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Naffet Keita, socio-anthropologue : "C’est surtout au Mali et au Niger que les rébellions prirent une forme extrême; la démocratisation et la volonté de certaines puissances capitalistes de faire main-basse sur les ressources ont commandé"


International
Mardi 17 Janvier 2012 - 17:03

Enseignant-chercheur à l’Université de Bamako, et spécialiste de la rébellion touarègue à laquelle il a consacré sa thèse de doctorat et l’essentiel de ses recherches universitaires, Naffet Keita est considéré comme l’un des plus grands spécialistes des Touaregs. Pour Noorinfo il donne des éléments explicatifs, historiques et culturels pour mieux comprendre les origines de la tension actuelle qui règne au Nord-Mali, entre les rebelles indépendantistes touaregs et l'Etat malien.


Naffet Keita
Naffet Keita
Qui sont les touaregs? D'où viennent-ils?

De pasteurs nomades, les touaregs sont devenus éleveurs transhumants; les frontières étatiques et les espaces de vie et de parcours ont rétréci leur horizon. Ils sont davantage semi nomades et ne répugnent plus à la vie sédentaire.

Les Touaregs du Mali n’ont pas la même origine. De par leur histoire, les migrations anciennes, leurs implantations actuelles, ils se distinguent les uns des autres. Les activités économiques, le pastoralisme exclusif ou le pastoralisme caravanier ou encore l’agro-pastoralisme, sont fonction de l’espace perçu, vécu et représenté.

À l’extrême nord-est, nous avons les Kel Adrar (Adagh) ou Iforas (Ifoghas); du nom de ce massif montagneux qui constitue un monde isolé, à part; son chef-lieu, Kidal - entre temps devenu région administrative -, a été choisi à l’époque coloniale à la fois comme poste militaire avancé dans le «désert malien» et comme «siège d’un bagne» parce que l’éloignement, le désert rendent quasiment impossible toute évasion. C’est aussi un haut lieu de sites anciens, impressionnants par leur nombre et leur importance. Le plus important demeure Tademakka que certains historiens confondaient à Tadekka. Les Kel Attaram, au nord-est du pays, ont pour chef-lieu Ménaka, les plaines bordant les rives du Niger de Gao à Andéramboukane.

Dans la région de Tombouctou et Goundam, les Kel Antessar et les Tenguéréguif vivent dans la vallée du fleuve et possèdent des droits fonciers sur les terres riches, en complémentarité et parfois en concurrence avec les paysans Songhoy, les Peul-Rimaïbé, les Sorko, etc. Dans le Gourma, les Touaregs pratiquent un élevage extensif et la cueillette de nombreux produits végétaux, plus au sud encore, aux frontières du Burkina, l’élevage extensif s’accompagne de cultures pluviales, mil essentiellement. Cette diversité de peuplements et d’activités, qui a parfois pris la forme de mutation, s’est accentuée à la suite de sécheresses qui se sont succédées depuis des années.
Ensuite, si les Touaregs maliens ne se réclament pas d’une ascendance commune qui aurait formé une entité politique unique, ils affirment leur appartenance à l’ettebel (le terme dérive de l’arabe «tobol», signifiant tambour) dont ils dépendent (Iforas, Ouelleminden, Kel Antessar); cela qu’elle que soit la place sociale que les uns et les autres occupent dans cette société.

Ils seraient divisés en plusieurs factions ou communautés. Qu’en est-il ?

Au-delà des confédérations qui sont au nombre de cinq (5) – les kel Ajjer en Libye, les kel Aïr au Niger, les kel Hoggar en Algérie, les kel Ifoghas et les kel Ouelleminden au Mali. En plus de celles-ci, il existe d’autres groupes qui n’ont pas atteint, à mon avis, le statut de confédération, il s’agit des Kel Geres du Niger et des Kel Antessar du Mali.
Par exemple au Mali, la confédération des kel Attaram était composée des kel Adagh et des Kel Ouellemenden avant la paix coloniale en 1921.

Un nom revient sur toutes les lèvres, Iyad Ag Ghaly, salafiste et proche d'ATT selon certaines sources. Qui est-ce personnage? Un nouveau Ibrahim Ag Bahanga?

