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NOUVELLES SUR LA CONDAMNATION À MORT DE MKHAITIR, POUR « APOSTASIE » EN RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE DE MAURITANIE


Mauritanie
Lundi 9 Janvier 2017 - 01:45


En ce début 2017, nous avons quelques nouvelles informations sur la tragique affaire de la condamnation à mort de l’ingénieur Mohamed Cheikh ould Mohamed ould Mkhaitir [désormais Mkhaitir2], accusé d’apostasie dans un texte publié sur son compte Facebook en décembre 2013 [il avait 28 ans à cette date]. L’accusation a été changée en « mécréance » en avril 2016, mais la condamnation à mort n’a pas été invalidée. Le procès en appel devait avoir lieu le 20 décembre 2016, mais il a été reporté. Un grand mouvement populaire, conduit par des prêcheurs, demande l’application immédiate de la peine de mort et l’affaire a acquis une ampleur nationale et internationale inattendue qui embarrasse le gouvernement. De fait, cette condamnation à mort a encore assombri l’image du pays, ternie depuis longtemps par la persistance des relations serviles, par le non respect des droits des opposants politiques, et par les discriminations ethniques constantes à l’encontre des Mauritaniens d’origine africaine.

J’ai évoqué ces faits dans ma Chronique politique de 20143, puis, de manière plus détaillée, dans un texte publié en février 20154. Dans cette contribution, j’aimerais proposer d’une part, une réflexion globale sur l’arrière plan idéologique et politique de cette condamnation ; et, d’autre part, une présentation de la chronique des faits depuis 2014 jusqu’à aujourd’hui. L’analyse critique des informations ainsi synthétisées me conduit à considérer que la condamnation à mort de Mkhaitir est le résultat tragique de la montée des courants islamistes, d’inspiration salafiste et wahabbite, en République Islamique de Mauritanie. Ces courants ultra conservateurs ont instrumentalisé la publication d’un jeune intellectuel qui critiquait la hiérarchie statutaire mauritanienne — notamment son groupe de métier « forgeron » méprisé et discriminé, mais aussi les groupes serviles —, en faisant référence à l’islam antique et à la vie du prophète Mohammed (sur les groupes de métier voir Villasante 2004).
De fait, ici comme ailleurs dans d’autres pays musulmans, l’islam a été pris en otage par les extrémistes religieux, et Mkhaitir est utilisé comme une victime expiatoire d’un large mouvement moderniste de remise en question des archaïsmes religieux en matière de hiérarchie sociale en Mauritanie. Le pouvoir exécutif, soutenu par les dirigeants religieux officiels, a accepté de participer à l’instrumentalisation de la publication de Mkhaitir, qui est loin d’être unique, même après qu’il ait présenté des excuses publiques pour avoir été mal compris. Il n’a jamais apostasié, il n’a jamais renié sa foi musulmane. Cependant, il semble que depuis novembre 2016, les dirigeants ait adopté une position favorable à la libération de Mkhaitir.


1 Je remercie Aminetou mint El Moctar, présidente de l’Association de femmes chefs de famille, pour avoir partagé avec moi ses informations sur cette affaire.
2 Le nom de cette personne (qui signe Mohamed Cheikh ould Mohamed ould Mkhaitir) est transcrit de plusieurs manières dans les médias occidentaux (Mkhaitir, M’kaitir, Mkaitir). Pour réduire les confusions, j’ai choisi de transcrire « Mkhaitir » dans ce texte.
3 Voir sa diffusion en Mauritanie : http://cridem.org/C_Info.php?article=666751
4 Voir Villasante, https://www.opinion-internationale.com/dossier/pas-de-contrainte-en-islam-il-faut- liberer-mohamed-cheikh-condamne-a-mort-pour-ses-idees-en-mauritanie/la-condamnation-a-mort-de- mohamed-cheikh-ould-mohamed-ould-mkhaitir-un-cas-de-dysfonctionnement-de-la-justice Voir aussi sa diffusion en Mauritanie : http://cridem.org/C_Info.php?article=666751 
 

L’ARRIÈRE PLAN POLITIQUE DE LAFFAIRE MOHAMED CHEIKH OULD MKHAITIR 1— Collusion entre le pouvoir exécutif et l’ordre religieux

