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Monde arabe : Les islamistes manquent de courage


International
Lundi 1 Octobre 2012 - 10:03

En laissant les salafistes accaparer le débat au sujet d’un film médiocre, les nouveaux pouvoirs islamistes élus ont prouvé qu’ils manquent de sérieux et de maturité.


Monde arabe : Les islamistes manquent de courage
Les violences qu’a connues le monde arabomusulman après la diffusion de l’extrait du film Innocence of Muslims rappelle les vagues de colère soulevées par les caricatures danoises [de Mahomet, en 2005], l’appel du pasteur américain Terry Jones à brûler le Coran [en 2010] ou la publication du roman Les Versets sataniques [en 1988] de Salman Rushdie, qui a inauguré cette succession de crises. Le point commun entre toutes ces affaires est qu’elles font partie d’une même série de malentendus entre l’Occident et le monde arabo-musulman.Certes, la crise actuelle se distingue par la futilité de l’élément déclenchant, à savoir la vidéo.

Il s’agit d’une pure provocation, et personne n’aurait l’idée de la défendre en tant qu’œuvre d’art. Sans les réactions violentes surgies dans certains pays musulmans, celle-ci aurait disparu dans l’anonymat d’Internet comme des centaines, voire des milliers d’autres vidéos de ce genre à propos de toutes sortes de sujets. Qui plus est, tout le monde a été d’accord pour exprimer son rejet du film, ce qui n’avait été le cas ni pour les caricatures ni pour le roman de Salman Rushdie, que l’on pouvait défendre au nom de la liberté de la presse ou en tant qu’œuvre littéraire. Pour le film, en revanche, du Vatican jusqu’à Israël en passant par l’administration américaine, tout le monde l’a condamné. Le porte-parole du gouvernement israélien n’a-t-il pas estimé qu’il exprimait un fanatisme “insoutenable” ?

Aussi, on se demande contre qui les manifestants étaient en colère. Ils ont attaqué des ambassades des Etats-Unis, comme si celles-ci étaient le gouvernement du monde, sans qu’apparaisse clairement la teneur de leurs revendications.Que cela plaise ou non aux salafistes, dans le monde où nous vivons, il est impossible d’empêcher que d’autres films tout aussi idiots surgissent à l’avenir. En s’en prenant aux Etats-Unis, les salafistes avaient l’air de reconnaître la suprématie des Etats-Unis, s’imaginant que ceux-ci pouvaient arrêter le cours de l’Histoire. Il n’est pas difficile de déceler une dimension psychologique dans cette attitude, à savoir la recherche désespérée d’un père tout-puissant. Depuis l’affaire Salman Rushdie et jusqu’à aujourd’hui, le monde arabo-musulman semble perdu dans les répercussions du choc des civilisations.

Celui-ci constituait un dérivatif sous les régimes militaires répressifs. Cela a changé – ou devrait avoir changé – depuis les révolutions arabes et les horizons démocratiques qu’elles ont ouverts. Les sociétés récemment libérées devraient avoir commencé leur marche vers la démocratie. Le fait que ces événements [l’assassinat de l’ambassadeur des Etats-Unis à Benghazi] s’y soient produits, indépendamment de savoir s’ils ont été spontanés ou planifiés par Al-Qaida, soulève un certain nombre de questions.

Timidité face aux salafistes

La première question part de l’interrogation existentielle de Hillary Clinton, la secrétaire d’Etat américaine : “Je me demande comment cela est possible dans un pays que nous avons aidé à se libérer et dans une ville que nous avons contribué à sauver de la destruction. Cela montre tout simplement à quel point les choses peuvent être complexes dans le monde.” En tant que ministre d’un pays occidental, elle formule les choses de manière diplomatique. Or ceux qui devraient surtout s’interroger, ce sont les habitants du Moyen-Orient. Et leur réponse ne peut être diplomatique : si les Libyens (et d’autres) décident de s’ouvrir au monde extérieur et d’adopter le pragmatisme en politique au point d’accepter le soutien de l’Otan [pour se débarrasser du régime de Kadhafi], alors, il faut redéfinir les relations avec l’Occident.

