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Mohamed Ould Abdel Aziz : «Si la Syrie n’avait pas été déstabilisée, il n’y aurait certainement pas eu d’attentats en France »


Actu Mauritanie
Lundi 6 Juin 2016 - 18:40

Ancien général de l’armée, ex-chef d’état-major particulier du président de la République Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi qu’il a renversé en 2008 avant de se faire élire en 2009 et réélire 2014, Mohamed Ould Abdel Aziz dirige la Mauritanie. Droit dans ses bottes, ce dirigeant au caractère bien trempé répond pour l’Opinion aux critiques, parle de sa relation sécuritaire avec la France et de son engagement dans la lutte contre de terrorisme au Sahel.


Mohamed Ould Abdel Aziz, président de la Mauritanie: « Nous avons nettoyé toutes les poches terroristes et leurs bases logistiques au nord du pays. Nous avons arrêté plusieurs combattants d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Ils sont en prison et condamnés à mort»	© Frédéric Reglain
Mohamed Ould Abdel Aziz, président de la Mauritanie: « Nous avons nettoyé toutes les poches terroristes et leurs bases logistiques au nord du pays. Nous avons arrêté plusieurs combattants d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Ils sont en prison et condamnés à mort» © Frédéric Reglain

La Mauritanie a été touchée entre 2005 et 2009 par des attaques djihadistes. Quelle est la situation sécuritaire du pays ?
À partir de 2008, nous avons restructuré nos forces armées pour les adapter au contexte actuel du terrorisme qui est très changeant. Nous avons nettoyé toutes les poches terroristes et leurs bases logistiques au nord du pays. Nous avons arrêté plusieurs combattants d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Ils sont en prison et condamnés à mort. Nous avons aussi incarcéré quelques dizaines de salafistes. Nous avons sécurisé nos frontières, établi une zone militaire interdite d’accès et créé trente-six points d’accès au territoire. Cela nous permet de suivre les mouvements des groupes armés, des migrants et éventuels trafiquants. Nous n’avons presque plus subi d’attaques depuis trois ans.
 
Le maintien de la Mauritanie en « zone rouge » par le quai d’Orsay vous semble-t-il justifié ?
C’est la vision des autorités françaises. Elle est aujourd’hui loin de la réalité. La menace a été éloignée du pays même si le risque zéro n’existe pas comme en attestent les derniers attentats terroristes qui touchent le monde entier. Mais nous faisons des efforts et mettons tous les moyens pour assurer la sécurité.
 
Une agence de presse a récemment affirmé, sur la base d’un document retrouvé au Pakistan lors de l’opération américaine contre Ben Laden, que votre gouvernement avait conclu un accord de non-agression avec Aqmi contre le versement annuel de 20 millions de dollars…
 
On a parlé d’un accord passé entre Ben Laden et la Mauritanie en 2010. J’étais effectivement au pouvoir. Ce document est un faux. En 2010, nous ne pouvions pas savoir où se trouvait Ben Laden, les Américains ne le savaient pas non plus. Nous n’avons jamais versé un seul dollar à Aqmi ni libéré un seul terroriste. Ils sont tous en prison à l’exception de certains repentis libérés après avoir purgé leur peine. Nous n’avons pas davantage accédé aux demandes des pays amis qui voulaient que nous relâchions des prisonniers pour faciliter la libération d’otages. Aux termes de cet accord, al-Qaïda devait cesser ses attaques en Mauritanie ? Or nous avons ensuite déjoué une attaque à Nouakchott qui visait une ambassade et le ministère de la Défense. Cela dément l’existence d’un tel accord. J’en ai demandé une copie et des éclaircissements à l’ambassadeur américain. Qui a fait et signé cet accord ? Les Américains nous disent qu’ils n’ont pas vu ce document.
 
L’application de l’Accord de paix intermalien d’Alger piétine. Pourquoi ?
C’est un dossier assez complexe. Il l’était déjà du temps de la colonisation. En tant que pays frontalier, partenaire dans le G5 Sahel et dans l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, nous ne pouvons pas nous désintéresser du Mali. Les mêmes populations se trouvent de part et d’autre de notre frontière. La solution ne peut pas seulement venir d’un accord. Elle implique beaucoup d’efforts et de sacrifices de toutes les parties en conflit. Le gouvernement malien doit s’engager fortement pour les populations du Nord. Certains groupes armés avaient des revendications folles, farfelues et irréalisables en demandant la partition du Mali. Il faut qu’elles soient réalistes et tiennent compte aussi de la capacité des autorités. Elles ont toutefois des réclamations fondées pour un meilleur accès à l’eau, à l’électricité, à la santé, à l’éducation et aux infrastructures de base. À cela s’ajoute le problème du terrorisme, à l’origine étranger au pays, et qui s’est greffé. Il faut le traiter. Les terroristes ont trouvé un réceptacle favorable dans le nord du Mali. Ils prospèrent et survivent là où il y a de l’insécurité. Les Maliens ont été laxistes par le passé, notamment sous la présidence d’Amadou Toumani Touré, en nouant une alliance avec les groupes terroristes.
 
