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Mohamed Chafik Mesbah: "La véritable feuille de route de Bouteflika me paraît bien être la mise en oeuvre d'une victoire islamiste"


Lu sur le web
Mercredi 14 Décembre 2011 - 14:39

Le souffle politique des islamistes ne devrait pas éviter l'Algérie. Si on en croit le politologue algérien Mohamed Chafik Mesbah, qui estime que c'est l'un des objectifs visé par le président Bouteflika.


Mohamed Chafik Mesbah: "La véritable feuille de route de Bouteflika me paraît bien être la mise en oeuvre d'une victoire islamiste"
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Des soulèvements populaires dans le monde arabe suivis d’élections législatives en Tunisie, au Maroc et en Égypte suscitent ce que certains qualifient de véritable séisme géopolitique dans la région. Quelles conséquences pour l’Algérie ?

Pour un séisme géopolitique, c'en est bien un. Le tableau est commun, avec des nuances, à l'ensemble des pays maghrébins. Il reflète un niveau d'usure extrême des systèmes de gouvernance en place. Il préfigure une reconfiguration géopolitique de l'espace régional avec peut‑être même une recomposition territoriale. La question est de savoir si l'Algérie peut rester en marge de ce processus de mutation historique. Observez ce qui se déroule à travers le monde, jusqu'à la lointaine Birmanie qui ne résiste pas au souffle de la mondialisation. Que dire de l'Algérie avec une population de plus 36 millions de personnes dont 30 % sont âgées de moins de 30 ans avec une rente pétrolière qui ne garantit pas un réel développement économique ni, à fortiori, ne réduit le spectre de la pauvreté.

Une rente pétrolière annuelle de 70 milliards de dollars. L'Algérie est un État qui, désormais, tend à devenir chroniquement défaillant, un pays où la vie politique est, totalement, atrophiée. À proximité de l'Europe et du Maghreb en ébullition, l’Algérie peut‑elle rester hors du champ du temps réel sans subir le poids pesant de la géographie ? Rien n'est moins sûr...

En janvier 2011, l'Algérie semblait avoir été entraînée dans le tourbillon du changement qui avait vu le jour dans la région. Pourtant, une année après, rien de substantiel ne s’est passé et c’est même une exception algérienne qui est évoquée. Que faut‑il en penser ?
 
Examinons l'état des lieux en Algérie. Premièrement, il existe une dynamique sociale interne très forte. Tous les observateurs peuvent constater la réalité d’un fort potentiel d'explosion sociale. Dans chaque village, dans chaque ville d’Algérie, il ne se passe pas un jour sans qu'il ne soit recensé une contestation par manifestation dans la rue, plus ou moins violente, contre le système de gouvernance en place. Faites, donc, la somme de toutes ces contestations pour prendre la mesure d’une lame de fond qui, encore laborieusement il est vrai, tend à s'agréger sur l'ensemble du territoire national.
 
Deuxièmement, il y a la défaillance de l'État. Tous les observateurs peuvent noter, également, l'incompétence des structures publiques centrales et locales qui s’accompagne d’une remise en cause du système de gouvernance à l'échelle centrale comme à l'échelle locale. En témoigne la désaffection populaire lors des scrutins électoraux successifs, qui se sont déroulés depuis à peu près une décennie.
 
Troisièmement, il existe aussi une pression internationale qui produit ses effets. Celle‑ci tend, certes, à imposer un mode de gouvernance, plus au moins, certifié, comme modèle standard, celui du système démocratique. Mais il existe, évidemment à côté, de manière plus déterminée, l'objectif implicite de contrôle des ressources naturelles par les puissances occidentales.
 
Le constat en définitive ? Nous avons des institutions nationales en perte de légitimité. Nous avons un fossé grandissant entre gouvernants et gouvernés avec une véritable liquéfaction de la vie politique. Les pouvoirs publics parviennent, non sans peine, à différer l'échéance de l'explosion à travers la distribution effrénée de la rente pétrolière accompagnée d’une allégeance, de plus en plus manifeste, vis‑à‑vis de l'Occident sur le plan diplomatique, sécuritaire et autre. Évoquer donc une exception algérienne dans ce contexte c’est comme imaginer qu'une vieille personne en phase terminale de son cycle biologique se mettrait à espérer échapper à la mort. La transition à venir est inévitable. C'est une question de temps uniquement. La question essentielle est de savoir si elle se déroulera sous forme de déflagration violente ou sous une forme pacifique.