Iyad Ag Ghali est l’une des figures emblématiques de la seconde génération de la rébellion au Mali des années 1990. Il était le chef historique du Mouvement Populaire de l’Azawad (MPA) et signataire des premiers accords dits de Tamanarasset en 1991. Au départ, un véritable «Touareg du commun», Al taraka (ceux qui ont renié Dieu- ndlr) est devenu un ermite religieux ; ce qui lui conféra un poste diplomatique en Arabie Saoudite récemment. Il serait également l’un des partisans du concept du «pouvoir ethnique» - développé par des anthropologues tels Biaya, Klute et moi-même dans différents travaux.

Pour plus d’un observateur, Iyad serait un enfant gâté de la République (démocratique et décentralisée s’entend)! De par le dernier acte qu’il vient de poser, en se retirant dans les montagnes d’Abeibara et créant un mouvement Ançar Eddine (au nom révélateur du courant islamiste non loin du Tabligh pakistanais), nous présumons que feu Bahanga était un de ses bras armés précieux.

Qui sont les leaders au Mali, en Algérie, au Niger ? Entretiennent-ils des relations entre eux?

Dans chacun de ces pays, les leaders Touaregs (chefs traditionnels et anciens rebelles intégrés dans les forces armées et de sécurité en plus de l’administration publique) se comptent à profusion. Tout de même, il y a lieu de dissocier ceux qui ont intégré la logique étatique de longue date et les responsables des rébellions (1990, 1995, 1998, 2003, 2006 et 2009 à la chute de Mouamar Khadafi).
Aussi, faudra t-il remarquer que l’Algérie n’a pas connu de rébellion des Touaregs mais davantage des mouvements de protestation localisés. Ces enjeux ont été très tôt contenus par les pouvoirs publics algériens (de Chadli à Boutéflika).

C’est surtout au Mali et au Niger que les rébellions prirent une toute autre forme, le vent de démocratisation et la volonté de certaines puissances capitalistes de faire main-basse sur les ressources énergétiques (Uranium et pétrole du Niger) commandaient.

Dans ces contextes, à l’opposé de la fraternité vantée dans les camps libyens, ce sont les logiques tribales et hiérarchiques qui triomphèrent lors des négociations et la signature des différents accords de paix. Difficilement, les mouvements en se divisant, les leaders ne pouvaient prendre langue et continuer la lutte au bénéfice de leurs tribus et fractions respectives: chacun voulant tirer la couverture à soi. Dans ces conditions, ils ne pouvaient maintenir les contacts. Nous avons là, une maladie infantile des mouvements et rébellions Touaregs, au sens marxien du terme.

anciens rebelles touaregs au Nord-Mali
anciens rebelles touaregs au Nord-Mali
Récemment, ATT a reçu au Palais présidentiel le Colonel Waqqi Ag Ossad et le Commandant Inackly Ag Back, au nom de 300 mercenaires, appartenant à la communauté Imghad, revenus tout droit de la Libye après la chute de Khadafi et qui demandent à être intégrés dans l’Armée régulière malienne. Profession de foi ou duperie?

S’il est vrai que le Président a reçu les deux officiers de l’armée libyenne, c’est parce que très tôt le groupe qu’ils commandent s’est clairement positionné pour la paix tout en souhaitant se mettre à la disposition des autorités gouvernementales.

Tout de même, il y a lieu de relever que les différents groupes armés revenus de la Libye se sont positionnés suivant des logiques tribales ou communautaires. Une telle situation augure des revendications identitaires en perspective des plus difficiles.

Mais en rapport à la géopolitique du Sahel et du Sahara et aux actes posés (désertions fréquentes) par nombre d’intégrés des rébellions de 1990 et autres, il serait très prudent pour les gouvernants d’opter pour une intégration de ceux-ci dans les forces armées et de sécurité – ils peuvent constituer de moyens pour prendre langue avec les nouvelles autorités libyennes, une manière de repositionner la diplomatie malienne après l’époque de l’entregent Kadhafi.

Pourquoi les autorités étatiques du Mali, depuis Alpha Oumar Konaré jusqu'à aujourd’hui, n’ont jamais accepté de jouer la carte de l’intransigeance envers les Touaregs ? Y-a-t-il eu des non-dits, des tabous?

