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Maurice Freund, fondateur de Point Afrique : «Il est trop tard pour le Mali, il fallait agir il y a 20 ans !»


Guerre au Mali
Mercredi 20 Février 2013 - 10:15

La guerre au Mali n’a pas révélé tous ses secrets. Les germes de la crise du pays étaient ancrés bien avant le coup d’Etat mené contre Amadou Toumani Touré. Comment le nord est devenu en l’espace de quelques années un sanctuaire terroriste ? Maurice Freund, fondateur de la compagnie aérienne Point Afrique, fin connaisseur du sahel, livre son expérience dans cet entretien.


Maurice Freund, fondateur de Point Afrique : «Il est trop tard pour le Mali, il fallait agir il y a 20 ans !»
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Poignées de mains chaleureuses. Détendu comme à son habitude, Maurice Freund est le premier à poser des questions : « Alors qu’est ce qui se passe au Mali ? », demande-t-il dans un grand éclat de rire. Tout cela pour montrer que malgré la crise qui gangrène le Sahel, il n’a pas perdu son sens de l’humour. Le Sahel, sans doute aucun français ne connait mieux la région que le septuagénaire au regard vif et perçant, disent certains observateurs.

Le franc-parler assumé, il ne connaît pas la langue de bois, assurent ses plus fidèles amis. La guerre au Mali, il l’avait prédit il y a 20 ans déjà. Seulement, tout le monde le prenait pour « un fou ». « J’avais pourtant alerté en disant que la situation exploserai un jour, mais personne ne m’a écouté », dit-il de sa voix rocailleuse. Pourtant, Maurice Freund, fondateur de la compagnie aérienne Point Afrique, n’est pas médium, mais visionnaire et surtout fin connaisseur du continent africain. Alors que les experts invités sur les plateaux de télé déballent leurs grandes théories sur le conflit malien, lui c’est son expérience du terrain qu’il livre : « C’est fou les bêtises qu’on entend dans les médias français sur le Mali ! C’est alarmant ! La plupart de ceux qui s’expriment sur le pays n’y ont jamais mis les pieds ! » Le dirigeant de Point Afrique est aussi un homme de réseau. Son carnet d’adresse est plus que garni. D’Amadou Toumani Touré à Idriss Deby, ou encore de Mohamed Ould Abdel Aziz à Blaise Compaoré, il connaît tous ces chefs d’Etats africains, qui le nomment affectueusement « Maurice ».

Farouche défenseur de l’économie solidaire dans le continent, c’est en 1995 qu’il crée sa compagnie aérienne Point Afrique pour faire voyager les touristes dans des zones enclavées où personne n’ose s’aventurer. Cette année, Point Afrique aura transporté pour pas cher plus de dix mille personnes vers la Libye, le Niger, le Mali, la Mauritanie et le Sud algérien avec Tamanrasset... Un projet qui trottait dans la tête du septuagénaire depuis de nombreuses années déjà. L’idée est née lors d’un voyage au Mali alors qu’il était chargé d’une mission de conseil par Air Afrique. Mais ce qui intéresse Maurice Freund, ce n’est pas tant sa compagnie ou même les avions, mais c’est plutôt l’aide au développement que son entreprise peut apporter aux populations locales. Comme il aime dire : « La vraie dignité de l’homme, c’est de bosser ! ».


La France a-t-elle eu raison d’intervenir au Mali ?

J’aurais préféré que ce soit les pays africains où l’Algérie qui interviennent. Mais c’est bien que la France soit intervenue. Seulement, je regrette que ce soit déjà beaucoup trop tard pour le Mali, il aurait fallu agir il y a 20 ans. En effet, il y a déjà plus de 20 ans, je rencontrais des Pakistanais et des Soudanais financés par les Saoudiens qui prêchaient le wahhabisme sous forme d’organisation humanitaire, en effectuant la construction de puits, de mosquées. Ils comblaient les carences des autorités dans le domaine social. D’où la prolifération des djihadistes. On aurait dû corriger ce problème beaucoup plus tôt. Aujourd’hui, je ne pense pas qu’on puisse régler le problème par la voie militaire ni par la voie politique.

L’Arabie Saoudite est accusée de financer les terroristes. Quels sont ses intérêts dans le nord-Mali ?

Cette information ne date pas d’aujourd’hui (il est étonné, ndlr). A entendre les médias, on a l’impression qu’ils viennent de le découvrir. Le développement du wahhabisme dans le nord-Mali a commencé il y a déjà 25 ans. L’intérêt avant tout pour les wahhabites, c’est la religion. Pour eux, en convertissant les gens au salafisme, ils sauvent ainsi leur âme. Il n’y a pas plus hypocrite que les wahhabites ! Quand ils viennent en France, ils n’arrêtent pas de bais.. des filles et picoler toute la journée.

Pourtant plusieurs sonnettes d’alarmes ont été tirées contre leur implantation dans le nord Mali. Pourquoi personne n’a agi ?