En Tunisie, au Maroc et en Égypte, les élections intervenues ont mis en relief le solide ancrage des partis et mouvements islamistes au sein de la société. Alors que les élections législatives en Algérie doivent se dérouler d’ici quelques mois – voire à terme plus rapproché en cas d’élections anticipées – le scénario d’une victoire islamiste est‑il probable ?
 
Dans tous les pays maghrébins, les mouvements islamistes ont l'avantage d’une connaissance aiguë de la société où ils se déploient et, par‑delà la dimension religieuse et identitaire qui existe certainement, fondent leur démarche sur une prise en compte murie des revendications populaires liées à la restauration de la morale et à la lutte contre la corruption non sans s’assurer une présence pérenne au cœur de la société où ils se distinguent par une proximité attentive aux attentes de la population. Ce n'est pas trop dire que ces mouvements islamistes "dament le pion" aux partis traditionnels de gauche dont la raison d'être pourtant aurait consisté à être en phase avec ce que j'appelle "la société réelle". Ce n'est pas, à proprement parler, un paradoxe. C'est un résultat qui s'insère dans l'ordre naturel des choses.

En Algérie, malheureusement, le courant islamiste est émietté. Une partie a été domestiquée par le système, grâce à l'appât des honneurs et des bienfaits matériels. C'est le cas du MSP et d'autres partis qui évoluent dans la même orbite. Ces partis ont perdu toute crédibilité. Il existe, dans le courant islamiste, une autre partie que nous pourrions appeler les salafistes. Ceux‑là évoluent, plus sûrement, au cœur de la société. Nous n'en avons aucune connaissance approfondie. Résumons‑nous : le potentiel électoral islamiste existe bel et bien en Algérie, exactement pour les mêmes raisons que dans les autres pays du Maghreb. Comment s'organisera‑t‑il pour mieux s'exprimer ? Ce ne sera surement pas selon les formules et calculs de laboratoire par lesquels pourraient être tentés les pouvoirs publics. En réalité, faute de mécanismes de connaissance scientifique des évolutions qui affectent la société algérienne, il n'existe pas de réponse convaincante.

Quelle serait la réaction de l’armée algérienne en cas de victoire électorale islamiste ?
 
Pour examiner sereinement la question, il faut tenir compte, évidemment, de l'évolution interne de la hiérarchie militaire. Je parle, soulignons‑le, du corps de bataille avec son dispositif de soutien logistique et technique, pas des services de renseignements. Les nouveaux chefs militaires, donc, en règle générale, sont des professionnels bien formés qui se tiennent distants par rapport à la sphère politique. Ils sont attachés à la pérennité des institutions nationales dans un cadre républicain, attentifs aux aspirations de la population, en termes de liberté et de justice et instruits sur l’impact du cours impétueux de la mondialisation.
 
Nul militaire de par le monde, encore plus dans le monde sous‑développé, ne peut ignorer, désormais, qu’en réprimant la population il s’expose, presque mécaniquement, à des poursuites pénales internationales. Les chefs militaires algériens actuels ne sauraient, à priori, se risquer à prendre l’initiative de tirer sur des manifestations populaires et, encore moins, prendre l’initiative de l’interruption d'un processus électoral même s'il venait à dégager une majorité islamiste. Je pense, à cet égard, que le président Abdelaziz Bouteflika a intégré dans son mode opératoire de la crise cette donnée. C'est pourquoi sa véritable feuille de route me paraît bien être la mise en œuvre d'une victoire islamiste qui serait incontestable.
 
Ce serait là la véritable feuille de route du Président Abdelaziz Bouteflika en lieu et place des réformes politiques qu'il avait annoncées ?
 