Y a-t-il une responsabilité française dans la crise malienne, conséquence de l’intervention en Libye ?
Certains pourront le dire. Mais le problème est venu bien avant même si la crise libyenne a permis de quintupler les capacités militaires des terroristes qui se sont servis en armement et en équipements dans l’arsenal de Kadhafi. C’est une catastrophe pour la région au même titre que toutes ces révolutions arabes qui se sont produites. L’Occident les a applaudies en pensant que des États laïques et démocratiques verraient le jour, que les dictateurs disparaîtraient. Et finalement, c’est pire. La situation est dramatique, elle s’est répandue au-delà de ces États et a touché l’Europe. Je ne privilégie pas les dictateurs mais, entre deux maux, il faut toujours choisir le moindre. Si la Syrie n’avait pas été déstabilisée, il n’y aurait certainement pas eu d’attentats en France.
 
Faites-vous partie du dispositif français Barkhane d’intervention au Sahel ?
Nous ne sommes pas partenaires de Barkhane et ne réalisons aucune opération avec les forces françaises. En revanche, nous avons une très bonne coopération avec les armées française et américaine. Et nous échangeons des renseignements avec elles comme avec les Sénégalais, les Maliens et d’autres. Des formateurs français officient notamment à Atar. C’est aux Africains de prendre en charge leur sécurité même s’ils peuvent se faire aider. Nous allons continuer à nous équiper. Nous venons d’acquérir deux patrouilleurs pour sécuriser nos frontières maritimes, surveiller les migrants, les trafics et éventuellement les pirates.
 
Pourquoi avoir créé le G5 Sahel, structure de coopération institutionnelle en matière de développement et de sécurité (*) ?
Avec les pays du Sahel, nous vivons les mêmes problèmes de terrorisme, de sécheresse, d’insécurité, de trafics en tous genres. Cette organisation, créée il y a deux ans et demi, nous permet de mutualiser les moyens, de sécuriser nos pays et de répondre aux besoins de nos populations. Les échanges d’informations sécuritaires se poursuivent. Nous avons déjà tenu deux sommets, à Nouakchott et à N’Djamena. Nous projetons actuellement de créer une force d’intervention rapide de 1 000 hommes pour combattre le terrorisme et les trafics. Il y a des défis à relever, particulièrement au Mali. Avant de pouvoir y intervenir, il faudra régler les questions juridiques avec l’État malien et les Nations Unies alors que les Casques bleus sont déployés dans le pays. Il faudra un mandat robuste car nous ne voulons pas être une simple force d’interposition. Nous travaillons aussi sur le plan économique et du développement. Nous projetons de lancer une compagnie aérienne régionale, publique, à laquelle des fonds privés pourraient participer, et bien d’autres projets. Nous espérons que les moyens suivront.
 
Les autorités mauritaniennes sont régulièrement indexées par les organisations de droits de l’homme pour laisser se perpétrer l’esclavagisme…
Nous vivons dans un pays démocratique. On écoute tout le monde même si beaucoup raconte n’importe quoi. Où étaient les militants anti-esclavage il y a 20 ans ou 40 ans. Il y avait alors beaucoup plus d’esclaves et plus de séquelles apparentes et personne n’en parlait. Ce même personnage (NDLR : Biram Ould Dah Ould Abeid, fondateur de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste) qui se fait le chantre de la lutte contre l’esclavage était greffier de justice, attaché au cabinet du Premier ministre et dans une instance des droits de l’homme, il percevait trois salaires. Mais il ne s’intéresse à ces questions que depuis quelques années au moment où on a commencé à assainir les finances publiques et qu’il a perdu son train de vie. Il s’est ensuite porté candidat à la présidence en 2014. Il n’a fait que 8 %. Et s’il y avait plus de candidats, il n’aurait pas fait 2 %.

Cela justifiait-il de le mettre en prison ?
Ce n’est pas le président qui l’a mis en prison. Il a été arrêté par les forces de sécurité, lors d’une manifestation, qui ont fait un procès-verbal et la justice l’a condamné à deux ans de prison. La même justice, via la Cour Suprême, vient de le libérer.

Le dernier rapport des Nations Unies dénonce le sort des Haratines (descendants d’esclaves) et les Afro-Mauritaniens « exclus de nombreux aspects de la vie économique et sociale »…
Ce ne sont pas les Nations Unies dans leur ensemble mais le rapport d’un individu (Ndlr : Philip Alston, Rapporteur spécial des Nations Unies sur l’extrême pauvreté et les droits de l'homme) qui se comporte très mal vis-à-vis de notre pays. Il tenait les mêmes propos en 1995 et éprouve une haine viscérale pour la Mauritanie. Il n’a pas pris les bonnes attaches, notamment auprès de la société civile. J’ai reçu plusieurs émissaires et secrétaires généraux des Nations Unies. Ce n’est pas la position officielle. Il n’y a pas un seul esclave enchaîné ni de traite d’êtres humains vendus sur les marchés. L’acte d’esclavage est aujourd’hui criminalisé.