• Première constatation, la Mauritanie est en train de suivre, depuis une dizaine d’années, un chemin complexe de collusion entre le pouvoir exécutif et l’ordre religieux dans ses dimensions officielle et populaire. En effet, contrairement aux années du régime de Maaouya ould Sid’Ahmed Taya (1984-2005), les gouvernements ultérieurs ont accordé une place de plus en plus importante aux représentants religieux du pays ; une situation qui s’accorde avec le processus de conservatisme religieux en vogue dans le Maghreb et dans les pays arabes et musulmans en général suite à la guerre d’Irak et à la guerre en Afghanistan. Ce que certains chercheurs appellent le « retour de l’islam » dans les pays musulmans, s’affirme de plus en plus en Mauritanie tant du côté de l’État, que du côté des populations, poussées en cela par les imams et par des nombreuses personnalités religieuses. En Mauritanie, comme ailleurs dans le Maghreb, le rôle des puissances arabes sunnites, qui diffusent leurs bonnes paroles salafistes pour mieux imposer leur influence, est très important. Nous connaissons en effet le poids décisif de ces deniers, en majorité des États du Golfe, dans l’expansion des prêcheurs populaires d’abord dans les grandes villes, mais aussi dans les quartiers pauvres et même dans les petits villages sahariens et sahéliens. Remarquons dès maintenant la distance idéologique et pratique entre le salafisme et le jihadisme extrémiste dont l’État islamique est le représentant le plus barbare. Cela dit, les deux mouvements se reconnaissent profondément anti-occidentaux. Ce qui ne les empêche nullement d’utiliser à leurs fins (conservatrices ou violentes) les technologies occidentales, notamment les réseaux sociaux, les clips de propagande et les armes.

• En Mauritanie, cette collusion inédite entre l’islam officiel, l’islam populaire et l’État a été visible, en premier lieu, lors de l’affaire de la mise au feu de livres religieux par le dirigeant « anti-esclavagiste » Biram ould Abeid [désormais Biram] le 27 avril 2012. A cette occasion, le président de l’Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA, créée en 2008), commit un acte inédit à forte connotation politique et qui causa un scandale retentissant dans le pays :

« Il brûle des textes de droit malékite pour dénoncer le fait qu’ils légitiment l’esclavage, et accuse les groupes religieux de la société bidân, les zwaya, de les instrumentaliser pour leur bénéfice. Le fait fut jugé scandaleux et blasphématoire, passible de la peine de mort. Il fut arrêté avec d’autres militants pour « atteinte à la sûreté de l’État », et ils furent emprisonnés pendant quatre mois5. Pourtant, il ne fut jamais interrogé sur son acte6. Le procès fut annulé pour « vice de forme » par la Cour criminelle de Nouakchott ; et ils furent libérés en septembre 2012. » (Villasante 20157).

• L’incinération des livres de droit malékite aurait pu mériter une condamnation à mort, mais le pouvoir exécutif, et la justice qui lui est inféodée, choisirent d’étouffer l’affaire. Biram, avec deux autres militants, a purgé une peine de prison pour des accusations bien moins lourdes de conséquences, associée à leur participation aux marches de la « Caravane contre l’esclavage


5 Voir l’article d’Amadou Diarra qui note que l’incinération eut lieu à Riadh le 27 avril 2012 ; Biram fut arrêté avec 10 autres personnes. L’acte provoqua un vaste mouvement de protestation de religieux, de partis et des citoyens qui ont défilé pendant plusieurs jours pour dénoncer l’action. http://cridem.org/C_Info.php?article=630110
6 Voir les déclarations de Biram lors de sa rencontre avec Ibrahima Moctar Sall, le 6 septembre 2013 :
http://odh-mauritanie.com/actualite-10148-ajd-mr-compte-rendu-rencontre-ibrahima-moctar-sarr- biram.html?m=1&a=2014
7 Voir Villasante, 2015, Essais sur la Mauritanie n°1, cité à la fin du texte. Le principal texte de droit malékite qui reglemente l’esclavage est le Mukhtasar de l’érudit égyptien Khalil ibn Ishaq al-Jundi (m. 1365). L’érudit réformiste mauritanien Mohamed Mokhtar al-Shinqiti a posé que le fiqh est un héritage humain entaché de tares de l’époque où il a été produit. Ce qui remet à sa véritable place le Mukhtasar et d’autres livres antiques qui justifient l’esclavage et qui font toujours référence en droit islamique en Mauritanie (Villasante 2015: 32). 