Oui, c’est bien cela. Les réformes annoncées par le Président Abdelaziz Bouteflika – réduites à leur plus simple expression par des députés de la majorité présidentielle – ne valaient que par l'effet d'annonce. C'était une mesure de distraction de l'opinion publique pour gagner du temps. C’était une profession de foi à l’intention des puissances occidentales pour se prémunir contre leurs nuisances. Ce qui intéresse le président algérien, c’est de promouvoir une solution de transition bâtie autour d'une majorité islamiste inscrite dans la durée avec, sinon la bienveillance du moins la neutralité de l'institution militaire. C'est cela pour lui la garantie d’un retrait qu’il doit concevoir inévitable et qu’il souhaiterait, alors, probablement, se dérouler "dans l'honneur et la gloire". Force est de constater, cependant, qu’il rencontre une obstruction auprès même de ses supports traditionnels jusque‑là. Pour mener à bien ce projet, il manque au président Abdelaziz Bouteflika le temps requis – Il est handicapé par son état de santé – et les hommes nécessaires – c ’est le résultat du vide sidéral qui caractérise la vie politique en Algérie.
 
Comment expliquez‑vous l'échec des réformes projetées par le Président Abdelaziz Bouteflika ?
 
Il y a trois raisons essentielles. Une carence en matière de stratégie d'abord. Depuis son accession à la magistrature suprême, le Président Abdelaziz Bouteflika s'est distingué par une absence dramatique de vision stratégique – globale et pertinente – quant au développement de l'Algérie. La juxtaposition de projets et de réalisations physiques ne tiennent pas lieu de stratégie. Un déficit de volonté ensuite. Les analystes ont vite fait de constater que les réformes projetées, pour aussi intéressantes qu'elles auraient pu être, n'étaient pas annonciatrices d'une remise en cause profonde du système. C'est à dire d’une transition démocratique réelle. C'étaient juste des mesures palliatives pour franchir le gué. Même ces mesures palliatives, au demeurant, ont été vidées de leur substance par les députés de la majorité présidentielle. Une anomalie dans la méthodologie enfin. Pour qu'il soit procédé à des réformes politiques avec succès, il existe un préalable, celui des négociations et du consensus. Or le mode opératoire choisi est tout à fait à l'opposé. Avec d'abord la composition de la commission du dialogue comprenant de seuls responsables en cours, faisant allégeance au chef de l'État et ne comportant aucune personnalité crédible de l'opposition. Avec un ordre de mission, particulièrement étroit, qui consistait, uniquement, à recueillir les avis exprimés par les partis, mouvements et personnalités consultés. Enfin, un cercle de consultation rétréci n’incluant aucune voix, véritablement, contestataire. Bien sûr, des invitations sont parties mais pour convier à une partition déjà réglée. Il existe, actuellement, un champ de la science politique qui s'appelle transitologie. Il enseigne que de véritables réformes politiques sont conduites autrement que de la manière dont il a été procédé en Algérie.
 
Certains analystes affirment que le dénouement de la crise en Algérie est subordonné à l'émergence de nouveaux acteurs politiques et sociaux, bref d’une nouvelle élite plus en phase avec les attentes de la société... Partagez‑vous cette analyse ?
 
Pour toute nation qui aspire à la prospérité et au rayonnement, la nécessité de disposer d'une élite relève de l'évidence. Mais il serait excessif d'en faire un préalable au dénouement de la crise. Le niveau de conscience politique du peuple algérien ne me paraît pas devoir être mis en cause. Le peuple algérien a toujours été au rendez‑vous chaque fois que des leaders politiques légitimes et déterminés ont pris les commandes. Force est de constater que ce sont les élites algériennes qui brillent par leur absence sur le terrain de la confrontation. Ils sont, soit gagnés par un système particulièrement corrupteur, soit résignés à l'ordre des choses, par manque de courage. Mais les sociétés ne sont jamais figées même si elles paraissent l'être. Nul doute que la dynamique en cours finira par projeter, au‑devant de la scène, de nouveaux leaders, des intellectuels, des élites politiques et syndicales plus en phase avec la société. En résumé, l’absence de leaders, dans le contexte présent, est un handicap. Ce handicap freine le dénouement rapide de la crise mais ne peut pas la bloquer indéfiniment. Le dénouement interviendra, sûrement, mais faute de leaders pour encadrer le mouvement qui l’accompagnera, ce sera dans l’anarchie et la violence.
 
