamalekoum, entonnai-je presque, m'approchant de lui.

Un grognement me répondit. Makhou leva à peine la tête en ma direction.

- Deubouss! M'enhardis-je, mimant la forme de la masse recherchée, et présentant deux billets fripés de 200 ouguiyas.

Des lors un sourire apparut sur les traits de ce gardien de Circé des temps modernes enveloppé dans un boubou rapiécé et bleui, à moitié noirci aussi, j'imagine à force de colères poétiques.

Il me remit l'instrument qui me servirait dorénavant de viatique dans ma quête ultime. L'émotion m’étreignit au moment où je serrais le gourdin dans mes poings... Un tel instrument de pure destruction, dans un tel pays de pure dévotion (poétique)! Je me demandais à partir de cet instant comment un homme tel qu'Omar Kayyam, ou encore un Hafez, et peut-être même un Césaire, avaient pu uniquement forger des vers, sans tenter d'apercevoir l'autre versant de leurs aventures poétiques et quasi prophétiques!

C'est-à-dire la perspective haletante, entre deux déclamations de poèmes durement forgés, de déformer quelques visages au passage.

C'était sûrement ce graal atteint par mon cyclope du marché des fruits et légumes que peu devaient comprendre, et qui se manifestait par des grognements intempestifs. Quel formidable trait-d ‘union entre le monde des muses et celui indistinct des brutes! La parabole était d'une simplicité lumineuse.

Je quittais Makhou l'émotion tremblante dans mes mains engourdies tenant le gourdin anti-gredins. Un cyclope sage était au cœur de Nouakchott, et il passait inaperçu! L'effacement : le signe ultime de la sagesse.

Mon père m'avait fortement recommandé de visiter deux amis mauritaniens de fac : un certain Samba Ba et un autre du nom d'Ahmed Ould Boivil. Le premier était devenu un haut fonctionnaire de l'état, et le second n'était autre que l'actuel ministre de l'intérieur. Je cherchai dans mon calepin les contacts écrits par mon père, et décidai de commencer par monsieur Ba.

L'appel fut bref, mais m'en dit beaucoup sur la personne. Je m'étais à peine présenté comme le fils de Yacoub Taplé, qu’il ne me laissait pas finir.

- Seydi Taplé ! Quelle agréable surprise ! Comment va ton père ? il faut absolument que tu passes déjeuner à la maison aujourd’hui même !

J’eus à peine le temps de placer un «oui» timide, et de noter le plan de la maison qu’il m’indiqua. J’avais le tournis, assailli par ma première rencontre avec un poète-deux-vers-par-seconde. Une espèce très rare, et qui se caractérisait (selon la légende) par un accès ininterrompu au flot universel de l’inspiration et de la parole ! En bref, une pipelette (poétique), diraient les imbéciles heureux.

Je me présentai à son domicile un peu après 13h. Une grande et somptueuse bâtisse aux murs ocres dans le quartier riche, dit de Las Palmas (où je n’ai pas vu une feuille tremblante de palmier).

Une fillette d’une dizaine d’années m’ouvrit, me toisa de bas en haut, comme si elle-même à son âge sentait vaguement le déficit poétique qui devait surement émaner de mes yeux globuleux et de mes jambes trop arquées.

- Bonzour, zozota-t-elle finalement.
- Bonjour jeune fille, lui répondis-je de ma voix la plus sympathique possible, qui ne lui arracha pas un rayon de chaleur en ma direction.
Ton père m’attend. Je m’appelle Youssouf Taplé, continuai-je en fixant cette petite que je vis un instant comme Mami Wata perdue dans le désert, et trépignant d’impatience de retourner dans les flots tumultueux d’un lointain marigot.


- Entrez, il est dans zon zalon, au fond du couloir, m’indiqua-t-elle de son petit majeur.

Je trouvais Samba Ba, affalé dans un grand canapé, vêtu d’un boubou d’un blanc immaculé, et massant doucement un ventre rebondi, certainement par des décennies d’intenses réflexions poétiques (certains se tenaient la tempe, d’autres se massaient le ventre).

Il se releva avec une agilité et une rapidité que je ne lui soupçonnais pas au premier abord.

- Youssouf Taplé ! Ton père m’avait fait part de ta venue au monde. Bienvenue chez toi. Assieds-toi mon fils, me dit-il tout sourire en m’indiquant la place qu’il venait de quitter.
- Merci tonton Samba.


(Je vous épargne les dix minutes d’interminables et liturgiques salutations, où nouvelles furent prises de nos familles respectives, dans leur entières configurations généalogiques, et où présentations furent faites des membres résidant sous son toit, de la sienne)

- Assez parlé, mangeons maintenant, nous reprendrons cette conversation après le déjeuner, intima-t-il en s’asseyant près du grand bol de riz au poisson, plein de légumes appétissants, qu’on venait de poser.

J’opinai gravement de la tête, et m’asseyais à sa suite près du bol. Nous fûmes rejoints, pendant que nous nous lavions les mains, par sa dernière, qui n’était autre que Mami Wata, qui m’avait ouvert la porte. J’appris plus tard qu’elle mangeait toujours avec son père. Elle seule avait ce privilège.