Oui, il y a 20 ans déjà, moi de mon côté, j’en parlais au ministère français des Affaires étrangères mais personne ne m’a écouté. On me prenait pour un fou. Ils pensaient sans doute que je racontais des histoires. Il faut aussi souligner que personne n’allait dans le nord-Mali. J’ai d’ailleurs tenté, il y a deux ou trois ans, d’emmener des médias pour qu’ils voient ce qui s’y passait. En vain. A cette époque, j’étais directeur général de la compagnie du Mali, donc je voyais très bien ce qui se passait. Puis, l’ouverture de ma zone aérienne à Bamako, Tombouctou, Gao, m’a permis d’être aux premières loges. J’ai aussi vécu toute la période de la rébellion. Mon pari c’était : si la rébellion s’arrête, je crée un projet de zone aérienne qui permettra de développer le tourisme dans la région de Gao. Et mon premier correspondant était Yyad ag Ghaly, devenu le chef d’Ansar dine que je connais bien.

Vous avez côtoyé Iyad ag Ghaly durant de nombreuses années. Parlez-nous de lui. Quel genre d’homme était-il ? Comment est-il tombé dans le djihadisme ?

Iyad est un homme très intelligent, ça c’est sûr ! Avant qu’il ne tombe dans le djihadisme, Iyad était un bon vivant, un poète. Il aimait les femmes, buvait même de temps à autres de l’alcool. Il a été nommé par ATT en 2007 consul en Arabie Saoudite. C’est aussi un homme qui aime le pouvoir puisqu’il a pris la tête de la rébellion touareg en 1990. Il connait tout le monde dans le Sahel. Entre 2004 et 2005, c’est celui qui a eu le plus de contacts avec les islamistes, puisqu’il était médiateur, chargé de libérer les otages occidentaux. Je l’ai perdu de vue en 2010.

Comment expliquez-vous qu’il ait changé aussi rapidement en l’espace de quelques années ?

Son intérêt pour le djihadisme a été progressif. Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Le Iyad que je connaissais à partir des années 2000 n’était plus le même. Il était déjà en contact avec les islamistes radicaux bien avant son voyage en Arabie Saoudite. Il a aussi effectué des séjours au Pakistan. Contrairement à ce qui est dit, je ne pense pas qu’il soit tombé dans le djihadisme pour des intérêts économiques. Il n’a pas changé pour une prise d’opportunité, c’est faux. Il l’a fait, car il allait de plus en plus à la Mosquée et qu’il a été séduit par le discours wahhabite. Je pense qu’il croit vraiment à son idéologie. Actuellement, il sait qu’il est recherché partout donc il ne doit pas dormir deux nuits au même endroit. Les services de renseignements français savent à peu près où il se trouve. Mais ils ne le retrouveront pas si facilement. Il est trop malin Iyad.

Les germes de la crise malienne actuelle étaient implantées depuis très longtemps au Mali, notamment sous le régime du président déchu malien Amadou Toumani Touré (ATT). Peut-on dire qu’il est le principal responsable de la déchéance de son pays ?

Je connais bien ATT. Nous nous sommes rencontrés en 1991. C’est moi qui lui ai organisé sa première conférence de presse. ATT était un homme de conciliation. Il disait oui un peu à tout le monde. La seule chose qu’on peut reprocher à ATT, c’est d’avoir laissé faire. Cela a en effet favorisé le développement des groupes présents dans le nord et la prolifération de trafic humain, de drogue et la prise d’otages. D’ailleurs, lors de la dernière discussion que j’ai eu avec lui, en novembre 2010, nous étions en tête à tête lors d’un déjeuner, il me disait qu’il était fatigué de cette situation, il en avait marre. Il m’a beaucoup touché, je regrette ce qui lui est arrivé. Il y a eu un tas de pression sur ATT pour qu’il fasse un troisième mandat. Mais il avait hâte de quitter le pouvoir.

Est-ce que cela signifie qu’Amadou Toumani Touré avait des regrets concernant sa politique ?

ATT avait une politique un peu particulière dans le nord. Sa position était de dire : « Je ne veux pas de prise d’otages dans mon pays ! » Mais ça a merdé, puisque le français Pierre Camatte, a été pris en otage à Ménaka. C’était le premier otage français au Mali. Et c’est d’ailleurs Iyad qui a négocié sa libération. Il était l’intermédiaire. Et c’est sur décision d’ATT qu’il a été relâché. J’insiste encore, ATT était fatigué de tout cela. Ce sont les hommes autour de lui qui décidaient, pas lui.

Mais ATT était au courant tout de même de la corruption qui régnaient au sein de l’armée malienne et des relations qu’entretenaient certains cadres militaires avec AQMI...

ATT recevait tellement d’informations contradictoires de la part de ses hommes que sa seule priorité était qu’il n’y ait pas de prise d’otages dans le pays.

Vous semblez très pessimiste concernant l’avenir du Mali. Est-ce que la crise malienne est irréversible ?

