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Mosquée centrale de Nouakchott: L’imamat à la croisée des époques


Société
Samedi 29 Décembre 2012 - 14:10

L’imamat (1) de la mosquée centrale de Nouakchott convoque une vieille histoire. Une histoire aussi ancienne que l’est la création de la capitale politique du pays. Cette ville qui n’était qu’un village, sinon un campement, érigé par la célèbre tribu maraboutique de Tendegha, nomadisant alors le long du littoral de l’Atlantique. Nouakchott devint capitale, en mars 1958. En 1963, on inaugura la première mosquée, dite, l’ancienne mosquée, connue, aujourd’hui, sous le nom de «la mosquée d’Ibn Abbass (2)», dite aussi mosquée «centrale». Malgré l'éclosion de multiples mosquées, la centralité demeurait attribuée exclusivement à cette mosquée-là, dont le prêche du vendredi se retransmet en direct sur les antennes de la Radio de Mauritanie.


La mosquée saoudienne, dite "centrale", en concurrence avec la mosquée du Ksar
La mosquée saoudienne, dite "centrale", en concurrence avec la mosquée du Ksar
L’imamat de la première mosquée a été confiée à cette tribu, Maîtresse des Céans, en faveur d’un modus vivendi, convenu, entre d’une part, les nouvelles autorités du pays, et les notables Tendegha, d’autre part, qui se sont rendus jusqu’à la capitale de l’A.O.F, Saint-Louis, pour revendiquer la paternité de ces contrées, donc de, de facto, l’administration de l’édifice religieux, nouvellement mis sur pied. L’un des leurs, Bouddah Ould El Bousseyri, fut, alors, le premier Imam désigné pour occuper cette charge. Une charge que ce charismatique érudit, et grand orateur, à la voix grave, à l’allure autoritaire, accomplira un peu plus de trois décennies. Mais, Bouddah était véritablement à la fois craint, respecté et surtout accepté par aussi bien les autorités publiques, religieuses et toute les communautés mauritaniennes. Il dérangeait, certes, il était, souvent, dur, dans ses prêches du vendredi, à l’égard du pouvoir central, mais on s’accordait, de l’époque de Moktar Ould Daddah à celle des gouvernements militaires successifs, à «concéder» à l’homme religieux ce qu’on ne saurait accepter de quiconque. Bouddah disposait, en somme, d’un blanc-seing. Il connaissait les lignes rouges et comment et quand il était possible de les franchir.

Vers le début des années quatre-vingt du siècle dernier, la toute nouvelle et imposante mosquée conçue et financée par le Royaume d’Arabie Saoudite enleva à celle d’Ibn Abbass, la centralité, donc l’officialité qui amènera Bouddah à accomplir, désormais, la prière du vendredi, dans ce nouvel édifice. Ce transfert avait pourtant suscité une vive polémique au sein du cercle des érudits de Nouakchott. Polémique nourrie par la prééminence, chez Cheikh Khalil (3), de l’ancienne mosquée, pour l’accomplissement de la prière du vendredi.

Bouddah continua, même au milieu de ce joyau architectural, inspiré de l’art islamique moderne post-boom pétrolier, à jouir d’une aura indéfectible, et un respect sans faille. Un statut propre, intrinsèque ou presque à la personne. A l’homme. On le comprendra, mieux plus tard, lorsqu’il fut suppléé par d’autres imams – parce que devant nécessairement bénéficier, en fin, d’une retraite motivée par son âge avancé et son affaiblissement physique-. Ils étaient au nombre de trois suppléants à revendiquer, chacun de son coté, la fonction de l’imam central. Il fallait décidément trancher la question de l’imamat central, officiel, dit-on.

Le candidat Ould Lemrabott

Ahmedou Ould Lemrabott, dirigeant la prière à la mosquée du Ksar en présence des membres du gouvernement de Mohamed Ould Abdel Aziz lors de la dernière Tabaski
Ahmedou Ould Lemrabott, dirigeant la prière à la mosquée du Ksar en présence des membres du gouvernement de Mohamed Ould Abdel Aziz lors de la dernière Tabaski
Ahmedou Ould Lemrabott Ould Habibou Errahman, une cinquantaine d’années à l'époque, s’est imposé, fort sans doute, de plus d’un appui. Il était le cousin germain de Bouddah, mais aussi, le gendre de celui-ci. Ahmedou est d’abord un érudit, disciple du grand Maître Yehdhih Ould Abdel Wedoud. Il descend aussi d’une lignée de savants, et de soufis du coté de sa déjà célèbre famille Ehl Habibou Errahman.