Dans la gestion quotidienne de l’état, il y a des choses sur lesquelles les gouvernants peuvent être intransigeants (l’intégrité du territoire entre autres) mais sur d’autres non. Je m’explique: l’état n’est pas une entité absolue, il évolue et change en rapport au corps social et à ses adaptabilités. Nous avons hérité du colon d’un État imprégné de jacobinisme et de wéberisme. Un tel État a montré ses insuffisances et ses incapacités à gérer de simple conflit foncier si ce n’est que par la force policière. Cet aspect des mutations de l’Etat a été intériorisé et approprié par ATT 1 (mars 1991 – juin 1992) et ATT 2 (depuis 2002) en passant par A.O. Konaré (1992 – 2002).

La question de l’intransigeance ou non des gouvernants doit être suivie dans la durée et non présentée comme un fait factuel. En suivant dans la durée les prises de position des gouvernants Maliens face aux revendications des groupes de rebelles, le respect des principes d’intangibilité des frontières et de gouvernance a été clairement exprimé.

Malheureusement, dans la phase d’implémentation de cette didactique, elle a été confrontée à des oppositions tribales et hiérarchiques localisées qui n’ont pu être tenues, encadrées et accompagnées par le nouvel cadre institutionnel (démocratie multipartite et décentralisation).

Ces écueils ont fini par faire le lit de l’insécurité, du trafic de drogue, de la prise d'otages et de la sanctuarisation d'AQMI. Les autorités locales et les anciens rebelles intégrés dans les forces armées, de sécurité et dans l’administration parapublique ont participé, dans leur grande majorité, à rendre les régions Nord maliennes faillibles.

L’installation dans le septentrion du Mali de nombreux mercenaires venus de la Libye, ajouté aux terroristes d’AQMI et des narco-trafiquants, ne risque-t-elle pas de déstabiliser toute la zone sahélo-saharienne au risque de la transformer en une poudrière ?

Précisons que les revenants armés de la Libye ne sont pas des mercenaires mais des militaires libyens d’origine malienne, sentant la fin de leur mentor et qu’on ne leur ferait pas de cadeaux après la mort de Kadhafi - Les appels de Ouargala et autres dans la décennie 1980 au cours desquels Kadhafi demandait à tous les Touaregs de considérer la Libye comme leur patrie - fuyant les représailles des combattants du CNT, ils ont pu regagner le Mali.
Rappelez-vous pour cela, la sortie médiatique du président de la communauté Amazigh de la Libye en rapport à la répression vécue par sa communauté à la chute de Tripoli et de leur non prise en compte dans la formation du nouveau gouvernement libre.

Au premier plan de ces enjeux figurent les questions sécuritaires avec comme corollaire les risques liés à la prolifération des armes légères, le trafic de drogues, la piraterie ou les prises d’otages, voire le terrorisme.

Mis en pleine lumière par les prises d’otages, les atterrissages de cargaisons de drogues, la prolifération des armes légères et récemment la rébellion en Libye, les problèmes de sécurité dans l’espace Saharo-sahélien ne peuvent être bien compris qu’en prenant en considération une série de facteurs qui interagissent:
- la question du contrôle de l’espace saharo-sahélien sur fond de tensions consécutives à la question Sahraouie entre l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie ; les séries de révoltes et ruptures de rang des intégrés Touaregs des armées maliennes et nigériennes ;
- l’avènement des mouvements néo-MFUA tels ADC (Alliance pour le Développement et le Changement) et le MNLA (Mouvement National de Libération de l’Azawad) qui s’illustrent par des actions guerrières et des revendications territoriales;
- l’africanisation progressive du mouvement Salafiste, ses accointances avec Boko Haram du Nigeria et leur allégeance à Al Qaëda;
- les enjeux propres à l’économie de ce territoire habité par des sociétés de pasteurs nomades, territoire dont le sous-sol est riche en minerais potentiellement exploitables mais également émaillé de trafics de tous genres ;
- la corruption des administrations et des forces de sécurité locales se traduisant par la perte pour les États de leurs monopoles (sécuritaire et imposition) ;
- la mise à sac des dépôts de munitions en Libye depuis l’éclatement de la rébellion en février 2011 et le décès du « dernier rebelle » malien, Ibrahim Bahanga, dont les partisans seraient encore nombreux à Kidal et à Tombouctou.

Propos recueillis par Cheikhna Aliou Diagana
Mamoudou Kane


              

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