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Mauritanie : L'éveil inéluctable des Harratines


Actu Mauritanie
Mardi 16 Septembre 2014 - 17:00

Les soubresauts sociaux de ces dernières années, particulièrement dans la communauté Harratine, continuent le mouvement d'émancipation social enclenché depuis plus de trente ans, et qui annoncent un bouleversement majeur, inévitable, de tous les ordres établis en Mauritanie.


Ahmed Ould Salem, chef du village harratine d'Ould Rami Boudizemdans la commune de Wompou au Guidimakha. Crédit : Mamoudou Lamine Kane
Ahmed Ould Salem, chef du village harratine d'Ould Rami Boudizemdans la commune de Wompou au Guidimakha. Crédit : Mamoudou Lamine Kane
Le manifeste des harratines diffusé par un groupe de cadres de cette communauté, la grève des dockers du port de Nouakchott , la grande rencontre publique de toutes les grandes personnalités politiques, intellectuelles, associatives et syndicales harratines la semaine passée, la tournée intérieure de l’initiative pour la résurgence anti-esclavagiste (IRA) il y a plus d'un an, la tentative de récupération politique des autorités par la création d’une agence chargée de gérer les séquelles liées à l’esclavage … Autant de signes d’un mouvement social de fond de la principale composante communautaire du pays.

Ce branle-bas, tout azimut, est intervenu parallèlement à la publication du manifeste des cadres harratines qui énumère les inégalités criantes dans la répartition du pouvoir politique, des richesses économiques, ou de l’influence sociale, à l’encontre d’une partie de la population mauritanienne qui représenterait entre 40 et 45% de la démographie du pays. Une nette majorité qu’on peut difficilement continuer à ignorer, comme elle l’a été depuis l’indépendance.

Presque un mauritanien sur deux vit sous le seuil de pauvreté, avec moins d’un euro par jour. Dans cette proportion, «80% d’entre eux sont des harratines» rappelle le manifeste. Les Harratines représenteraient 85% des analphabètes, près de 90 % des paysans sans terre et plus de 90 % des travailleurs exerçant des métiers pénibles et mal rémunérés.

Ces statistiques sont à retrouver dans un mémorandum rendu public, et rédigé par des cadres harratines appartenant aux différents partis politiques de la majorité et de l’opposition, ainsi qu’aux organisations de la société civile, selon un document publié le mercredi 9 janvier 2013 par l'hebdomadaire Alakhbar.
Refonder un citoyen mauritanien- «Les Harratines étaient très divisés-Ils le sont d’ailleurs actuellement- divisés par leur appartenance tribale, régionale et par le fait qu’en Mauritanie, on n’a jamais vraiment uni les gens. Les gens sont divisés par ethnie, par tribu et par la race» explique un cadre harratine de la mouvance politique de la majorité au pouvoir.

Et les Harratines esclaves, anciens esclaves ou assimilés suivent le courant de la tribu à laquelle ils pensent appartenir. «Aujourd’hui, ils s’en dégagent. Et grâce à l’émergence d’une élite harratine, opprimée comme le reste, les gens sont devenus mûrs à poser leurs problèmes de manière concertée, claire et sans équivoque» continue le cadre.

«La présente initiative a pour ambition de traduire une nouvelle prise de conscience de la communauté Haratine pour capitaliser les acquis des luttes menées depuis la création du Mouvement El Hor en mars 1978, tirer les leçons de ces combats et concevoir un nouveau projet à la fois fédérateur et en rupture franche avec le système des hégémonies particularistes, tribales en particulier, et ce dans le but de servir les intérêts supérieurs de la nation. Le grand mouvement civique que ce Manifeste voudrait susciter et animer, s’inscrirait à contresens de l’ordre ancien, esclavagiste et féodal, pour créer les conditions d’une révolution sociale et politique portée par une forte mobilisation citoyenne, pacifique et démocratique, associant toutes les forces, issues de toutes nos communautés nationales et transcendant les appartenances partisanes de culture, d’opinion ou de couleur» conclut le manifeste, qui marque ainsi sa volonté de symboliser la rupture qu’il entend annoncer.