Dans les facteurs qui poussent aux transformations en cours à travers le monde arabe, quelle est la part de ce qui est endogène par rapport à ce qui est exogène ?
 
Dans ces soulèvements populaires impressionnants qui se déroulent dans le monde arabe, la part de l'exogène est presque à égalité avec ce qui est endogène. L’usure des systèmes en place a, incontestablement, atteint un point de non‑retour. La répression comme mode de gouvernance des sociétés arabes est, totalement, disqualifiée. Les aspirations des peuples arabes à la liberté et à la dignité et la justice ont fait sauter le couvercle de la peur. C’est, incontestablement, le fruit d'une dynamique interne.
 
Par ailleurs, le monde occidental, les États‑Unis plus singulièrement, nourrissent des desseins liés à des objectifs stratégiques dans la région. Rien de plus naturel. Le projet dit de "démocratisation du grand Moyen‑Orient" s'inscrit dans cette perspective. Les voies et moyens dont disposent les États‑Unis pour faire pression sur des pays tiers, surtout dans le monde arabe, sont infinis. Pour le moment, les États‑Unis d’Amérique semblent vouloir promouvoir, dans la région, le modèle turc où société civile, mouvement islamiste et institution militaire vivent en bonne entente. Je veux dire entente de raison. Nonobstant les dividendes que peuvent tirer les États‑Unis de la stabilité que peut procurer ce modèle, force est de constater qu’il n'est pas récusé par les électeurs arabes.
 
Une victoire électorale islamiste vous paraît‑elle être une menace pour l’Algérie ?
 
C’est mon avis personnel que vous sollicitez ? Vous m’autorisez à prendre de la distance avec l’analyse académique sèche ? Je n'ai jamais accepté de me laisser enfermer dans cette problématique stérile de positionnement idéologique. En termes clairs, pour reprendre les termes d’un débat récurrent au sein des microcosmes politiques dans notre pays, je ne me positionne ni dans le camp des "éradicateurs psychorigides" ni dans celui des "réconciliateurs béats". Je ne suis pas stupide au point de nier un phénomène politique naturel lié, en premier lieu, à l’identité culturelle et religieuse de la nation algérienne. Je ne suis pas, pour autant, niais, il est indispensable de se prémunir contre d’éventuels dévoiements de la Constitution par la mise en place de mécanismes de garantie appropriés. Quelque part dans cet entretien, nous avons évoqué la défaillance des élites algériennes. Le constat s’applique, tout singulièrement, au courant islamiste qui se caractérise – pour ce qui en est apparent – par l’absence d’élite performante capable de production d’idées en prise sur le monde actuel.
 
Utilisons un langage plus usuel. Je ne suis pas hostile à une victoire électorale islamiste obtenue à la faveur d’un scrutin incontestable. Je demande, cependant, à voir à quoi sera utilisée cette victoire. Je considère, indispensable, aussi, que des contre‑poids existent pour éviter une fuite aventureuse vers une nouvelle forme de dictature, de quelque forme qu’elle se réclame. Il faut s’assurer que l’arbitrage du suffrage populaire demeure la voie obligée pour ce qui engage la destinée du pays. Dans cet ordre d’idées, le modèle turc – sans être une panacée – pourrait inspirer la réflexion. Voyez‑vous, à cet égard, un Tayeb Erdogan alentour ?

Décidément, vous êtes bien pessimiste sur l'avenir de l'Algérie...

Merci de me permettre de me départir, encore une fois, de mon statut d'analyste pour revêtir celui du citoyen fait de chair et de sang. Comment ne pas être pessimiste pour qui sait prendre la mesure de la déliquescence de la gouvernance en Algérie ? Que pouvoir attendre de gouvernants aussi déphasés par rapport aux réalités de leur société que déconnectés du monde en transformation. Certains n’ayant cure des malheurs de leur peuple et d’autres figés, encore, à l’ère glaciale de "la guerre froide". Par‑delà le phénomène de violence qui risque d'accompagner une transition dans tous les cas inéluctable, ce sont, cependant, les risques de rupture de cohésion de la société algérienne et de désintégration de l'unité territoriale du pays qui entretiennent le plus ma crainte.

Propos recueillis par Hadjer Guenanfa
Pour www.tsa-algerie.com
Mamoudou Kane


              

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