Seulement, Ahmedou n’est pas Bouddah. Bien que solide intellectuellement, un grand connaisseur des fondements de la religion (Al oussoul), il lui manquait un petit quelque chose. Ce charisme et cette aura qui permirent à Bouddah de dire la vérité sans fâcher. Ahmedou, contrairement, à Bouddah, aurait été un peu perçu comme un Alim de la ville. Celui de la grande métropole, avec tout ce que pourrait dissimuler une ville de connexions, tout ce qu’elle cultiverait de pensées et d’arrière-pensées. Bouddah était resté, même avec la croissance démographique de Nouakchott, l’avènement de la mosquée saoudienne, aux yeux des pouvoirs celui qui incarnait le marabout paisible, l’imam d’un village sans histoires, sans arrière-pensées, réfractaire même à l’exogène.

Ould Lemrabott n’a pas cette la chance-là, ou malchance. Il est quelqu’un à surveiller de près pour les pouvoirs publics. On ne pourrait pas lui faire confiance, pas d’une manière formelle. Il dispose des relations avec des puissances religieuses étrangères. Son islam dégagerait parfois les encens orientaux. Il faut dire que sa parfaite connaissance des fondements de l’islam le prédisposaient à donner raison au courant wahhabite, sinon à le comprendre. Cette coloration lui permet d’être convié chaque année ou presque comme hôte de marque du Gardien des Lieux-Saints, le Roi du Royaume d’Arabie Saoudite. Une relation que n’aime forcément pas l’autorité publique, mais crée également quelques animosités et jalousies au sein du spectre religieux mauritanien.

De plus, Ahmedou ne jouit pas d’une considération particulière au sein de l’opinion. Il est même, paradoxalement, indexé d’être le porte-parole religieux du pouvoir central. Dans le cercle de l’islam malékite et le milieu des confréries soufies mauritaniens, on lui reproche quelques «écarts» dogmatiques, inspirés par la voie fondamentaliste wahhabite.
On peut bien admirer Ould Lemrabott ou le haïr, il continue, tout de même, à susciter les débats au sein de l’espace public. On se souvient de sa sortie critique, en août 2009, dénonçant la nomination d’une femme au poste de ministère des affaires étrangères. Dans un sermon du vendredi, Ahmedou Ould Lemrabott a vivement critiqué la nomination des femmes dans la haute administration, particulièrement aux fonctions dont la nature comporte le risque de les isoler, un instant, avec un homme hors des cas de proximité en Islam. Selon lui, le meilleur métier qu'une femme puisse effectuer consisterait à s'occuper de son mari. Récemment, à l’occasion de la prière de la fête d’El Id El Kebir, dernier, Ould Lemrabott a appelé à la création d’une ‘’Haute instance’’ étatique chargée de faire respecter les préceptes de l’Islam dans la vie quotidienne des citoyens.

Il a en l’occurrence, fait un plaidoyer en faveur la création d’une commission chargée de veiller sur la conformité de la Constitution à la religion musulmane.
Les mêmes recommandations auraient été faites par feu Bouddah de son vivant. Elles auraient tout simplement été entendues sans véritablement nourrir une quelconque polémique. Elles auraient été classées dans le registre de l’utopisme, peut-être. Et, aurait été perçues venant d’une voix intérieure, celle du terroir, endogène, émancipée, alors, de toutes velléités extérieures.

AVM

(1) - Selon l’acception malékite et non chiite
(2) - Le nom d’un compagnon du prophète, grand connaisseur de Hadiths
(3) - Auteur du traité de fiqh malékite Abrégé Cheikh

La mosquée Ibn Abbas
La mosquée Ibn Abbas
Mamoudou Kane


              

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