L’hypocrisie de l’ancien régime, qui coopérait avec l’Occident pour des questions sécuritaires tout en entretenant la haine de l’Occident sur le plan culturel, n’est plus possible à l’ère de la démocratie.La seconde question qui se pose concerne l’attitude de la majorité de la population, qui n’a pas participé aux manifestations. Les positions qui allaient le plus loin consistaient à condamner à la fois la vidéo et les réactions à la vidéo, comme si les deux choses pouvaient être mises sur le même plan. Cela révèle la timidité qui règne face au discours salafiste. On fait comme si ceux-ci avaient fondamentalement raison et comme si le seul problème résidait dans le fait que leurs réactions vont (un peu) trop loin. Si le débat reste confiné dans ce cadre-là, alors les salafistes ont gagné. En réalité, on aurait voulu entendre des voix qui condamnent ces actes, tout simplement, sans justifications, explications et belles paroles trompeuses.Donner à ce film une quelconque importance est une insulte à l’esprit. Le traiter comme s’il était aussi grave que la violence est une insulte à la morale.

Ce film n’est rien du tout. Tant qu’il nous occupe et mobilise davantage que tous les drames véritables qui existent dans la région, il n’y a ni démocratie, ni dignité, ni révolutions arabes. Des révolutionnaires syriens ne se sont-ils pas étonnés de ces protestations contre une vidéo alors qu’il n’y en a pas contre les tueries quotidiennes qui se passent en Syrie ? Cela relève de la déchéance morale et intellectuelle.Avec l’avènement de l’âge de raison politique, à la suite des révolutions arabes, il n’est plus possible de traiter ces questions à l’ancienne, c’est-à-dire en considérant que l’Occident est le seul acteur qui compte et que c’est donc lui qu’il faut blâmer, comme si le phénomène salafiste ne nous concernait pas. La culture politique qui consiste à se construire uniquement par opposition [à l’Occident] est une totale absurdité : c’est un non-événement qui nous a mobilisés contre un pouvoir non identifié, le tout dans une explosion de violence non contrôlée.

Ils ressemblent au Tea Party

Ces questions se posent au moment où le jeu démocratique a donné la victoire à ceux qui se présentent comme des islamistes modérés [les Frères musulmans], par opposition aux salafistes. Toutefois, le danger des salafistes ne réside pas dans le fait qu’ils puissent remporter des élections et contrôler les régimes politiques, mais dans leur capacité à accaparer le débat politique. En cela, ils ressemblent à l’extrême droite européenne et au Tea Party américain. Eux aussi savent comment définir les manchettes des journaux et comment influencer des partis plus modérés qu’eux.

C’est par ce biais que la question religieuse s’est imposée dans les élections américaines et la peur de l’immigration dans la politique européenne.De la même manière, les salafistes ont réussi à imprimer leur marque aux autres mouvements islamistes, ceux-ci continuant de réagir comme si la modération était quelque chose de honteux. Et il s’avère dérisoire de vouloir reprendre l’initiative face aux salafistes… en adoptant leur discours. Ce faisant, on donne l’impression que la différence réside dans les méthodes, et non dans le but, et que les salafistes représentent la pureté, tandis que les autres sont prêts à vendre la cause pour obtenir des gains politiques.

Tant que les islamistes [modérés] n’auront pas le courage de condamner clairement ces pratiques, de dire que ce film ne mérite aucun commentaire, de reconnaître l’autre non pas par nécessité politique mais par conviction humaniste, d’assumer leur pragmatisme, tant qu’ils n’auront pas fait tout cela, les salafistes resteront en position de force. Et le monde arabe continuera de s’agiter au rythme de n’importe quelle provocation de quelqu’un qui bricole un film dans son garage. Ce n’est pas une question politique, théologique ou morale. C’est une question de sérieux et de maturité pour les islamistes.

Samer Frangié pour Al-Hayat
Lu sur courrierinternational.com
Mamoudou Kane


              

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