Nous attaquâmes enfin le plat de «thiep boudiene», chacun attelé à préparer méticuleusement et cérémonieusement ses bouchées, lorsqu’arrivé quasiment à l’entame d’une seconde période qui s’annonçait houleuse, je remarquai le regard fixe de Mami Wata, sur mes mouvements de main.

Je compris la raison d’un tel regard en constatant l’immense morceau de poisson capitaine que je tenais dans mes gros doigts, habitués à saisir pleinement ce que lui offre la vie.

J’allais mettre ma douzième bouchée en fournée, lorsqu’elle s’écria :

- Père, regarde cette immense bouchée qu’il tient !
- Tais-toi petite effrontée ! lui intima son père. Qui te dit qu’il en reprendra une autre !? questionna-t-il en me regardant avec inquiétude, de biais.


Je reposai timidement la douzième bouchée, et la divisa en deux parts égales, que j’enfournais l’une après l’autre. Mami Wata me scrutait d’un œil noir que je ne pouvais soupçonner chez une enfant de son âge ! La fée des fleuves s’éloignait de mon imaginaire, et je percevais à présent une Gorgone à sa place.

Le déjeuner expédié, Samba Bâ m’interrogea sur les raisons de ma présence en Mauritanie. Je les lui expliquai ; ce qui arracha un sourire, qui venant de lui, semblait s’arracher des affres de son estomac plein, à ses lèvres pleines.

- Mon fils, si poésie il y eut dans ce pays, je peux t’assurer qu’il ne reste plus que des ignorants arrogants ici. Et puis notre illustre, omniscient et moustachu président l’a bien dit il y a peu : « le problème de la Mauritanie réside dans l’excès de poètes qu’elle recèle ». Depuis une guerre fait rage entre les dunes de cette contrée qui s’est elle-même oubliée sur la voie de l’évolution. La poésie se meurt ici mon fils, déclama-t-il presque, d’un ton laconique.

J’écoutais cette longue diatribe, exactement comme je recevais un lent et précis coup de poignard en plein cœur. Le ton et le visage morne affiché par tonton Samba ne laissait planer aucun doute : mes sens avaient été floués depuis mon arrivée. Non cela ne se pouvait ; j’avais bien senti cette odeur particulière, (proche de celle de l’azote pure) en Mauritanie. Je devais me dépêcher dans ma quête, avant que le moustachu président cité par Samba Bâ ne tue ce pays. Dans le sens poétique du terme bien entendu.

On se dit au revoir sur le perron de la porte d’entrée, sous le regard inquisiteur de la Gorgone.

Le lendemain, j’allais au rendez-vous pris la veille, au bureau d'Ahmed Ould Boivil, qui, entre deux poèmes, et deux ordres de bastonnades en règle de manifestants, avait trouvé du temps à m'accorder. Je m'étais juré de juste lui présenter les respects de mon père, et de le quitter aussitôt. Je n'en entendais pas du bien depuis mes pieds posés en terre de poésie!

Il semblait vouer un culte particulier à la protection d'intérêts particuliers. On le disait faible de caractère, avec un sourire trop enfoui dans son joufflu visage pour être honnête! Des yeux trop petits pour être ceux d'un poète!

Pourtant la surprise fut grande en pénétrant son bureau vaste et encombré. Jovial, les joues accentuant cet effet. Franc sourire. Petits yeux certes, mais plutôt cernés de fatigue. Je m'étais mépris sur son compte, et la vindicte de la rumeur populaire avait certainement eu raison de ce pauvre bonhomme qui dégoulinait de concentration poétique (qui se manifeste par une propension aiguë à avoir les mains moites, le front en perpétuelle sueur, des hochements de tête à chaque bout de phrase).

Je voyais un homme voûté sous le portrait majestueux du président de cette république de Mauritanie (islamique pardon, paraît-il). Je voyais une abnégation sans borne sur ces traits emplis d'emphase hyperbolique, qui laissait penser que sa nature purement poétique, et son sens inné des figures de style le prédisposaient à faire plus que ce que lui demandait un ordre ou sa fonction. Ainsi s'expliquaient les répressions de ces derniers mois, où il y eut crânes matraqués, côtés brisées, dents disloquées, quelques honneurs dispersés, et tout de même des morts, appris-je.

Il n'en était pas le responsable au fond. On avait dû le sommer de disperser une manifestation, et tout entièrement pris dans sa transe poétique et hyperbolique, ses synapses (hyperboliques donc), reliant des neurones fondamentalement englués dans la substance de l'emphase, ont transmis un message épique qui demandait de réprimer de manière shakespearienne les manifestations. Or, vous l'admettrez avec moi, point de Shakespeare sans drame, sinon l'ordre aurait été pavlovien !

Et nous sommes dans les sphères éthérées de la Création. Quel piètre poète, (accessoirement fonctionnaire) il aurait fait, s'il avait à peine enfermé des manifestants récalcitrants, ou tout juste balancé quelques grenades lacrymogènes. Si ceux-là avaient leur constance du sage, il n'offrirait pas le flan à d'éventuelles critiques sur sa constance de poète hyperbolique!

Je le quittais après quelques salutations pressées, et un message transmis de la part de mon père, à qui il me demanda par cette occasion de lui transmettre un message de sa part à lui.
Mamoudou Kane


              

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