Nous avons condamné récemment deux personnes à l’est du pays pour des faits d’esclavage qui se sont passés en dehors de notre territoire. Mais je reconnais qu’il existe toujours des disparités liées à la misère et la pauvreté. Ce sont les séquelles de l’esclavage, qui ne sont pas propres à la Mauritanie. Cela est encore le cas aux États-Unis. Des populations ont été à la marge du système éducatif, ont grandi avec des parents absents. Mais des enfants de parents esclaves ont aussi trouvé leur voie et sont insérés. D’ailleurs, la misère touche aussi des descendants d’anciens maîtres qui n’avaient pas l’habitude de travailler et se sont retrouvés démunis. On parle beaucoup de l’esclavage car certains en font un fonds de commerce.
 
Le 3 mai, vous avez annoncé la tenue d’un référendum pour la suppression du Sénat et la création de conseils régionaux. Quel est le sens de ce projet ?
Le Sénat engendre des coûts importants à l’État. En le supprimant, nous pourrons créer des conseils régionaux plus à même de s’occuper du développement du pays. Les régions ont été les laisser pour compte depuis l’indépendance. Mes prédécesseurs ont tout concentré dans la capitale, à Nouakchott, qui accueille le tiers de la Mauritanie et tous les services publics. Ma vision est de décentraliser, créer de l’emploi et offrir des services éducatifs et sociaux. Il faut des élus de ces régions pour s’occuper de ce développement.
 
Le porte parole du gouvernement a parlé d’une révision constitutionnelle qui permettrait la levée des restrictions d’exercice du pouvoir (verrou de deux mandats présidentiels)…
Ce sont deux ministres qui ont répondu à des provocations de membres de l’opposition qui cherchent par tous les moyens à déstabiliser le pays depuis les révolutions arabes. Ils parlent maintenant de l’éventualité d’une modification de la constitution pour que je puisse me représenter. Cela n’existe que dans leur esprit. Je suis à un an et neuf mois du terme de mon deuxième mandat.
 
Avez-vous l’ambition de modifier la constitution ?
Je n’ai jamais dit que je vous voulais changer la constitution. J’ai fait deux serments pour la respecter. Ils sont plus forts que ce que je dirai à l’avenir.
 
Pourquoi appelez-vous alors l’opposition au dialogue politique ?
Je veux que l’opposition participe au dialogue politique. Plusieurs partis ont boycotté les dernières élections. C’est important que tout le monde participe pour que la démocratie s’ancre dans le pays. Toutes les libertés politiques sont déjà préservées et nous n’avons pas de prisonniers politiques.

La Mauritanie a émis un mandat international à l’encontre de Moustapha Limam Chafi, le conseiller de l’ex président burkinabé, qui se déplace régulièrement en Afrique et au Moyen orient…
La justice a estimé qu’il était mêlé à des affaires de terrorisme par ses actions et son comportement. Nous avons lancé un mandat international et nous attendons son exécution. C’est de la responsabilité de ces pays.
 
L’homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou vit en exil au Maroc et finance des médias d’opposition. Pourrait-il rentrer en Mauritanie ?
Nous ne l’avons jamais empêché de revenir. Ses proches sont là. Il n’est pas poursuivi par la justice. Il s’est mis lui-même dans cette situation. Ses affaires continuent de fonctionner tant bien que mal. Un seul de ses collaborateurs a été arrêté dans une affaire de faillite d’une compagnie aérienne. Il a ensuite été relâché. Certains lui reprochent de faire beaucoup de bruit de l’extérieur. Ils pourraient le faire d’ici. Nous n’arrêtons pas les journalistes dans ce pays quels que soit leurs écrits.
 
Il a autrefois financé votre campagne présidentielle. Que s’est-il passé ensuite pour que vos relations se détériorent ?
Il était lié à l’ancien régime. Il est venu me voir et a financé ma campagne. Il a été un important soutien. Ce n’est pas une raison pour que j’accepte la continuité du pillage de mon pays. Il ne payait pas ses impôts. Le pays était faible face aux hommes d’affaires. Aujourd’hui, c’est le contraire. Les hommes d’affaires ont des droits mais ne peuvent pas faire n’importe quoi.
 
La société américaine Kosmos Energy a annoncé récemment plusieurs découvertes importantes de gaz à cheval sur la Mauritanie et le Sénégal. Allez-vous les exploiter conjointement ?
Entre nos deux pays, les relations sont ancestrales. Nous avons la responsabilité de continuer à améliorer cette relation. C’est notre devoir avec le président sénégalais, Macky Sall, pour les générations futures. Nous allons devoir partager ce grand champ gazier qui est vital pour le développement de nos populations. Nous n’avons aucun intérêt à retarder son exploitation par de vaines querelles. Il s’agit aussi de rassurer les investisseurs qui vont engager 10 milliards de dollars. Nos deux sociétés nationales travaillent déjà ensemble et échangent leurs informations.
(*) Le G5 Sahel rassemble la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad.

Source: L'opinion.fr
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