Cette rupture ne saurait se faire selon la plupart des cadres harratines rencontrés lors de leur fameuse réunion publique à l’ancienne maison des jeunes la semaine passée, sans la destruction de ce puissant complexe d’infériorité inculqué par les anciens maîtres au fil des générations.

Complexe que les Oulémas ont délibérément entretenu.
 

Femmes harratines du Gorgol, au sud de la Mauritanie. Crédit : Mamoudou Lamine Kane
Femmes harratines du Gorgol, au sud de la Mauritanie. Crédit : Mamoudou Lamine Kane
Le poids des Oulémas s’effrite- C’est cette superstructure religieuse justement, comme dirait feu Marx, qu’une organisation comme l’initiative de la résurgence abolitionniste veut mettre en pièce en démontrant les velléités politiques et sociales cachées derrière de «brumeuses raisons religieuses pour noyer l’esprit de l’ancien esclave» (dixit le président de l’IRA, Birame Ould Abeid).

C’est ainsi qu'il y a deux ans, le pays était encore agité des manifestations épidermiques enclenchées par l’incinération des livres dits de rite malékite, que l’ordre politique, puis religieux, ont tenté d’instrumentaliser pour mettre fin à cette dénonciation symbolique de l’inféodation des pouvoirs religieux au pouvoir temporel politique des hommes.

Et ça a marché : débats, prises de position explicatives d’un point de vue religieux d’un érudit tel que Cheikh El Mehdi, ont amené des partis comme Tawassoul, qui avait dénoncé l’acte, à nier que la religion musulmane puisse permettre la sujétion d’hommes à d’autres hommes.

Une telle manipulation a justement pu perdurer du fait, comme le souligne le manifeste, de la quasi inexistence d’oulémas harratines : un seul Faghih Harratine (spécialiste en jurisprudence islamique) est agréé sur plusieurs centaines et quelques dizaines d’Imams sur des milliers reconnus.

Le roman d'Ahmed Yedaly, "Yessar : de l'esclavage à la citoyenneté" aux éditions Cultures croisées
Le roman d'Ahmed Yedaly, "Yessar : de l'esclavage à la citoyenneté" aux éditions Cultures croisées
Quand le combat est littéraire aussi… - Dans son roman YESSAR, le romancier mauritanien Ahmed Yeddaly annonce ce changement majeur, dans l’éveil d’une conscience sociale Harratine forte, et surtout ce désir d’égalité, de fusion des hymnes culturels, pour enfin exposer un citoyen mauritanien libre.

« Yessar, militant anti-esclavagiste devant recueillir l’assentiment de ses «maîtres» pour s’affranchir, est sans doute représentatif du Mauritanien conformiste, souvent en « compromis » avec des structures sociales d’un autre âge : prétendant désavouer des différenciations sociales artificiellement maintenues par l’endogamie, mais sans jamais enfreindre ses règles de sélection qui consacrent naturellement la naissance » conclut dans la note de lecture du roman Yessar, d’Ahmed Yeddaly, qu’en fait Mohamadou Saidou Touré.

Et bien avant l’IRA, Ahmed Yeddaly raconte au travers de différents personnages représentatifs de l’ordre social mauritanien, que cet ordre n’est point d’ordre divin, mais bien et seulement humain.

Ce fait est consacré dans le livre lors de la rencontre du personnage Yessar, avec Mouftah El Kheïr, un « Bidhane », directeur d’école, « fils de grands savants musulmans », qui lui confirme que les « abîd », « esclaves, en milieu maure », « n’ont pas été capturés au cours d’un jihad [« guerre sainte »], mais au cours de diverses razzias menées par les Bidhanes en terre noire » (page 76).

«Le roman psychologique d’Ahmed Yedaly est réaliste à plus d’un titre : Yessar, militant anti-esclavagiste devant recueillir l’assentiment de ses « maîtres » pour s’affranchir, est, sans doute, représentatif du Mauritanien conformiste, souvent en « compromis » avec des structures sociales d’un autre âge : prétendant désavouer des différenciations sociales artificiellement maintenues par l’endogamie, mais sans jamais enfreindre ses règles de sélection qui consacrent naturellement la naissance» conclut Mohamadou Saidou Touré.

Cet état de choses semble sur la (longue) voie d’être changé.

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Source: Mozaikrim
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