Pour moi, c’est sans issue. Je ne crois pas que les négociations avec Bamako vont aboutir. On va rentrer dans une espèce "d’afghanisation". La guérilla va durer. Quand on me dit : « Ah ça va s’arranger. Tu vas pouvoir refaire des vols sur gao ! » Pas de mon vivant en tous cas. Le tourisme n’est pas prêt de reprendre dans le sahel. Tout ce que l’on fait actuellement pour résoudre le problème n’aboutira à rien. Il faudrait que Bamako donne une large autonomie aux habitants du nord, c’est la seule solution. On ne va pas frapper la monnaie non plus, mais il faut absolument que la région obtienne l’autonomie la plus large possible. Il faut aussi mettre en œuvre des politiques de développement social et créer des emplois.

Mais selon le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), Bamako a débloqué des fonds destinés au nord mais ils ont tous été détournés par les émissaires qui étaient chargés de mettre en place des politiques de développement. Où est passé cet argent ?

C’est vrai, il y a pas mal d’argent qui arrivait de Bamako mais aussi de Kadhafi. Mais la corruption était endémique. Ce n’est pas nouveau. Tout le monde touchait à cet argent destiné à la région, des responsables du nord comme du sud. Il n’y a rien dans le nord. C’est vide. C’est logique que le djihadisme se soit développé dans la région. Il n’y a même pas 100m de goudron à Gao. Les gouverneurs et sous-préfets du sud ont eu des comportements inadmissibles ! La haine entre les populations du nord et du sud, elle est réelle. Elle est profonde. Quand je discute avec des intellectuels du sud, au début, ils semblent modérés, mais peu à peu, on s’aperçoit qu’ils sont totalement contre les Touaregs. Les premiers à diffuser ces messages de haine sont les griots qui chantent la période où les oreilles rouge prenaient femmes et enfants. Il y a vraiment une culture de la haine entre les deux régions.

Quelle est la solution pour mettre fin à cette fracture entre nord et sud ?

La solution c’est de résoudre d’urgence les problèmes sociaux, en se basant sur la société civile et non les militaires, ni les politiques. Ils ne doivent pas s’en mêler. Cette voie de sortie, les populations du nord sont prêtes à la soutenir. Je suis d’ailleurs persuadé qu’ils peuvent régler leurs différends. Seulement, Bamako ne doit pas s’en mêler, ni la France. Il faut les laisser faire, ils finiront par trouver eux-mêmes une entente. Une chose est sûre, si Bamako leur donne l’autonomie, ils feront le ménage contre les islamistes. Je pense que pour l’instant, seuls les arabes et les Touaregs sont en mesure de mener ce projet à bien.

Aujourd’hui, les populations du nord sont essentiellement désignées par les médias comme étant des Touaregs, en raison notamment de la rébellion du MNLA, constitué en majorité de Touaregs. Mais ils ne sont pas majoritaires dans la région, qui compte aussi les Bozos, Peuls et Songhaï. Selon vous, le débat n’est-il pas mal posé ? Au lieu de parler systématiquement du MNLA, ne devrait-on pas plutôt parler de l’ensemble des populations du nord ?

Le MNLA n’est pas viable politiquement. Il n’est pas représentatif des populations du nord. D’ailleurs, il y a une donnée importante à savoir, c’est que l’ethnie majoritaire au sein des Touaregs, les Iwellemmeden kel Ataram, ne réclame pas l’indépendance de l’Azawad et refuse d’en entendre parler. Elle n’a jamais été en accord avec les revendications des rebelles du MNLA ! Il n’y a qu’un seul responsable du mouvement qui était prêt à se battre contre les islamistes, c’est Ibrahim ag Bahanga, mort dans un accident en août 2011. Pour le président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, la matrice de tout cela c’est l’Algérie. Il y a deux ans en arrière, il était décidé à combattre les groupes terrorises dans le nord-Mali. Il y a vraiment mis les moyens, en équipant son armée. Mais tant que les groupes islamistes restaient dans le nord du Mali, cela arrangeait Alger. Seulement, lorsqu’ils ont commencé à attaquer Sévaré, là les Algériens ne pouvaient plus l’accepter.

Le tourisme au Sahel est au point mort. Toutefois de nombreux touristes français se rendent au Tchad. Comment expliquez-vous cela ?

Le Tchad, au niveau de la beauté de ses paysages, est l’un des summums de ce qui existe. Les chutes de Niangaye, vous tiennent en haleine. Et puis au Tchad on ne risque rien. Il y a sept régiments de l’armée tchadienne autour de Fayas. Et tant que les Toubous surveilleront le territoire, le djihadisme ne rentrera pas dans le pays. Ils sont les seuls occupants du nord du Tchad. Donc tous ceux qui y passent sont immédiatement repérés. L’arrivée de Point Afrique tombe merveilleusement bien. Le tourisme est pour moi un outil qui permet d’améliorer les conditions de vie des populations locales. De même, l’avion ne m’intéresse pas, c’est un outil fantastique qui permet l’échange dans les zones enclavées. Quand Point Afrique est arrivé en Mauritanie, à Agadez, le taux de pauvreté était de 58%. Cinq ans plus tard, avec les activités touristiques il est tombé à 28%. Point Afrique s’intéresse au développement des populations pas au développement de son entreprise.

Propos recueillis par Assanatou Baldé
Pour afrik.com
Mamoudou Kane


              

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