 

foncier », qui remettaient en question la loi foncière de 1983, et surtout et les expropriations des terres dans la région du fleuve Sénégal au profit des pays du Golfe, dont l’Arabie Saoudite. Ils furent alors accusés d’« incitation à la violence, trouble à l’ordre public, outrage à l’autorité et appartenance à une organisation non reconnue », et emprisonnés entre le 11 novembre 2014 et le 17 mai 2016. Précisons ici que ce que Biram et ses amis appellent « esclavage » correspond en réalité à la persistance de relations serviles dans une société fortement hiérarchisée en fonction de la naissance et de la parenté patrilinéaire. J’ai montré ailleurs (Villasante 2000, 2015 à paraître) que les formes extrêmes de dépendance sont actualisées dans toutes les communautés ethniques de Mauritanie, et qu’il s’agit d’un processus social de très longue haleine pour lequel les lois étatiques qui s’y opposent jouent un rôle important, mais pas décisif dans un État-nation faible et sous-développé, en voie de construction et de modernisation ; et avec une gouvernance défaillante. Contrairement à ce qu’avance Biram, l’extrême dépendance dans ses versions les plus extrêmes est rare en Mauritanie, et avancer des chiffres sur le « nombre d’esclaves » est non seulement absurde mais aussi populiste et démagogique. Il s’agit là d’un discours adressé aux pays occidentaux et aux donneurs des fonds qui ne comprennent pas grand chose à la complexe hiérarchie statutaire qui est actualisée en Mauritanie —et ailleurs au Maghreb et en Afrique sub-saharienne. Une hiérarchie antique qui nécessite des longues années pour évoluer dans le sens de l’égalité occidentale, et qui ne peut pas être transformée par décret [voir Villasante, Brève chronique politique de 2016, en préparation].
 
(1) Biram ould Abeid, avril 2012 (CRIDEM)
(2) Marche de protestation contre l’incinération de livres religieux organisée par le maire de Nbeika (Tagant), Ahmed Baba ould Mohamed Mahmoud ould Bedda, le 30 avril 2012 (CRIDEM

En mars 2014, plusieurs exemplaires du Coran furent détruits dans une mosquée du quartier de Tayarett (Nouakchott)8. Ces deux affaires ont précédé la publication du texte critique de Mkhaitir sur sa page personnelle de Facebook, en décembre 2013.
(3) Manifestation après l’incinération de Corans à Nouakchott (Rimweb)
• Il est évident que la position gouvernementale est d’assumer pleinement la « défense de la religion » dans une république islamique, pour empêcher l’émergence d’un courant islamique réellement autonome qui pourrait lui faire de l’ombre, voire concurrencer son pouvoir. Certes, à l’instar de l’Iran ou de l’Arabie Saoudite, en République Islamique de Mauritanie le pouvoir politique et l’islam ne sont pas séparés, ce qui rend ce type d’États difficilement adaptables à la modernité occidentale qui suppose, en principe, une séparation entre les deux ordres de contrôle politique et social de la société. Cela étant posé, si l’islam officiel est sous contrôle étatique, l’islam populaire — c’est-à-dire la religiosité du petit peuple organisée dans les mosquées de quartiers et dans les villages —, a suivi un développement exponentiel en Mauritanie depuis une vingtaine d’années. Ce sont les prêcheurs populaires salafistes qui attisent les foules qui exigent la défense de la religion, en relation étroite mais distancée avec les lettrés et les docteurs de la loi islamique (uléma, fuqaha).
• Nous pouvons donc distinguer trois sources religieuses : celle des officiels, celle des lettrés traditionnels, et celle du peuple pauvre et laissé pour compte, largement prédominant dans le pays. Le parti islamiste Tawassul se place au sein du groupe de lettrés et joue un rôle différent selon les milieux concernés.
8 Le 6 mars 2014, on apprenait que deux ou quatre exemplaires du Coran avaient été retrouvés déchirés dans la mosquée de Tayarett. La même nuit, une foule alla manifester devant le Palais du gouvernement, comme cela avait été fait en avril 2012, et en décembre 2013. Mais cette fois le président mauritanien ne sortit pas soutenir la foule dans son indignation face à un acte « profanateur ». En revanche, la Haute autorité de presse (HAPA), qui détient le monopole des informations et des censures, exhorta la presse à « éviter les rumeurs et tout ce qui est de nature à exacerber la situation ou à favoriser les tensions. » La manifestation du dimanche 6 mars, suivie par celle de lundi, fut réprimée de manière musclée par les forces de l’ordre, et elle s’est soldée par la mort d’un jeune homme de 25 ans (Rim Biladi, CRIDEM du 6 mars 2014 : http://cridem.org/C_Info.php?article=653767). 
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